L’essor du néolibéralisme et des mouvements populistes d’extrême droite ont supplantés la social-démocratie

La social-démocratie, un modèle politique dans la tempête

Ce régime de compromis mis en place dans les pays scandinaves dans l’entre-deux-guerres a vécu son âge d’or pendant les « trente glorieuses », avant d’être affaibli, depuis les années 1990, par l’essor du néolibéralisme et des mouvements populistes d’extrême droite. 

Par Anne CheminPublié le 09 octobre 2024 à 05h00

Histoire d’une notion. Revendiqué à la fois par François Ruffin, Raphaël Glucksmann ou François Hollande, le terme social-démocratie désigne le plus souvent, dans le débat public, un espace politique aux contours flous – la gauche de gouvernement, le socialisme modéré, le réformisme démocratique, voire le goût du compromis. Enraciné dans une longue histoire, le mot désigne cependant aussi, et peut-être surtout, un modèle politique, économique et social original mis en place dans les années 1930 par les pays scandinaves. Un modèle qui n’a pas grand-chose à voir avec les traditions socialistes française, italienne, grecque ou espagnole.

Lire aussi :    « La pensée sociale-démocrate est incontournable pour relever les defis d’aujourd’hui »

L’histoire de la social-démocratie commence au milieu du XIXe siècle. « Dans le vocabulaire politique, le mot apparaît pour la première fois peu après la révolution de 1848 »constatait, en 2009, le politiste Philippe Marlière dans la revue ContretempsSi les mouvements socialistes de la deuxième moitié du XIXe siècle s’entendent sur la nécessité de socialiser les moyens de production, ils se déchirent au sujet de la démocratie politique. « Certains acceptent le cadre de la démocratie parlementaire des régimes capitalistes, poursuit le chercheur. D’autres, au contraire, pensent que le libéralisme politique est étranger au mouvement ouvrier et doit être rejeté. »

A la fin du XIXe siècle, ce débat traverse le SPD allemand, où Edouard Bernstein défend, à la fin des années 1890, un« révisionnisme réformiste », qui accorde de l’importance à la conquête de droits politiques et sociaux au sein des institutions existantes, mais aussi le mouvement socialiste français : le marxiste Jules Guesde, qui refuse tout compromis avec les « forces bourgeoises » et le système capitaliste, s’oppose alors au « possibiliste » Paul Brousse, qui entend « fractionner le but idéal en plusieurs étapes sérieuses, immédiatiser en quelque sorte quelques-unes des revendications pour les rendre enfin possibles ».

Lire l’analyse :   La crise profonde de la social-démocratie allemande

Si les sociaux-démocrates d’aujourd’hui sont les héritiers du réformisme d’Edouard Bernstein ou de Paul Brousse, s’ils ont en commun un refus de la stratégie insurrectionnelle ou révolutionnaire, ils ne défendent pas pour autant le même modèle. Le régime social-démocrate « chimiquement pur » mis en place à partir des années 1930 par les pays scandinaves ne correspond ni à la culture politique du PS français, ni à celle du PSOE espagnol ou du Pasok grec : il désigne une forme très particulière d’organisation syndicale et partisane, un régime inédit de gestion du « compromis social » et un système universaliste d’Etat-providence.

Typologie des régimes sociaux

La social-démocratie scandinave s’enracine dans un terreau syndical et politique étranger aux traditions de la France et du sud de l’Europe – un puissant syndicat ouvrier adossé à un parti politique de masse. Selon Philippe Marlière, seuls le SAP suédois, le SPD allemand, le Parti travailliste britannique, le Parti socialiste belge ou le Parti travailliste néerlandais correspondent à cet « idéal-type » : les partis socialistes français, italien, espagnol et grec s’écartent de ce « modèle social-démocrate pur » en raison de leur faible nombre d’adhérents, de leur rapport distant avec les syndicats et de la composition plus « bourgeoise » de leur électorat.

Lire aussi |    1989-2019 : la social-démocratie, continent englouti

Selon Wojtek Kalinowski, auteur du Modèle suédois. Et si la social-démocratie n’était pas morte ? (Charles Léopold Mayer, 2017), la social-démocratie à la suédoise repose principalement sur trois éléments : un dialogue social puissant – le marché du travail est pour l’essentiel régulé, non pas par des lois, mais par des accords et des conventions négociés par les partenaires sociaux – ; une vaste offre de services publics financés par l’impôt et fondés sur des règles d’accès uniformes et transparentes – petite enfance, écoles, hôpitaux, maisons de retraite – ; un système d’assurances sociales généreux qui offre le même niveau de protection à tous les salariés, quels que soient leur statut ou leur catégorie professionnelle.

Le sociologue danois Gosta Esping-Andersen, qui a dressé en 1990 une typologie des régimes sociaux, fait une claire distinction entre ce système et celui des Etats-Unis, bien sûr, mais aussi de la France. Alors que le libéralisme américain se contente d’offrir une protection minimale aux plus démunis, alors que le système « corporatiste-conservateur »français fait varier la protection sociale en fonction du statut, le modèle scandinave repose, selon lui, sur un Etat-providence « universaliste » : il propose des services publics de qualité, dans tous les domaines de la vie sociale, à tous les citoyens, quels que soient leur métier, leur statut ou leur catégorie professionnelle.

Lire aussi :   Splendeur et misère de la social-démocratie

Si la social-démocratie connaît son âge d’or pendant les décennies d’après-guerre, elle entre en crise dans les années 1990. Affaibli par le déclin du plein-emploi, l’ampleur des déficits publics et une polarisation du marché du travail alimentant la crainte du déclassement, le compromis social-démocrate est contesté, dès les années 1980, par les tenants du néolibéralisme, puis, au cours des décennies suivantes, par les populistes d’extrême droite adeptes de la rhétorique du welfare chauvinism (« social chauvinisme »). La social-démocratie vit son « crépuscule », affirmait, en 2018, l’historien suédois Tomas Lindbom sur la plateforme de débats Telos. Sauf, bien sûr, si elle parvient à se réinventer.

Anne Chemin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire