Biodiversité : les Etats ne sont pas sur la bonne voie pour protéger efficacement 30 % des terres et des mers d’ici à 2030
Un rapport des Nations unies publié pendant la COP16, organisée en Colombie, rappelle que la superficie des aires protégées doit doubler sur terre et tripler en mer au cours des six prochaines années.
Par Perrine Mouterde (Cali (Colombie), envoyée spéciale) et Martine ValoPublié le 28 octobre 2024 à 17h30, modifié le 28 octobre 2024 à 18h29 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/10/28/biodiversite-les-etats-ne-sont-pas-sur-la-bonne-voie-pour-proteger-efficacement-30-des-terres-et-des-mers-d-ici-a-2030_6363428_3244.html
Temps de Lecture 4 min.
Au rythme actuel, l’objectif visant à préserver au moins 30 % de la planète d’ici à la fin de la décennie est hors d’atteinte. Au cours des dernières années, les progrès en matière d’extension des réseaux d’aires protégées, mais aussi en ce qui concerne l’amélioration de la qualité et la gouvernance de ces espaces, ont été bien trop lents. Selon le rapport Protected Planet, publié lundi 28 octobre par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), il faut redoubler d’effort : la superficie des aires protégées doit doubler sur terre et tripler en mer d’ici à 2030.
« Il est essentiel que les zones protégées atteignent l’objectif de 30 %, mais il est tout aussi important qu’elles soient efficaces et n’aient pas d’impact négatif pour les personnes qui y vivent, souligne Inger Andersen, directrice exécutive du PNUE. Ce rapport montre que certains progrès ont été réalisés, mais que nous n’allons ni assez loin ni assez vite. »
Ce document, dévoilé à l’occasion de la 16e conférence mondiale sur la biodiversité (COP16), constitue la première évaluation globale des avancées enregistrées depuis la COP15, organisée fin 2022 à Montréal, au Canada, lors de laquelle 195 Etats et l’Union européenne (UE) s’étaient engagés à placer sous protection près d’un tiers de la planète.
Au-delà de l’objectif quantitatif, la cible 3 (sur vingt-trois) de l’accord de Kunming-Montréal prévoit que les aires protégées soient gérées de manière efficiente, équitable et respectueuse des droits des peuples autochtones et des populations locales. Pour contribuer réellement à la conservation des espèces et des écosystèmes, elles doivent également être représentatives des écosystèmes les plus précieux et reliées entre elles. Les aires protégées sont insuffisantes pour mettre un terme, à elles seules, à l’effondrement de la biodiversité, mais elles ont démontré leur utilité pour lutter contre la destruction des espaces naturels et la fragmentation des habitats.
Pas gigantesque à franchir
Selon les données les plus récentes, 17,6 % des terres et 8,4 % des mers sont désormais protégés. Le cap des 17 % pour la partie terrestre avait été atteint dès 2020 et, en 2021, un précédent rapport indiquait que 7,74 % des espaces marins étaient préservés. Depuis 2020, les progrès ont été minimes, regrettent les auteurs du PNUE et de l’UICN.
Des efforts sont tout de même à noter. En quatre ans, 629 000 kilomètres carrés (km2) de terres et 1,77 million de km2 de mers ont été officiellement placés sous statut de protection, et un tiers des pays et territoires ont étendu leur réseau. A la veille de l’ouverture de la COP, la région autonome portugaise des Açores a annoncé la création d’une aire marine protégée de 287 000 km2, la plus vaste de l’Atlantique Nord.
Mais pour que les Etats puissent respecter leur engagement, le pas à franchir est gigantesque : en six ans, ce sont 16,7 millions de km2 de terres, soit presque l’équivalent de la superficie de la Russie, et 78,3 millions de km2 de mers, soit un espace plus vaste que l’océan Indien, qui doivent être préservés. Concernant les mers, il faudrait mettre en place chaque année au moins vingt-trois aires protégées de la taille de la France métropolitaine, a calculé Greenpeace. Dans un rapport publié le 21 octobre, l’ONG souligne qu’au rythme actuel l’objectif de 30 % de protection des océans ne pourrait être atteint qu’en… 2107.
Connectivité insuffisante
Les efforts s’avèrent particulièrement insuffisants en haute mer, c’est-à-dire dans les eaux internationales situées au-delà de celles sous juridiction nationale. Seules dix aires protégées sont comptabilisées dans cette zone, alors qu’elle représente les deux tiers de la superficie de l’océan mondial. Sans les eaux internationales, l’objectif de protéger 30 % des mers est pourtant illusoire : il faudrait alors multiplier les aires protégées devant les pays côtiers, ce qui serait non seulement difficile à faire accepter socialement, mais aussi peu efficace du point de vue de la biodiversité. Le nouveau traité international sur la conservation et l’exploitation de la biodiversité en haute mer, un texte contraignant adopté en 2023, constitue toutefois un outil important pour espérer mieux protéger cet espace. Il doit être ratifié par soixante parties pour entrer en vigueur – treize Etats l’ont ratifié à ce jour.
Lire la tribune (octobre 2023) : « Le traité sur la haute mer est un exemple de l’importance du multilatéralisme »
Concernant la qualité des aires protégées, le constat est tout aussi alarmant. Près d’un tiers des zones les plus importantes en matière de biodiversité ne bénéficie toujours d’aucune protection. Ce sont, par exemple, des espaces où se trouvent des espèces ou des écosystèmes particulièrement menacés, considérés comme irremplaçables, ou des zones permettant aux espèces de se déplacer sans entraves.
Les différentes aires protégées ne sont, par ailleurs, toujours pas suffisamment reliées entre elles : seuls 8,52 % des terres sont à la fois protégés et connectés, contre moins de 8 % en 2020. La connectivité est pourtant essentielle pour permettre aux espèces de migrer, de se déplacer, pour s’adapter aux effets du changement climatique et maintenir une diversité génétique suffisante.
Des « parcs de papier »
Ces zones bénéficient-elles de suffisamment de ressources et de personnel pour être gérées de manière efficace ? Les données manquent pour le dire. Moins de 5 % des terres sont couverts par des aires protégées dont la gestion a été évaluée, et le chiffre tombe à 1,3 % pour le domaine marin. Concernant la gouvernance, les auteurs du rapport se sont appuyés sur des évaluations concernant… 0,17 % du réseau terrestre et 0,04 % du réseau marin. « Le monde est dans le noir concernant l’efficacité, l’équité et les droits », insistent le PNUE et l’UICN.
Lire aussi | Comment protéger 30 %, voire 50 %, de la planète ?
Sans règles de gestion rigoureuses ni moyens de contrôle, les aires protégées restent des « parcs de papier », dessinés sur des cartes mais sans impact réel sur la biodiversité. En France, par exemple, les ONG de protection de l’océan ne cessent de dénoncer la poursuite du chalutage de fond dans des zones censées être préservées.
A Cali, dans le cadre de la COP16, les Etats sont engagés dans un travail visant à améliorer les différents indicateurs de suivi. Seuls trente-quatre Etats et l’UE ont pour l’instant soumis leur plan d’action, dans lequel ils expliquent comment ils comptent atteindre l’ensemble des engagements pris à Montréal, dont celui qui porte sur les 30 %. Si ce chiffre est une cible globale, qui n’implique pas que chaque Etat protège un tiers de son territoire, plus d’une cinquantaine de pays (dont la France) ont déjà préservé 30 % de leurs terres, et 31 ont préservé 30 % de leurs mers.
Perrine Mouterde (Cali (Colombie), envoyée spéciale) et Martine Valo
voir aussi: