Qui mène le monde ? – Noam Chomsky Résumé et podcast du livre
publié le 01/11/2024 Par Élucid
Qui mène le monde ? (2016), ouvrage de Noam Chomsky, dénonce la mainmise des grandes sociétés privées sur les institutions gouvernementales des États-Unis, et donc du monde.

Prenant de nombreux exemples historiques, Chomsky met en évidence l’impérialisme latent qui dirige la politique extérieure américaine. Tandis que ceux qui profitent du système et leurs vassaux continuent de présenter l’Occident comme un modèle de démocratie et vertu, les puissants du monde continuent de mettre en œuvre leur potentiel destructeur.
Ce qu’il faut retenir :
Les « puissants » sont les ennemis déclarés du peuple et de la démocratie. Pour asseoir leur domination, ils utilisent le système médiatique, politique et le monde intellectuel. Ceux que l’on peut nommer les « intellectuels d’État » rivalisent d’imagination pour se faire bien voir et obtenir les faveurs des « dominants ».
Le discours en faveur des droits de l’homme, de la démocratie et de la paix dans le monde prend de moins en moins parmi la population américaine. Cette dernière se montre de plus en plus favorable à des politiques de ruptures. L’élite l’a parfaitement compris et s’efforce de détourner le peuple de la véritable source de son malheur.
Les décideurs, ceux qui ont le pouvoir de régler l’horloge de la fin du monde, ne se soucient guère de la sécurité de la population et de la survie de l’humanité tant que leurs intérêts sont saufs.
Biographie de l’auteur
Noam Chomsky, né en 1928 à Philadelphie, est un linguiste américain, professeur émérite de linguistique au Massachusetts Institute of Technology où il a enseigné durant l’intégralité de sa carrière. Également connu pour son activisme politique et sa critique de la politique étrangère et des médias américains, il s’affiche comme un sympathisant de l’anarcho-syndicalisme. Entre autres, il fustige l’utilisation du terme « terroriste » qui, selon lui, permet aux gouvernements de se dédouaner de la dimension terroriste de leurs propres politiques. Il est également un fervent défenseur de la liberté d’expression.
Très apprécié par l’extrême gauche, Noam Chomsky est soumis à de vives critiques de la part des libéraux et des partisans de la droite américaine. Il reste pourtant reconnu comme l’un des plus grands intellectuels vivants, ayant notamment reçu de nombreux diplômes honorifiques des plus grandes universités au monde.
Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.
Plan de l’ouvrage
I. La responsabilité des intellectuels
II. La main invisible du pouvoir
III. La guerre des classes aux États-Unis
IV. L’horloge de la fin du monde
Synthèse de l’ouvrage
I. La responsabilité des intellectuels
De manière générale, on peut distinguer deux catégories d’intellectuels : les « progressistes » ou conformistes, à la solde de l’État, qui défendent les moindres décisions du gouvernement au nom de la conception du « Bien » et des « valeurs morales » qu’on leur a enseignées ; et les intellectuels qui osent critiquer le bien-fondé du discours dominant – ce sont les dissidents. « Ceux qui se rangent derrière l’État reçoivent généralement les honneurs de l’ensemble de la communauté intellectuelle, et ceux qui s’y refusent sont punis ».
Le discours dominant est décidé par des institutions de grande envergure. L’une d’entre elles, très influente aux États-Unis puisqu’elle forma de nombreux conseillers à la Maison-Blanche, est la Commission Trilatérale, fondée par Rockefeller en 1973. Selon cette Trilatérale, les intellectuels sérieux sont nécessairement « technocrates et axés sur les politiques ». Les chercheurs de la Trilatérale craignent en particulier « l’excès de démocratie » que représentent les mouvements populaires : les minorités, les femmes, les travailleurs, les jeunes, les personnes âgées… en un mot, le peuple.
Adam Smith, l’un des pères fondateurs du Libéralisme, dont les idées furent allégrement tordues pour des raisons idéologiques, considérait ces puissants comme les “maîtres de l’espèce humaine”, qui ne respectent que la vile maxime : “Tout pour nous et rien pour les autres”. Ils sont, selon Smith, les principaux ennemis du peuple et de la démocratie. Ce sont ces puissants que les intellectuels conformistes s’efforcent avec ardeur de défendre. Leur parti pris est bien visible dans les incohérences de leur jugement. En effet, ils condamnent sans effort les comportements de certains au sein du pays, tout en louant les mêmes à l’étranger. Par exemple, durant la Guerre froide, les intellectuels contestant la politique belligérante des États-Unis sont accusés d’être de dangereux marxistes, tandis que les intellectuels européens qui critiquent le régime soviétique – quand bien même ils auraient des opinions communistes – sont considérés comme d’ardents défenseurs de la liberté et des droits de l’Homme.
Un comportement similaire est constaté lorsqu’il a fallu juger les guerres menées en Amérique latine entre les années 1960 et les années 1990. Vatican II, fameux concile œcuménique, appelait à rendre compte des particularismes de chaque peuple et à aider à leur émancipation. L’Église reconnaissait ainsi que sa sécularisation croissante lui avait fait perdre de vue les véritables intérêts des plus pauvres et s’engageait à les défendre à nouveau. Il n’en fallut pas plus aux évêques d’Amérique latine pour organiser la résistance contre l’empire américain. Nombre de jésuites, comme Oscar Romero, la « voix des sans-voix », furent alors assassinés par des milices armées à l’occasion de coups d’État organisés et financés par les « maîtres de l’humanité ». « L’École des Amériques, célèbre centre de formation des assassins d’Amérique latine, a alors annoncé dans l’un de ses « points de discussion » que la théologie de la Libération née au moment de Vatican II avait été « vaincue avec l’aide de l’armée des États-Unis ». » Il en allait de la crédibilité de Washington, disait Henry Kissinger.
Il est également amusant de remarquer la facilité avec laquelle les États-Unis donnent à leurs armes meurtrières le nom des peuples qu’ils ont exterminés : Apache, Black Hawk, Cheyenne. « Quelle aurait été notre réaction si la Luftwaffe avait baptisé ses avions de chasse « Juif » ou « Gitan » ? »
L’un des principaux ennemis des États-Unis, Oussama Ben Laden, avait parfaitement compris leur façon de procéder. Il savait que, pour chasser les Américains du monde musulman, il fallait les pousser à s’engager dans une série de guerres de faible intensité, mais très coûteuses, qui finiraient par causer leur faillite. Il comptait par ailleurs sur les États-Unis pour commettre des crimes de guerre et radicaliser le monde islamique. Ainsi, « les États-Unis demeurent l’unique allié indispensable de Ben Laden et, de toute évidence, ils le restent même après sa mort. »
« Les intellectuels sont généralement privilégiés ; le privilège offre des possibilités, lesquelles entrainent des responsabilités ». Or, ces intellectuels ont fait le choix de défendre l’indéfendable et de soutenir leur État.
II. La main invisible du pouvoir
Alors que la Seconde Guerre mondiale n’était pas encore achevée, les États-Unis étaient déjà parfaitement conscients qu’ils seraient de loin une puissance dominante. En 1939, naît la doctrine de la « Grande Région », désignant les parties du monde que les Américains étaient destinés à dominer : Amérique, Europe, ancien empire britannique, Moyen et Extrême-Orient. « Dans la Grande Région, les États-Unis veilleraient à maintenir un pouvoir incontesté en limitant tout exercice de souveraineté par des états susceptibles d’interférer dans ces visées planétaires. » L’OTAN est une parfaite illustration d’une institution dédiée à la défense des intérêts impérialistes des États-Unis. Créée initialement pour « combattre » le bloc soviétique, l’OTAN fut pourtant étendue vers l’Est lorsque sa raison d’être devint caduque, en 1989 – cela, en violation des accords verbaux faits à Mikhaïl Gorbatchev.
La doctrine de la Grande Région prône l’intervention militaire à volonté, comme en fit état l’administration Clinton lorsqu’elle déclara que les États-Unis disposaient du droit d’employer la force pour s’assurer « l’accès illimité aux marchés clés, à l’approvisionnement énergétique et aux ressources stratégiques ». Les principes démocratiques furent utilisés par la propagande d’État afin de manipuler l’opinion publique. En réalité, la défense de la démocratie est loin d’être un principe directeur de la politique américaine. Wikileaks montra, à cet égard, comment les États-Unis soutenaient les dictateurs du monde arabe.
C’est dans cette perspective que les États-Unis ne laisseront jamais les pays arabes devenir des démocraties. Comme le montrèrent les études d’opinions faites dans la région, 75 % des populations arabes considèrent les États-Unis et Israël comme les plus grandes menaces qui pèsent sur eux, et pensent que, si l’Iran possédait l’arme atomique, leur sécurité s’en verrait renforcer. « Si l’opinion publique avait le moindre effet sur les politiques, les États-Unis perdraient non seulement leur mainmise sur la région, mais s’en verraient chassés aux côtés de leurs alliés, et les fondations mêmes de leur domination mondiale en seraient ébranlées. »
III. La guerre des classes aux États-Unis
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la moitié de la richesse mondiale était détenue par les États-Unis. Cette part chuta à près de 25 % en 1970. Au cours de la décennie qui suivit, l’économie du pays fut progressivement dirigée presque essentiellement par les procédés de financiarisation et de délocalisation. Ce nouveau contexte permit à quelques privilégiés – PDG, gestionnaires de fonds de placement, etc. – de concentrer la richesse entre leurs mains.
Les coûts des campagnes électorales s’envolèrent, plaçant les partis politiques, républicains comme démocrates, dans une situation de dépendance vis-à-vis des détenteurs du capital concentré et financier. De fait, le pouvoir politique se fit de plus en plus favorable à cette concentration économique : politiques fiscales, règles de gouvernance en entreprise, déréglementation, etc.
Les revenus réels de la majorité de la population stagnèrent, les heures de travail augmentèrent, tout comme les dettes et l’inflation du prix des actifs, rendus incontrôlables par la déréglementation financière. Pendant que la population américaine s’appauvrissait et que le niveau de chômage réel atteignait des taux dignes de la Grande Dépression, les banques et les entreprises d’investissement prennent toujours plus de risques, sachant qu’en cas de crise l’État Providence viendrait les sauver. On appelle cela privatiser les profits et socialiser les pertes.
Pendant ce temps, les grands médias, détenus par quelques milliardaires, s’efforcèrent de cacher cette réalité, en faisant tourner une immense machine de propagande. Des boucs émissaires furent ainsi désignés : les fonctionnaires, l’enseignement, les taxes, les minorités, les immigrants, etc. Cette propagande fut également dirigée vers l’immigration, essentiellement originaire du Mexique et de l’Amérique du Sud, alors qu’en réalité, leurs travailleurs sont forcés de fuir les conditions de vie désastreuses qu’ont directement créées les politiques des États-Unis dans cette région. Les nombreux coups d’État, le soutien américain aux dictateurs, ainsi que l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) ont largement contribué à cette situation. À cause de cet accord, le Mexique fut submergé par des produits agricoles subventionnés (à hauteur de 40 %) par l’État américain. Dès le départ, cet accord devait détruire l’agriculture et l’industrie mexicaine en le soumettant à la concurrence des grandes sociétés des États-Unis.
« Ces mesures ont entrainé l’émigration de Mexicains acculés au désespoir et, aux États-Unis, à une hystérie anti-immigrants croissante de la part des victimes des politiques étatiques favorables au monde des affaires. »
Ce que Joseph Stiglitz qualifiait de « religions » des marchés est en train de ravager nos sociétés. Tout est fait pour que la masse « demeure apathique, indifférente et distraite par le consumérisme et la haine envers les plus vulnérables. Les puissants peuvent agir comme bon leur semble, et il ne restera plus aux survivants qu’à contempler le résultat. »
IV. L’horloge de la fin du monde
Deux tiers des Américains se disent favorables à l’adoption d’accords internationaux contraignants pour réduire les gaz à effets de serre, et trois Américains sur cinq pensent que le climat doit l’emporter sur l’économie. Mais, l’opinion publique ne compte pas : voilà une autre insulte adressée aux Américains par la classe dirigeante.
Les experts atomistes auraient le pouvoir de régler l’horloge de l’humanité. Un spécialiste du sujet, Seth Baum, dénombre entre 43 et 255 fausses alertes de la part des systèmes de défense américains entre 1977 et 1983. Selon lui, « la guerre nucléaire est le cygne noir que nous ne pouvons voir, excepté pendant le bref instant où il nous détruit. Nous repoussons l’élimination de ce danger à nos risques et périls. C’est maintenant qu’il faut éradiquer la menace, pendant que nous sommes encore vivants. » Ce n’est manifestement pas l’avis des dirigeants et des scientifiques atomistes, qui appellent à investir toujours plus d’argent public dans l’armement nucléaire et à défaire un à un les traités de non-prolifération.
Un autre danger pour l’humanité, dont les États-Unis sont responsables, est l’expansion de l’OTAN vers l’est de l’Europe. La Russie (tout comme la Chine et les stratèges américains, par ailleurs) sait pertinemment que les systèmes de missiles de défenses sont, dans les faits, destinés à établir un ascendant stratégique et une immunité en cas de représailles. Plus que des systèmes défensifs, ce sont des systèmes offensifs. Si ce type de projet peut sembler irréalisable et inefficace en situation réelle, les cibles ne peuvent jamais en être entièrement certaines. Ce qui explique leurs réactions violentes. Ces réactions sont évidemment perçues par l’OTAN comme une menace contre l’Occident. La situation en Ukraine est, à cet égard, un véritable « paradoxe géographique dramatique » qui illustre dramatiquement que « l’OTAN a seulement pour vocation de gérer les risques créés par sa propre existence ».
Il faut bien se rendre à l’évidence, qu’il s’agisse du réchauffement climatique ou de la prolifération des armes nucléaires, les décideurs ne se soucient guère de la sécurité de la population. « Les perspectives de survie à long terme ne sont guère encourageantes à moins de procéder à d’importants changements. C’est à nous que revient, en grande partie, cette responsabilité, car nous en avons le pouvoir. »
*
Présidentielle américaine : le pouvoir des grandes entreprises ou des oligarques
Lors de ces élections présidentielles, nous, citoyens américains, avons le choix entre le pouvoir des grandes entreprises et celui des oligarques. Le pouvoir des grandes entreprises a besoin de stabilité et d’un gouvernement technocratique. Le pouvoir oligarchique se nourrit quant à lui du chaos et du démantèlement de la structure administrative de l’État. Et ni l’un ni l’autre ne sont démocratiques.
publié le 02/11/2024 https://elucid.media/politique/presidentielle-americaine-trump-harris-pouvoir-grandes-entreprises-oligarques-chris-hedges
Par Chris Hedges

Le pouvoir des grandes entreprises tout comme celui des oligarques ont pris pour proies la classe politique, les universités et la presse. Tous deux exploitent les citoyens en les appauvrissant et en les privant de tout pouvoir. Tous deux canalisent l’argent vers le haut, en direction de la classe des milliardaires. Tous deux démantèlent les réglementations, détruisent les syndicats, sabrent les services publics au nom de l’austérité, privatisent tous les aspects de la société américaine jusqu’à s’attaquer aux écoles, entretiennent des guerres sans fin, parmi lesquelles le génocide à Gaza, et musèlent des médias qui, s’ils n’étaient pas possédés par des grandes entreprises et des ultra riches, pourraient enquêter et dénoncer le pillage et la corruption de ces derniers.
Ces deux formes de capitalisme étranglent le pays, mais elles le font en recourant à des moyens différents et en poursuivant des objectifs divergents.
Kamala Harris, désignée par les plus riches donateurs du parti démocrate sans avoir reçu un seul vote lors des primaires, est le visage du pouvoir des grandes entreprises. Donald Trump est quant à lui la mascotte bouffonne des oligarques. Telle est la scission au sein de la classe dirigeante. Cette guerre civile au sein du capitalisme se joue sur la scène politique. La population n’est guère plus qu’un accessoire dans une élection où aucun parti ne fera avancer ses intérêts ou ne protégera ses droits.
George Monbiot et Peter Hutchison, dans leur livre « L’Invisible Doctrine : Histoire secrète du néolibéralisme », qualifient le pouvoir des grandes entreprises de « capitalisme bien élevé ». En effet, elles ont besoin de politiques gouvernementales cohérentes et d’accords commerciaux durables parce qu’elles ont fait des investissements qui exigent du temps, parfois des années, pour arriver à maturité. Les industries manufacturières et agricoles sont des exemples de « capitalisme bien élevé ».
Monbiot et Hutchison qualifient le pouvoir oligarchique de « capitalisme des seigneurs de la guerre ». Le capitalisme des seigneurs de la guerre veut l’éradication totale de tout ce qui pourrait faire obstacle à l’accumulation des profits, notamment les réglementations, les lois et les impôts. Il se rémunère en percevant des loyers, en érigeant des péages pour tous les services dont nous avons besoin pour survivre, et en percevant des droits exorbitants.
Les champions politiques du capitalisme des seigneurs de la guerre sont les démagogues de l’extrême droite, parmi lesquels on compte Donald Trump, Boris Johnson, Giorgia Meloni, Narendra Modi, Victor Orban et Marine Le Pen. Ils sèment la discorde en colportant des absurdités, comme la théorie du grand remplacement, et en démantelant les structures qui garantissent la stabilité, comme l’État providence. Cela engendre l’incertitude, la peur et l’insécurité. En nous faisant abandonner encore plus de droits et de libertés civiles, ceux qui orchestrent cette insécurité nous promettent qu’ils nous protégeront d’ennemis fantômes, tels que les immigrés, les musulmans et d’autres groupes diabolisés.
À l’épicentre du capitalisme des seigneurs de la guerre, on trouve les sociétés de capital-investissement. Il s’agit de groupes comme Apollo, Blackstone, Carlyle et Kohlberg Kravis Roberts, qui rachètent et spolient des entreprises. Elles accumulent les dettes, refusent de réinvestir, taillent dans le personnel et conduisent délibérément les entreprises à la faillite. L’objectif n’est pas de soutenir les entreprises, mais de les exploiter pour en récolter les actifs, afin de réaliser des profits à court terme. Les dirigeants de ces sociétés, Leon Black, Henry Kravis, Stephen Schwarzman et David Rubenstein, ont amassé des fortunes personnelles de plusieurs milliards de dollars.
Les partisans de Trump dans la Silicon Valley, Elon Musk en tête, en avaient, comme l’écrit le New York Times, « fini avec les Démocrates, les régulateurs, la stabilité, tout cela. Ils ont préféré opter pour le chaos en roue libre, générateur de fortune, hérité du monde des startups ». Ils prévoyaient d’« implanter des dispositifs dans le cerveau des gens, de remplacer les monnaies nationales par des jetons numériques non régulés [et] de remplacer les états majors par des systèmes d’intelligence artificielle ».
Le milliardaire Peter Thiel, fondateur de PayPal et partisan de Trump, a déclaré la guerre aux « impôts confiscatoires ». Il finance un comité d’action politique anti-impôts et propose la construction de nations qui supprimeraient l’impôt obligatoire sur le revenu.
La milliardaire israélo-américaine Miriam Adelson – veuve du magnat des casinos Sheldon Adelson, dont la fortune nette est estimée à 35 milliards de dollars – a fait un don de 100 millions de dollars à la campagne de Trump. Si Adelson, qui est née et a grandi en Israël, est une fervente sioniste, elle fait également partie du club des oligarques désireux de réduire les impôts des riches, impôts qui ont déjà été réduits par le Congrès, ou diminuésgrâce à une série d’échappatoires légales.
L’économiste Adam Smith avait prévenu que les revenus de l’économie de rente se devaient d’être lourdement taxés et réinjectés dans un système financier, afin d’éviter l’autodestruction de ce dernier. Le naufrage orchestré par les sociétés de capital-investissement et les oligarques frappe les travailleurs contraints d’accepter des petits boulots ubérisés et de voir disparaître les salaires stables et les avantages sociaux. Les fonds de pension, vidés en raison de frais usuraires ou tout bonnement liquidés, en pâtissent. Notre santé et notre sécurité en subissent les conséquences. Par exemple, les résidents des maisons de retraite qui appartiennent à des sociétés de capital-investissement connaissent 10 % de décès en plus — sans parler des frais plus élevés — en raison du manque de personnel et du non-respect des normes de soins.
Les sociétés de capital-investissement sont une espèce invasive. Elles sont également omniprésentes. Elles ont acquis des établissements d’enseignement, des entreprises de services publics et des chaînes de magasins, tout en saignant les contribuables à hauteur de centaines de milliards en subventions rendues possibles par des procureurs, des politiciens et des régulateurs soudoyés. Ce qui est particulièrement exaspérant, c’est que bon nombre des industries accaparées par les sociétés de capital-investissement — eau, assainissement, réseaux électriques, hôpitaux — ont été financées par des fonds publics. Ils cannibalisent la nation, laissant derrière eux des industries désaffectées et en faillite.
Gretchen Morgenson et Joshua Rosner expliquent les rouages du capital-investissement dans le livre « Voilà les véritables pilleurs : comment les fonds d’investissement privés dirigent et détruisent l’Amérique ». « Régulièrement félicités par la presse financière pour leurs transactions et encensés pour leurs dons “caritatifs”, ces capitalistes débridés ont organisé de coûteuses campagnes de lobbying pour continuer à s’enrichir grâce à des lois fiscales favorables », écrivent-ils :
« Des dons généreux leur ont permis d’accéder à des postes de pouvoir au sein de conseils d’administration de musées et de groupes de réflexion. Ils ont publié des livres consacrés au leadership, dans lesquels ils exaltent “l’importance de l’humilité et de la compassion” au sommet, tout en éviscérant ceux qui sont en bas de l’échelle. Leurs entreprises s’arrangent pour qu’ils ne paient aucun impôt sur les milliards de dollars de gains que leurs actions génèrent.
Et, bien sûr, ils mentionnent rarement que les entreprises qu’ils possèdent sont parmi les plus grands bénéficiaires des investissements gouvernementaux dans les autoroutes, les chemins de fer et les écoles primaires, bénéficiant de subventions massives et de politiques fiscales qui leur permettent de payer des taux d’imposition nettement inférieurs sur leurs bénéfices.
Ces hommes sont les barons voleurs de l’Amérique moderne. Mais à la différence de nombre de leurs prédécesseurs du XIXe siècle, qui ont amassé des richesses stupéfiantes en extrayant les ressources naturelles d’une jeune nation, les barons d’aujourd’hui tirent leur richesse des pauvres et de la classe moyenne par le biais d’opérations financières complexes. »
Blood Bank – by Mr. Fish
Les capitalistes « bien élevés » sont représentés par des personnalités politiques comme Joe Biden, Kamala Harris, Barack Obama, Keir Starmer et Emmanuel Macron. Mais le « capitalisme bien élevé » n’en est pas moins destructeur. Il a imposé l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), la pire trahison à l’encontre de la classe ouvrière américaine depuis la loi Taft-Hartley de 1947, qui imposait des restrictions draconiennes en matière d’organisation des syndicats. Il a révoqué la loi bancaire de 1933 (Glass-Steagall) qui séparait les banques commerciales des banques d’investissement. C’est ce qui a conduit à l’effondrement financier mondial en 2007 et 2008, et notamment à la faillite de près de 500 banques.
Sous la présidence de Ronald Reagan, il a poussé la Commission fédérale des communications à abroger la doctrine de l’équité puis, sous la présidence de Bill Clinton, la loi sur les télécommunications, ce qui a permis à une poignée d’entreprises de consolider leur contrôle sur les médias. Il a détruit l’ancien système d’aide sociale, dont 70 % des bénéficiaires étaient des enfants. Il a doublé notre population carcérale et militarisé la police.
En délocalisant la production dans des pays comme le Mexique, le Bangladesh et la Chine, où les travailleurs sont exploités dans des ateliers clandestins, il a conduit 30 millions d’Américains à être victimes de licenciements à grande échelle, selon les chiffres compilés par l’Institut du travail. Pendant ce temps, il a accumulé des déficits colossaux — le déficit du budget fédéral a atteint 1 800 milliards de dollars en 2024, la dette nationale totale approchant les 36 000 milliards de dollars — et négligé nos infrastructures de base, notamment les réseaux électriques, les routes, les ponts et les transports publics, tout en dépensant plus pour notre armée que toutes les autres grandes puissances de la planète réunies.
Ces deux formes de capitalisme appartiennent au capitalisme totalitaire, ou ce que le philosophe politique Sheldon Wolin appelle le « totalitarisme inversé ». Dans chacune de ces formes de capitalisme, les droits démocratiques disparaissent. La population est sous surveillance constante. Les syndicats sont démantelés ou affaiblis. Les médias sont au service des puissants et les voix dissidentes sont réduites au silence ou criminalisées. Tout est marchandisé, du monde naturel à nos relations. Les mouvements populaires sont mis hors la loi. L’écocide se poursuit. Le monde politique est devenu un spectacle burlesque.
L’esclavage de la dette et la stagnation des salaires sont les garants à la fois du contrôle politique et de la poursuite de la consolidation des richesses. Les banques et les sociétés financières réduisent en esclavage non seulement les individus, mais aussi les villes, les municipalités, les États et le gouvernement fédéral. La hausse des taux d’intérêt, associée à la baisse des recettes publiques, notamment par le biais de la fiscalité, est conçue comme un outil permettant d’extraire les dernières parcelles de ressources des citoyens, ainsi que du gouvernement.
Lorsque les particuliers, les États ou les agences fédérales ne peuvent plus payer leurs factures — et pour de nombreux Américains, il s’agit souvent de factures médicales —, les actifs sont vendus à des sociétés ou saisis. Les terres, les propriétés et les infrastructures publiques, ainsi que les régimes de retraite, sont privatisées. Les particuliers sont chassés de leur logement et plongés dans une situation de détresse financière et personnelle.
« Le directeur de Goldman Sachs a déclaré que les travailleurs de Goldman Sachs étaient les plus productifs au monde », m’a dit l’économiste Michael Hudson, auteur de Tuer la société hôte : comment les parasites financiers et la dette détruisent l’économie mondiale :
« Voilà pourquoi ils sont payés comme ils le sont. En Amérique, le concept de productivité consiste à diviser le revenu par le travail. Ainsi, si vous êtes Goldman Sachs et que vous vous versez 20 millions de dollars par an en salaire et en primes, on considère que vous avez ajouté 20 millions de dollars au PIB, ce qui est extrêmement productif. Il s’agit donc d’une tautologie. Il s’agit d’un raisonnement en boucle.
La question est donc de savoir si Goldman Sachs, Wall Street et les entreprises pharmaceutiques prédatrices ajoutent réellement un “produit” ou s’ils ne font qu’exploiter d’autres gens. C’est la raison pour laquelle je parle de parasites dans le titre de mon livre. Les gens pensent qu’un parasite se contente de prendre de l’argent, de prélever le sang d’un hôte ou de retirer de l’argent de l’économie. Mais dans la nature, c’est beaucoup plus compliqué.
Le parasite ne peut pas simplement entrer et prendre quelque chose. Tout d’abord, il doit engourdir l’hôte. Il possède une enzyme qui fait que l’hôte ne se rend pas compte de sa présence. Ensuite, ils ont une autre enzyme qui prend le contrôle du cerveau de l’hôte. L’hôte en vient à croire que le parasite fait partie de son propre corps, qu’il fait partie de lui-même et qu’il doit donc être protégé.
C’est en gros ce qu’a fait Wall Street en se dépeignant comme faisant partie de l’économie. Non pas comme quelque chose qui l’entoure, non pas comme un élément extérieur, mais comme une partie qui aide le corps à se développer et à qui on doit en fait la majeure partie de la croissance. Mais en réalité, c’est le parasite qui prend le contrôle de la croissance.
Le résultat en est une inversion de l’économie classique. Adam Smith est mis sens dessus dessous. Selon cette inversion, ce que les économistes classiques considéraient comme improductif – le phénomène de parasitisme – est en fait l’économie réelle. De plus, les parasites sont alors le travail et l’industrie qui se mettent en travers de ce que veut le parasite, à savoir se reproduire, et non aider l’hôte, c’est-à-dire le travail et le capital. »
La « weimarisation » de la classe ouvrière américaine est voulue. Il s’agit de créer un monde de maîtres et de serfs, avec une élite oligarchique et corporative qui a le pouvoir et une population qui n’en a aucun. Et ce ne sont pas seulement nos ressources qui nous sont enlevées. C’est aussi notre liberté. Le marché qui était censé s’autoréguler, comme l’écrit l’économiste Karl Polanyi dans « La grande transformation », débouche immanquablement sur un capitalisme et un système politique mafieux. Tout système qui s’autorégule, prévient Polanyi, conduit à « la démolition de la société ».
Que vous votiez pour Harris ou pour Trump — et je n’ai aucune intention de voter pour un candidat qui soutient le génocide à Gaza — vous votez pour une forme de capitalisme rapace dans les deux cas. Deux formes qui se font face dans une guerre interne au capitalisme, et qui utilisent les polémiques sociétales pour mieux masquer la réalité de cette guerre de pouvoir.
Le comble de l’ironie, c’est que l’avidité incontrôlée des « capitalistes bien élevés » a créé un petit nombre de milliardaires qui sont devenus leur Némésis, les « capitalistes seigneurs de la guerre ». Si nous ne mettons pas fin au pillage, si nous ne rétablissons pas, par des mouvements populaires, le contrôle de l’économie et du système politique, les capitalistes seigneurs de la guerre triompheront. Ils scelleront le néo-féodalisme, tandis que l’attention de la population sera détournée et que la société sera clivée par les pitreries de clowns politico-médiatiques tels que Donald Trump.
Je ne vois rien à l’horizon qui nous permette d’échapper à ce destin.
Trump, pour l’instant, est la figure de proue du capitalisme des seigneurs de la guerre. Mais il ne l’a pas créé ; il ne le contrôle pas et il peut facilement être remplacé. Harris, dont les divagations absurdes peuvent faire passer Biden pour quelqu’un de réfléchi et de cohérent, est le style de costard vide que les technocrates adorent.
À vous de choisir votre poison. Une destruction par le pouvoir des grandes entreprises ou une destruction par celui des oligarques. C’est ce que les deux partis au pouvoir nous proposent en fin de compte.
Texte traduit et reproduit avec l’autorisation de Chris Hedges.
Source : Scheerpost — 18/10/2024