Depuis la mort du militant écologiste de 21 ans, tué par l’explosion d’une grenade offensive lancée par un gendarme, les discussions se sont poursuivies tant bien que mal entre partisans et opposants à la création de retenues d’eau.
Par Martine ValoPublié le 25 octobre 2024 à 05h00, modifié le 26 octobre 2024 à 12h02 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/10/25/a-sivens-dix-ans-apres-la-mort-de-remi-fraisse-la-question-du-partage-de-l-eau-n-est-pas-resolue_6359430_3244.html
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Dans la forêt de Sivens, il y a dix ans, les tensions, extrêmes depuis des semaines, étaient encore montées d’un cran après que les engins de chantier avaient arraché les premiers arbres au bord du Tescou, début septembre 2014. Dans le Tarn s’opposaient alors, d’un côté, les occupants de la ZAD locale accompagnés de leurs soutiens – mobilisés contre le projet d’un barrage de 315 mètres de long et 5 mètres de large sur la rivière, pour y créer une vaste retenue d’eau destinée à l’irrigation de cultures – et, de l’autre, des agriculteurs, tandis que les forces de l’ordre étaient omniprésentes dans la zone.
Le drame est survenu dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014 : l’écologiste Rémi Fraisse, 21 ans, a été tué par l’explosion d’une grenade offensive lancée par un gendarme. Elle a atterri sur lui. Des rassemblements en sa mémoire sont prévus ce samedi 26 octobre, notamment à la Maison de la forêt départementale de Sivens, à Lisle-sur-Tarn. L’affaire a été classée sans suite. L’usage de ce modèle de grenade a depuis été abandonné en France.
Après cette nuit funeste, le gouvernement avait annoncé en 2015 qu’il l’abandon du projet de retenue, qui devait mettre à mal une zone humide – et dont la déclaration d’utilité publique serait au demeurant annulée l’année suivante par le tribunal administratif de Toulouse.
L’Etat a dû financer la réhabilitation de l’aire défrichée. Il a exigé que tous les acteurs de l’eau se mettent autour de la table et s’entendent sur un projet de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE) consensuel. Où en est celui-ci aujourd’hui ? Après des études financées notamment par l’agence de l’eau Adour-Garonne, plusieurs audits menés par des cabinets indépendants, des années de discussions interrompues par de très longs blocages avant que les travaux ne reprennent à l’initiative de la région Occitanie ou d’un nouveau préfet, la question de la répartition de la ressource hydrique dans la vallée du Tescou n’est toujours pas résolue.
« En dix ans, on a avancé intellectuellement, les gens ont compris l’intérêt d’avoir accès à l’eau ici, mais il n’y a pas eu de concrétisation, alors qu’on pensait vraiment pouvoir sécuriser nos exploitations », témoigne Jean-Claude Huc, président de la chambre d’agriculture du Tarn. Lui qui était déjà élu à l’époque n’a pas changé de point de vue : un ouvrage est nécessaire sur l’amont de la rivière qui s’assèche en été. « Ce qui est arrivé à Sivens en octobre 2014 nous a amenés à réfléchir à d’autres approches du problème, mais le stockage est la seule solution économiquement viable. »
« Pas un dossier technique mais un problème politique »
Cependant, les demandes du monde agricole semblent s’exprimer sur un ton moins tranchant. M. Huc estime les besoins à environ 500 000 mètres cubes, tandis que l’ouvrage initial prévoyait d’en contenir 1,5 million. Il n’est pas ici question de bassine rechargée par des pompes motorisées comme en Poitou-Charentes, mais d’une ou plusieurs retenues collinaires, remplies par ruissellement en hiver. Elles barreraient le Tescou, mais laisseraient passer des volumes réglementaires pour maintenir un débit nécessaire au milieu naturel.
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Le président de la chambre d’agriculture observe qu’au cours de la dernière décennie les sociétés semencières se sont détournées des exploitations locales, faute d’un accès garanti à la ressource hydrique. « Pour compenser ce manque de cultures à valeur ajoutée, les agriculteurs ont eu tendance à s’agrandir, passant de 50 ou 60 hectares à 150 ou 200 hectares en reprenant l’exploitation du voisin qui partait à la retraite. » Il note que, comme partout en France, le nombre de fermes décline dans le département : 6 000 en 2013, 5 000 en 2019, 4 000 désormais dans le Tarn.
Axelle Patoureau, éleveuse de brebis et de volailles à la retraite, se range, elle, résolument du côté des défenseurs de la forêt de Sivens. Elle ne se dit pas opposée à toute nouvelle retenue d’eau, mais à toute atteinte à la zone humide. Au nom de l’association Nature et Progrès, Axelle Patoureau participe à l’élaboration du PTGE avec sept autres organisations, dont la Confédération paysanne, regroupées dans le Collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet. Elle défend des modèles de production plus sobres, l’approvisionnement en circuit court d’une école ou d’une maison de retraite par exemple.
« Quand nous travaillons avec les salariés de la chambre d’agriculture ou de la FDSEA [Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles], nous parvenons à nous entendre, mais quand ces propositions arrivent devant les élus agricoles, c’est non. Sivens n’est pas un dossier technique, c’est un problème politique », analyse-t-elle. Selon Axelle Patoureau, seule une cinquantaine d’exploitants de la vallée sont directement touchés par les pénuries d’eau. « Et encore, s’ils doivent la payer, ils seront peut-être moins nombreux. »
Les traces de la tragédie
Les acteurs impliqués dans l’élaboration du PTGE du Tescou se disent admiratifs de la charte adoptée en 2021 par leurs voisins du Tarn-et-Garonne. Cet engagement repose à la fois sur des aides publiques – par exemple pour désenvaser les retenues existantes, voire en créer de nouvelles à condition qu’elles ne se trouvent pas sur des cours d’eau – et sur des pratiques permettant une meilleure résilience des sols. On n’en est pas là du côté de Sivens.
La tragédie du 26 octobre 2014, ainsi que des mois d’altercations, avec pneus crevés, agressions physiques, cabanes de zadistes détruites, routes bloquées, ont laissé des traces durables. « Nous sommes toujours des pestiférés à Lisle-sur-Tarn », confie Françoise Blandel, qui représente l’Union Protection Nature Environnement du Tarn. Pour autant, elle note une inflexion dans les discussions. L’hostilité a baissé. « Il y a eu un déclic avec l’expérimentation de paiements pour services environnementaux rendus. Certains ont constaté que l’irrigation ne répond pas forcément à leurs besoins, que l’agroécologie peut être profitable dans nos coteaux. Mais au niveau national, ils continuent de réclamer de l’eau. »
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Le cas de Sivens peut être vu comme l’illustration des difficultés à s’entendre dès lors qu’il s’agit de partager les ressources en eau. Ou bien paraître un exercice démocratique modèle. « Les discussions sur le PTGE doivent aboutir à un consensus ou à une non-opposition, le vote n’arrivant qu’en dernier recours, explique Christian Pince, de l’association Lisle Environnement. C’est novateur. »
Lui considère que le diagnostic concernant les réels besoins en eau, actuels et à venir, n’est pas encore tout à fait établi. Mais Christian Pince se dit confiant : « Nous avons de bons arguments et l’Etat veut montrer qu’on peut sortir de cette affaire par le haut. »
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