Présidentielle américaine
Les Américains font une crise de panique nationale à la veille de l’élection
PRÉSIDENTIELLE AMÉRICAINE J-4. Terriblement tendue et indécise, la fin de campagne est placée sous le signe de l’angoisse aux États-Unis. Quel que soit leur camp, beaucoup d’électeurs ont le sentiment que le pays court à la catastrophe si le candidat adverse l’emporte. Cachets, whisky ou cannabis, tous les moyens sont bons pour tenir le coup, raconte “The Wall Street Journal”.

The Wall Street JournalTraduit de l’anglais
Réservé aux abonnésLecture 7 min.Publié le 1 novembre 2024 à 05h00

DESSIN DE RAMSÉS, CUBAPartager
À Clarkston, en Géorgie, Bruce Springsteen joue de la guitare acoustique par une belle journée ensoleillée. Mais derrière la sérénité apparente, une anxiété quasi palpable parcourt le stade, rempli à craquer de milliers de démocrates.
“À vrai dire, je suis carrément terrifiée”, reconnaît Rebekah Williams. Cette femme de 46 ans vit à Atlanta et porte un tee-shirt floqué du slogan “Pro-science, pro-choix, pro-catch”. Rien que de penser aux deux prochaines semaines, elle est au bord de la syncope, sans parler de ce qui pourrait arriver après l’élection. Pour tenir le coup, elle compte fumer “beaucoup de cannabis”.
Les Américains retiennent leur souffle à l’approche de ce qui pourrait être l’élection présidentielle la plus serrée de l’histoire du pays. Alors qu’ils s’apprêtent à passer par tous les états ces prochains jours, les deux camps sont tétanisés par le suspense et l’appréhension. La campagne s’emballe frénétiquement et les candidats multiplient les apparitions pour engranger de nouvelles voix. Donald Trump et Kamala Harris ont tous les deux fait campagne ici, en Géorgie, où le résultat s’annonce crucial.

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Pour de nombreux électeurs de cet État pivot, cette élection semble différente des autres : elle ressemble moins à un exercice démocratique qu’à une crise d’angoisse nationale, ou à un affrontement crépusculaire qui pourrait signer la fin de la démocratie américaine. “Aux élections précédentes, je me disais que tout irait bien peu importe le vainqueur”, se rappelle Phillip Appiah, un sous-traitant venu de Stone Mountain [près d’Atlanta] âgé de 50 ans, faisant la queue à un food truck sur la pelouse du stade. “Ce n’est plus le cas aujourd’hui.”
Personne ne sait à quoi s’attendre
Cette angoisse est partagée à travers tout le spectre politique. Dans un sondage publié la semaine dernière par le Wall Street Journal, 87 % des électeurs affirment que si leur candidat n’est pas élu, les conséquences pour le pays seront irréversibles. Cinquante-sept pour cent des électeurs de Kamala Harris déclarent qu’ils auront “peur” si Donald Trump est élu, tout comme 47 % des partisans de Trump si Harris l’emporte. Un nombre moins important d’électeurs s’attendent à être frustrés ou en colère. Enfin, plus de la moitié des sondés anticipent des violences à la suite des résultats, et 53 % pensent que les divisions de la société américaine continueront de se creuser quelle que soit l’issue du scrutin.
Ce même sondage donne Donald Trump très légèrement en tête, mais dans la marge d’erreur – un match nul, essentiellement, à l’image des résultats des nombreux autres sondages nationaux, comme à l’échelle des États clés. Même le gourou des sondages Nate Silver, qui s’est fait un nom en prédisant le résultat des élections précédentes, avoue ne pas réussir à départager les deux candidats (même si son “instinct lui dit que ce sera Donald Trump” [lui-même déconseille de s’y fier]). Le scrutin est plus indécis que jamais, comme si les fractures de la société s’étaient figées en un face-à-face tendu et instable.
Quant aux professionnels de la politique, ils ne savent pas non plus sur quel pied danser. En interview, les stratèges démocrates et républicains alternent entre confiance et doutes face aux nombreux paramètres qui pourraient faire basculer l’élection. Est-ce que les sondages sous-estiment les soutiens de Donald Trump, comme ils l’ont fait par le passé, ou bien les surestiment en cherchant à compenser ? Les sondeurs ont-ils oublié des réserves de voix, que ce soit les femmes motivées par la défense du droit à l’avortement ou les hommes qui adhèrent aux sorties médiatiques peu conventionnelles de Donald Trump ? La meilleure organisation des démocrates sur le terrain leur donnera-t-elle l’avantage, ou l’implication soudaine d’Elon Musk fera-t-elle pencher la balance en faveur des républicains ?
Dans une campagne aussi indécise, chaque détail compte : le dénouement pourrait aussi bien dépendre d’un scandale de dernière minute que d’une tempête dans le Wisconsin.
De nombreux républicains se disent confiants, mais admettent en privé que rien n’est joué d’avance. Selon un stratège du parti de l’éléphant, il ne serait pas étonnant que les sondages aient d’importants angles morts.
“Je ne serais pas surpris que Trump fasse un meilleur score que prévu dans son électorat cible, mais je ne serai pas non plus surpris si Harris remporte tous les États clés.”
“La politique ne m’atteint pas, je ne la laisse plus peser sur mon moral”, confie la démocrate Lauren Groh-Wargo, de l’État de Géorgie. Elle dirige Fair Fight Action, une association fondée par l’ancienne candidate au poste de gouverneure Stacey Abrams, qui vise à mobiliser les électeurs. “Ces campagnes sont tellement disputées qu’il faut faire ce que l’on peut et ne penser qu’aux choses sur lesquelles on a prise.”
Un lobbyiste démocrate de Washington est plus direct : “Je n’ai même plus assez de pastilles pour calmer mon anxiété !”

Les États décisifs de l’élection présidentielle du 5 novembre 2024 aux États-Unis. SOURCE : “THE NEW YORK TIMES”
La peur pour mobiliser
Pour ne rien arranger, les deux candidats attisent ces peurs. Kamala Harris a traité son opposant politique de fasciste et a convoqué une conférence de presse pour rappeler les propos de l’ancien chef de cabinet de Donald Trump, qui le décrivait comme un dictateur en puissance. De son côté, Trump a traité Harris de communiste et de fasciste, affirmant qu’elle est une menace pour la démocratie et qu’elle “essaie de détruire notre pays”. Elon Musk, qui fait campagne pour lui en Pennsylvanie, a mis en garde les électeurs : si Donald Trump perd, le pays est condamné et ces élections seront les dernières.
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Si l’objectif est de mobiliser les électeurs, la stratégie semble porter ses fruits. Selon les chiffres du laboratoire électoral de l’université de Floride, le 26 octobre, plus de 38 millions d’électeurs avaient déjà voté de manière anticipée. En Géorgie, depuis qu’ils ont ouvert le 15 octobre, les bureaux de vote enregistrent une participation record tous les jours. Jeudi 24 octobre, dans la banlieue politiquement mixte d’Atlanta, à Marietta, un flot continu d’électeurs faisait la queue pour voter. Ils exprimaient presque tous leur inquiétude quant aux jours et aux semaines à venir.
“Je ne sais pas ce qui va se passer, et je crois que personne n’en sait rien, alors oui, c’est stressant”, avoue Scott Evans, courtier en prêt hypothécaire de 64 ans.
“J’ai l’impression d’être dans un pays où je n’ai plus envie de vivre. Il n’y a aucun bon candidat pour qui voter.”
Cet indépendant, sympathisant républicain, aurait voulu que Robert Francis Kennedy Jr. [qui s’est rangé derrière Trump] reste dans la course à la présidentielle. Selon lui, le pays fonce droit dans le mur, quel que soit le vainqueur : “Dans tous les cas, on a du souci à se faire.”
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“Après, ce sera trop tard”
Maria Selvan, agente immobilière de 52 ans qui a voté pour Kamala Harris, craint que les Américains ne prennent trop la démocratie pour acquise, comme c’est arrivé au Venezuela – pays où elle a passé une partie de son enfance. “Beaucoup se disent que tout va bien, qu’au pire les prochaines élections sont dans quatre ans. Mais si Trump est élu, ce ne sera pas aussi simple”, s’alarme-t-elle. “Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas juste une élection, c’est l’avenir du pays tout entier.” Son mari, Luis Blanco, ajoute que pour passer cette période anxiogène, il compte sur “une bonne dose de whisky”.
La veille, à Zebulon, une petite ville de Géorgie à une heure au sud d’Atlanta, des milliers de partisans de Donald Trump se sont pressés à la Christ Chapel pour écouter son discours. Venus en nombre, ils débordaient de l’église et du parking attenant et bloquaient la circulation sur des kilomètres. L’écran situé à côté de l’estrade affichait les mots “5 novembre : le jour le plus important de l’histoire de notre pays”. Ici aussi, beaucoup étaient nerveux et fébriles.
“Nous sommes déjà presque dans un régime totalitaire”, dénonce Paul Schneider, un chef d’entreprise de 67 ans originaire de Sharpsburg [dans le Maryland] qui arbore un tee-shirt avec la photo d’identité judiciaire de Donald Trump [prise lors de son arrestation en août 2023].
“S’il ne gagne pas maintenant, après ce sera trop tard. Ils essaient de confisquer la démocratie.”
Paul Schneider est convaincu que l’élection de 2020 a été volée à Donald Trump, mais qu’il a renoncé à plaider sa cause “pour éviter une guerre civile”. Cette fois-ci, rien ne le retiendra.
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Cependant, l’anxiété et les craintes des républicains sont bien différentes de celles des démocrates. En effet, à leurs yeux, le régime adverse est déjà en place : ils vivent depuis quatre ans l’enfer de la gouvernance démocrate. Convaincus que la dernière élection a été truquée, ils ont bien plus tendance à mettre en doute le décompte des voix, et sont tout aussi nombreux à craindre des troubles, voire pire, après le 5 novembre.
De longues heures d’angoisse en perspective
“La guerre civile – le peuple contre le gouvernement” scande Madison Bates, une étudiante de 21 ans avec un tee-shirt de Donald Trump devant la Maison-Blanche, où il est écrit en lettres roses “Papa est rentré à la maison”. “Je pense vraiment que si [Donald] Trump n’est pas élu, c’est ce qui va se passer. Les gens en ont marre, on le voit jour après jour.”
Patti Akin et sa famille ont déjà voté. Pour cette retraitée de 69 ans, qui habite dans la ville voisine de Senoia, l’attente va être longue : “Ça fait peur, on ne saura rien tant que toutes les voix n’auront pas été comptées, et encore, même là on ne peut pas être sûrs du résultat. Il n’y a qu’à voir ce qui est arrivé en 2020”, redoute-t-elle.
“J’ai bien peur que nous devenions un pays communiste, et non plus un pays dirigé par la Constitution.”
Pour beaucoup d’électeurs nerveux, le dénouement est aussi redouté qu’attendu. Pendant le meeting de Kamala Harris à Clarkston, à la tombée de la nuit, Barack Obama a averti la foule de démocrates : “Ce n’est pas parce que [Donald Trump] fait l’idiot que son mandat ne serait pas dangereux.”
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Nathan Mullin, vendeur de 50 ans qui habite à Stonecrest, trouve “extrêmement stressant” que les sondages donnent les deux candidats au coude-à-coude. “Je n’arrive pas à croire qu’autant de gens puissent voter pour ça”, déplore-t-il. Lui aussi considère que ce vote est bien plus qu’une simple élection : “Normalement, pendant une élection, on se demande qui n’augmentera pas les impôts ou qui va aider les pauvres. Cette fois, ça va bien au-delà.”