« On n’est pas les bons gars de l’Histoire »
Regards croisés de deux spécialistes américains de politique étrangère sur les crises et guerres actuelles
Frédéric Pierru
Chapô : Il est des moments rares où la vérité d’une politique publique est exposée au grand jour, en particulier la vérité d’une politique étrangère domaine dans lequel la propagande fait des ravages.
Dans un entretien croisé entre deux éminents géopoliticiens américains qui n’ont rien de dissidents mais qui se réclament de l’école réaliste, John Mearsheimer et Jeffrey Sachs font le point à l’été 2024 sur les principaux conflits, ouverts ou larvés qui rythment l’actualité internationale : Ukraine, Moyen-Orient, Chine. Malgré quelques nuances, ils font les mêmes constats qui, en creux, exhibent le degré de propagande auquel les populations occidentales sont soumises.
Un point de méthode : Frédéric Pierru a retranscrit intégralement cet entretien mais pour une question de taille, il n’a pu en garder que quelques extraits, les plus édifiants. Nous avons conservé autant que possible la forme orale.
L’entretien est visionnable ici : https://www.youtube.com/watch?v=uvFtyDy_Bt0
Nombre de voix s’élèvent aux États-Unis contre la politique étrangère américaine, à la fois belliqueuse et agressive, et qui fait fi des règles internationales. Celle de Noam Chomsky est la plus connue d’entre elles. Il y a aussi les remarquables ouvrages de William Blum (L’État voyou, Paris, Investig’action, 2019), John Pilger (The New Rulers of the World, Verso, 2016) ou, dans un genre plus cinématographique, la série documentaire d’Oliver Stone Les États-Unis, une histoire jamais racontée ( Freemantle, Planète +, 2012 ) Oliver Stone nous rappelle la mise en garde d’un chef militaire de prestige, devenu Président des États-Unis, Dwight Eisenhower, partisan de la détente après la mort de Staline. Alors que la bombe atomique a fait son apparition, que la guerre froide commence à multiplier les points chauds, comme la Corée, où certains comme le général Mc Arthur n’hésite pas à préconiser l’utilisation de la bombe atomique, Eisenhower met en garde son pays contre l’ascension du complexe militaro-industriel à la suite de la seconde guerre mondiale. Son avertissement mérite d’être rappelé à l’heure où les conflits chauds se multiplient en tout point ou presque de la planète. Qui veut se faire une idée exhaustive de la situation dramatique doit impérativement lire l’Atlas des crises et des conflits de Pascal Boniface et Hubert Védrine ( Armand Colin, Fayard, 2024 ). Écoutons attentivement Eisenhower : « Jusqu’au plus récent conflit mondial, les États-Unis n’avaient pas d’industrie d’armement. (…) Mais désormais nous avons été obligés de créer une industrie d’armement permanente de grande échelle. De plus, trois millions et demi d’hommes et de femmes sont directement impliqués dans la défense en tant qu’institution. Nous dépensons chaque année, rien que pour la sécurité militaire, une somme supérieure au revenu net de la totalité des sociétés US. Cette conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de comprendre ses graves implications. Notre labeur, nos ressources, nos gagne-pains… tous sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la structure même de notre société. Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble. »
D.W. Einsenhower, président sortant, 1961.
Deux voix sont moins connues même si elles sont relayées en France par des Todd, Védrine, de Villepin ou encore Brauman ou Guaino, voix noyées dans le bellicisme des médias dominants ( « Serge Halimi et al., L’opinion ça se travaille, Marseille, Agone, 2009). On a honte de lire dans le quotidien de référence français ou d’entendre dans les médias de service public la propagande la plus vile. Dès que vous émettez une critique, vous êtes poutinophile, un « agent du KGB », un complotiste, une cinquième colonne ou un antisémite. C’est le mal du siècle : le manichéisme. La complexité des réalités est rabattue sur deux camps, celui du Bien et du Mal. Ces deux voix-là, celles de Mearsheimer et de Sachs sont moins facilement discréditables pour plusieurs raisons.
Ces deux experts sont de deux générations et de spécialités différentes.
Le plus « capé » des deux est John Mearsheimer (JM), né le 14 décembre 1947, et grandit donc en pleine « guerre froide ». En 1970, il est diplômé de West Point et sert cinq années comme colonel dans l’aviation. Il entame ensuite des études supérieures de science politique à la prestigieuse université de Cornell en 1975 et obtient son doctorat en 1980. Entre 1979 et 1980, il passe dans la très prestigieuse Brooking institution, principal think tank américain, et devient chercheur postdoctoral au Center for International Affairs de Harvard de 1980 à 1982. Depuis 1982, il est professeur émérite de sciences politiques R. Wendell Harrison à l’Université de Chicago, où il enseigne depuis 1982. Il s’inscrit dans l’école dire « réaliste » des relations internationales : les États recherchent avant tout à garantir leur sécurité et à étendre leur puissance en raison de la compétition qui existe entre eux. Historiquement, le réalisme est la théorie dominante au sein des relations internationales (https://www.monde-diplomatique.fr/2023/08/MEARSHEIMER/65994 ). On a donc affaire à un « expert » passé par l’armée et les institutions académiques les plus prestigieuses, et dont la formation en science politique s’est faite pendant la guerre froide (on le verra, il est très attaché à la notion d’« endiguement » (containment) en particulier de la Chine et des rivaux des États-Unis). Autant dire qu’on ne peut l’accuser de « poutinophilie » ou d’antipatriotisme.
Plus jeune, Jeffrey Sachs (JS) est un universitaire et économiste américain, né le 5 novembre 1954 à Oak Park dans le Michigan. Comme nombre d’universitaires sortis des universités prestigieuses de l’Ivy league, il a navigué entre le monde académique et celui de la décision publique.
En effet, il n’existe pas de mur entre monde académique et monde politique aux États-Unis. Les frontières sont poreuses. Il est un pur produit de Harvard puis de l’université de Columbia. Sa formation universitaire se fait à la fin de la guerre froide sous l’ère Reagan. Il sera l’un des artisans de la « thérapie de choc libérale » aux effets sociaux et sanitaires catastrophiques lors de la désintégration de l’ex-URSS (SanjeyBasu, David Stuckler, Quand l’austérité tue, Paris, Autrement, 2014 ). Il sera conseiller de Gorbatchev puis de Eltsine et de plein d’autres gouvernements dans le monde. C’est peut-être sur la base du fiasco américain dans l’ex-URSS qu’il a pris conscience qu’on ne transforme pas un pays par décret. Une fois de plus, et comme dans le cas de Mearsheimer, on ne peut l’accuser de Russophilie. Mais il entendra par exemple la promesse des États-Unis de ne pas étendre l’OTAN au-delà de l’Allemagne… Il est un témoin direct clé de cette période. Il est aussi connu pour sa coopération avec des agences internationales sur les thèmes de la réduction de la pauvreté, l’annulation de la dette, et le contrôle épidémiologiquenotamment du VIH/SIDA, dans les pays en voie de développement.
Deux hommes brillants, deux formations différentes, deux acteurs en tant que conseillers, deux fins observateurs de la fabrique de la politique étrangère américaine.
Autant dire qu’on « ne peut pas leur faire à l’envers ». Ils ne sont pas deux consommateurs de la propagande de guerre type « diplomatie des valeurs » (occidentales) et autres State Building version ingénierie sociale made in USA. Ils en sont même de fervents critiques. Ce sont deux réalistes. Seuls les faits leur importent et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont pas tendres pour les « OPEX » de leur pays d’origine. Car s’il y entre eux, on va le voir des divergences, il y a beaucoup d’accords. Ils disent même qu’ils sont aux deux-tiers d’accord sur ces sujets.
Avant de commencer à citer, relevons une absence assourdissante : dans leur matrice de jeu géopolitique, l’UE n’est JAMAIS citée en tant qu’actrice. Elle est sortie de l’Histoire en tant que vassal de l’hégémon global que sont les États-Unis. Il y a selon eux trois ou quatre puissances : les États-Unis, La chine, l’Inde et la Russie.
Leur premier accord est fondamental : la politique étrangère américaine est insensible aux alternances politiques. Elle se caractérise par sa remarquable inertie, car elle est tenue par ce que Todd a appelé le « blob » soit les quelques milliers de personnes qui travaillent au Pentagone ou au Département d’État à Washington. Ainsi, par exemple, le monde journalistique s’est étonné, tout à son ignorance, que Dick Cheney, faucon parmi les faucons, apporte son soutien à Kamaala Harris. Pourtant qui connaît le milieu ne peut être surpris, tel Jeffrey Sachs :
« Je pense que c’est pourtant évident. Il y a basiquement une fraction de politique étrangère et c’est la partie de Cheney, Harris, Biden, Victoria Nuland, ma collègue à l’Université de Columbia désormais. Nuland est le visage de tout cela parce qu’elle est passée dans chaque administration pendant les dix dernières années. Elle a été dans l’administration Clinton qui a mis en cause nos politiques envers la Russie dans les années 1990. Elle a été dans l’administration Bush, avec Cheney, qui a mis en cause nos politiques à propos de l’élargissement de l’OTAN. Elle a été dans l’administration Obama en tant qu’administrateur d’Hillary et organisé le coup d’État en tant qu’administrateur d’Ukraine en février 2014. Ce n’est pas un très bon signal. Elle a commencé une guerre. Puis elle a été l’administrateur sous-secrétaire de l’État de Biden. Ce sont les deux partis démocrate et républicain. C’est un délire colossal. Elle a été l’administrateur de Cheney. Elle a été l’administrateur de Biden. Cela a un sens clair. C’est la réalité. Nous essayons de savoir s’il existe un autre parti (i.e. autre que belliqueux et expansionniste) que celui-ci. C’est la grande question. » (JS)
Rappelons que Victoria Nuland fut l’une des instigatrices du coup d’État, avec l’aide des Ukrainiens de l’Ouest dont un certain nombre de néonazis, de Maïdan destiné à renverser le Président pro-russe Ianoukovitch (on a les mêmes les images où elle s’esclame « Fuck the UE ! ») et a composé le nouveau gouvernement pro-UE-OTAN (c’est la même chose) dans lequel on retrouve l’épouse de M. Glucksman, géorgienne et surtout ex-ministre d’un chef d’État, Saakachvili, condamné pour corruption et atteintes aux droits de l’homme et ce pour une durée de huit années. Mme Glucksman a obtenu en un temps record le passeport ukrainien pour devenir à nouveau ministre de l’Intérieur mais cette fois… en Ukraine. Nuland est porteuse comme le « blob » de la stratégie de l’endiguement, plus simplement de l’encerclement de la Russie et ce alors même que les élites russes n’ont cessé de répéter depuis les années 2000 que l’Ukraine était la ligne rouge à ne pas franchir.
Phénomène classique en science politique, la politique étrangère étatsunienne se caractérise d’abord par sa continuité, sinon son inertie parce qu’elle est conduite par ce qu’on appelle « l’État profond ». Elle vise un objectif principal, malgré la « diplomatie des valeurs affichées » : maintenir sinon acquérir du pouvoir global. Les États-Unis sont un hégémon (un hégémon est un chef militaire dans la Grèce antique, représentant de l’Hégémonie. Le terme est appliqué par exemple pour Ponce Pilate.) régional qui se veut global et qui ne tolère l’émergence d’aucune contestation ou concurrence, chinoise en particulier. L’État profond est assez proche de ce qu’Eisenhower appelait en 1961 le complexe militaro-industriel :
« Quand on parle de l’État profond, on parle vraiment de l’État administratif. C’est très important de comprendre qu’à partir entre le début du 19e et celui du 20e siècle, étant donné les développements de l’économie américaine, il était impératif que nous développions, et c’était vrai pour tous les pays occidentaux, un État central très puissant qui pouvait gérer le pays. Et au cours du temps, cet État a gagné en puissance. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, comme vous le savez, ont été impliqués dans tous les épisodes de guerre, ici, là et partout. Et pour ce faire, vous avez besoin d’un État administratif très puissant qui puisse gérer cette politique étrangère. » (JM)
Cet État profond survit aux alternances politiques :
« Je préfère me référer aux Républicains et aux Démocrates comme à Tweedledee et Tweedledum (bonnet blanc et blanc bonnet). Il n’y a aucune différence. Je pense qu’il y a une exception. Le président Donald Trump, devenu président en 2017, s’est concentré sur la lutte contre l’État profond et a tenté de devenir un autre type d’administrateur sur le front de la politique étrangère. Mais il a échoué. Et il a dit que s’il est élu cette fois-ci, ce sera différent. Il va lutter contre l’État profond. Il va poursuivre une politique étrangère qui est fondamentalement différente de ce que les Républicains et les Démocrates ont pu poursuivre jusqu’à présent. La question est si vous pensez que Trump peut vaincre l’État profond et ces deux partis établis. Et je parie contre Trump. » (JM)
Même son de cloche chez Sachs qui, lui, en tant qu’acteur, a pu constater de visu la forte continuité de la politique étrangère malgré les engagements de façade des administrations américaines. Si JM pense que certains membres du blob croient aux valeurs de la démocratie libérale et qu’il faudrait refaçonner les pays du globe à l’image des États-Unis, JS n’y croit pas.
——————————————————————————————–Partie 2 :
Chapô : Nous avons vu la semaine dernière combien la politique étrangère américaine, était frappée d’inertie, puisqu’accaparée par le « blob », c’est quelques milliers d’experts partageant plus ou moins les convictions sur le rôle géostratégique des États-Unis, défendus comme un hégémon global. Cette orientation qui résiste aux alternances politiques conduit à multiplier les fiascos faute de s’intéresser aux pays que le blob prétend refaçonner à son image de « démocratie libérale », image par ailleurs fausse car comme le dit très bien Todd, il s’agit d’une démocratie oligarchique.
Seul le pouvoir global motive le blob, ce que ne nie pas JM qui, cependant accorde à certains d’entre eux, le bénéfice du doute. La preuve en est que les interventions américaines se font en totale méconnaissance des cultures et des institutions locales : « Vraiment, dans mon travail depuis 40 ans à l’étranger, je ne pense pas que le gouvernement américain soit dans l’intérêt des Etats-Unis. Je sais que vous avez écrit là-dessus et il y en a qui croient au « State building ». Mon Dieu, s’ils le font, ils sont tellement incompétents. C’est incroyable. Je vais vous donner un exemple. Juste un exemple. Je suis un ami d’un des seuls professeurs d’études d’économie afghane, le plus élevé de l’académie américaine au cours des 30 dernières années. Vous pensez que l’État, s’il était intéressé à la reconstruction du pays, allait lui demander un jour, un instant, quelque chose sur l’Afghanistan ? Ça n’est jamais arrivé. Il m’a demandé s’il pouvait m’accompagner et je lui ai répondu qu’ils n’étaient pas intéressés. C’est une question de pouvoir. Vous êtes trop idéaliste, John. Ils ne s’intéressent pas aux autres endroits. Ils pensent peut-être que nous devons être ce que nous voulons, libres, etc. Mais la liberté, je l’ai vue avec mes propres yeux avec les coups d’État, ce sont les renversements de gouvernement, Soyez réaliste John ! » (JS)
On voit bien que toute la rhétorique du « State Building ( Le state building est depuis quelques années une modalité majeure de l’action des puissances occidentales à la périphérie du système international. Après avoir longtemps appelé au recul ou au rétrécissement des États (rolling back/downsizing the state), la communauté internationale se pose dorénavant en architecte de leur reconstruction. A ce titre, des bataillons d’experts internationaux s’activent « sur le terrain » à renforcer ou réformer les institutions – forces de l’ordre et armées, processus électoraux, institutions politiques, tribunaux, administrations, société civile…
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[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Tweedledum_et_Tweedledee
– destinées à composer un nouveau type d’État, « démocratique, responsable et efficient » visant à construire des « démocraties libérales » partout dans le monde. Il s’agit d’une vaste fumisterie destinée aux médias et aux opinions publiques. Il s’agit en fait de saisir les opportunités d’accroître son pouvoir dans cet immense jeu global. Toutes les interventions américaines se sont soldées par des fiascos et des chaos d’où sont sorties des guerres civiles et des groupes terroristes qui se sont retourné contre « l’Occident » (voir le 11 septembre 2001 ou les attentats terroristes en France). Ce long extrait ne peut être plus clair :
« D’abord, quand nous intervenons, c’est parce que nous considérons que c’est une situation négative de pouvoir pour les États-Unis. Donc, que ce soit l’Ukraine, la Syrie, la Libye ou d’autres endroits, même si nous le définissons comme une défense de quelque valeur, croyez-moi, ce n’est pas une défense de quelque valeur. C’est une perception du pouvoir dans les objectifs de l’hégémonie mondiale des États-Unis. Si nous analysons le conflit entre l’Ukraine même un peu sous la surface, ce n’est pas un conflit de Poutine qui envahit l’Ukraine. C’est quelque chose de très différent qui a à voir avec la projection d’un pouvoir américain dans l’ancienne Union soviétique.
Deuxièmement, si nous décidons d’éliminer la police, ce que nous faisons, vous ne pouvez pas imaginer la bêtise cynique que nous utilisons pour justifier nos actions. Nous utilisons la bêtise cynique pour défendre les gens de Benghazi pour bombarder la Libye pour tuer Mouammar Kadafi. Pourquoi avons-nous fait ça ? Je suis un peu un expert dans cette région et je peux vous dire que c’est parce que Sarkozy n’a pas aimé Kadafi. Il n’y a pas de raison plus profonde, sauf que Hillary aimait chaque bombe qu’elle pouvait lancer. Et Obama était un peu convaincu. Mon secrétaire d’État m’a dit d’y aller, alors pourquoi ne pas aller avec l’expédition OTAN ? Ça n’avait rien à voir avec Libye. Ça a déclenché 15 ans de chaos. On a trompé le Conseil de sécurité de l’ONU parce que, comme tout ce qu’on avait fait, c’était sur des prémisses fausses. Nous avons fait la même chose en tentant de tromper la Syrie.
Nous avons fait la même chose en tentant de tromper Viktor Ianoukovitch en Ukraine en février 2014. Le problème avec cet argument c’est qu’on n’est pas de bons gars. Nous ne voulons pas sauver le monde. Nous ne voulons pas faire des démocraties. Nous avions un comité, par ailleurs, de tous les illuminés que vous pouvez mentionner, les néocons fous, pour ce qui s’appelle la Tchétchénie. Vous pensez qu’ils savent même où est la Tchétchénie ou qu’ils s’intéressent à la Tchétchénie ? Mais c’était une opportunité d’arriver à la Russie, d’encercler la Russie, de soutenir un mouvement djihadiste à l’intérieur de la Russie. C’est un jeu, mais c’est un jeu que John a décrit mieux que n’importe qui au monde. C’est un jeu de pouvoir. Ce n’est pas que nous défendons des choses réelles. C’est qu’il faut aller au Conseil de sécurité de l’ONU et convaincre les autres, car les autres pays ne sont pas fous, et ils ne veulent pas de malheur dans le monde, mais nous jouons un jeu, donc ils disent, c’est un jeu, l’Irak, qui était évidemment un jeu avant que nous y allions. Évidemment, Colin Powell ne pouvait pas bouger ses lèvres sans mentir ce jour-là. Évidemment. Et donc, ils ont dit non. Mais si nous sommes réalistes sur nos intérêts, alors vous allez au Conseil de sécurité de l’ONU et vous allez voir que c’est en fait un problème de sécurité collective. » (JS)
Les mobiles de la politique étrangère étatsunienne sont potentiellement une source de chaos mondial. Les deux experts évoquent ici la situation au Moyen-Orient et le piège de Thucydide ( Le piège de Thucydide est la stratégie, en relations internationales, par laquelle une puissance dominante entre en guerre avec une puissance émergente dont elle craint la montée en puissance) sont en train de se refermer entre la Chine et les États-Unis. Homme formé pendant la guerre froide, Mearsheimer est partisan d’une politique d’endiguement et d’affaiblissement de la Chine dont le pouvoir économique aurait tendance à se transformer en hégémon rival de celui des États-Unis. Il en veut pour preuve que la Chine est en train de se doter d’une marine capable de maîtriser les mers alentours. Pour lui, les relations internationales sont un jeu à somme nulle : ce que l’un gagne, l’autre perd.
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[1] Membre du Parti des régions, une formation politique pro-russe, il devient Premier ministre de l’Ukraine en 2002. Candidat à l’élection présidentielle de 2004, il doit concéder l’organisation d’un nouveau second tour en raison de la révolution orange : il perd ce scrutin face à Viktor Iouchtchenko, meneur de la révolution. Il quitte alors la tête du gouvernement.
Sachs n’est pas d’accord avec cette vision, parce qu’il est économiste. Il croit à un jeu à somme positive à condition que chaque hégémon reste chez lui. JM parle ici de la Chine, séparé par un grand océan. Finalement, il croit en tant qu’économiste au doux commerce. Toutefois si Sachs redoute le plus le choc des hégémons, c’est qu’il pense que la guerre nucléaire n’est pas loin du fait des engrenages et des escalades :
« J’ai lu un très bon livre, celui de John, et John a décrit, je vais l’écrire, mais il peut le dire lui-même après. Il a dit que les hégémons régionaux ne menacent pas les autres. Pourquoi ? Parce qu’il y a un grand océan entre les deux. Je crois profondément que la Chine n’est pas une menace pour les Etats-Unis. Je crois profondément que la seule menace envers Etats-Unis dans le monde, en ce qui concerne les océans, en ce qui concerne notre taille, et en ce qui concerne le militaire, est la guerre nucléaire. Je crois profondément qu’on est proche de la guerre nucléaire parce qu’on a une pensée qui nous conduit dans cette direction. On a une pensée que tout est un défi pour la survie et que l’escalade est donc toujours la bonne approche. Un petit peu de prudence pourrait sauver toute la planète. Alors pourquoi je n’aime pas la guerre en Ukraine ? C’est parce que je ne vois aucune raison dans le monde pour laquelle l’OTAN doit être sur la frontière de la Russie avec l’Ukraine. Comme je l’ai dit, j’étais le conseiller de Gorbachev et de Eltsine, et ils voulaient la paix et la coopération, mais ils ne voulaient pas que l’on puisse continuer à pousser, comme on l’a fait, et qu’on arrive aux frontières donc à la guerre. John l’a expliqué mieux que tout le monde. On est maintenant en guerre et même ce matin, il y a une escalade : Blinken a dit que si les Iraniens donnaient ces missiles, alors nous donnerons des missiles pour attaquer la Russie. »
Les formations des deux hommes jouent ici pour beaucoup dans l’appréciation de la situation et Mearsheimer met bien le doigt dessus :
« La question est de savoir si vous privilégiez la sécurité ou la survie, ou si vous privilégiez la prospérité comme les économistes, et je pense que la plupart d’entre vous s’intéressent vraiment à la maximisation de la prospérité. Pour quelqu’un comme moi, qui est un réaliste, je m’intéresse à la maximisation des ambitions de survie des États. Quand vous vivez dans un système anarchique et que vous êtes dans les ennuis, et c’est le système international, il n’y a pas d’autorité supérieure, dans ce monde anarchique, la meilleure façon de survivre est d’être vraiment puissant. Comme on disait quand j’étais enfant sur les Play grounds de New York, vous voulez être le plus grand et le plus mauvais gars du bloc. C’est simplement parce que c’est la meilleure façon de survivre. Si vous êtes vraiment puissant, personne ne vous ennuie. Nous dominons l’hémisphère ouest. Et ce que la Chine a commencé à faire, comme elle est devenue de plus en plus puissante économiquement, c’est de traduire cette puissance économique en puissance militaire. Elle essaie de dominer l’Asie. Elle veut nous pousser au-delà de la première chaîne d’île. Elle veut nous pousser au-delà de la deuxième chaîne d’île. Elle veut être comme nous, dans l’hémisphère ouest. »
On ne saurait être plus clair : la paix perpétuelle de Kant peut attendre encore longtemps. Nous vivons dans un monde anarchique et chaotique où les acteurs cherchent d’abord à maximiser leur pouvoir. A chaque fois que vous entendez raisonner en termes de Bien et de Mal, ou de valeurs, ou encore de psychologie de tel ou tel chef d’État type Poutine, vous êtes à peu près certain que vous êtes victime de propagande. L’Atlas précieux de Boniface et Védrine est à cet égard édifiant. Non, l’Occident en plein déclin (Emmanuel Todd, Le déclin de l’Occident, Paris, Seuil, 2024 ) n’est pas le gentil acteur des relations géopolitiques. On oserait même dire le contraire. Il sème le chaos depuis plus de 25 ans. Citoyens des « démocraties oligarchiques » (Todd) débarrassez-vous de votre bonne conscience et demandez des comptes à vos gouvernements sur des sujets, il est vrai, complexes quand on entre dans les détails. Sortez de la pensée Marvel ! Sortez du « voluptueux bourrage de crâne » ! ( https://www.monde-diplomatique.fr/2022/09/HALIMI/65016 )*
Cet article est sur le site Respublica
En deux chapitres, le premier:
« ON N’EST PAS LES BONS GARS DE L’HISTOIRE »REGARDS CROISÉS DE DEUX SPÉCIALISTES AMÉRICAINS DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE SUR LES CRISES ET GUERRES ACTUELLES
https://www.gaucherepublicaine.org/respublica-monde/on-nest-pas-les-bons-gars-de-lhistoire/7436614
*Un voluptueux bourrage de crâne
par Serge Halimi & Pierre Rimbert

Le président Volodymyr Zelensky est-il aussi rédacteur en chef des médias occidentaux ? Ses vidéos quotidiennes donnent le ton, ses thèmes et anathèmes sont déclinés dans les heures qui suivent du New York Times au Monde en passant par Arte, Paris Match, les chaînes d’information continue et les radios publiques. Des livraisons d’armes occidentales traînent ? Libération relaie les doléances de Kiev auprès de l’Élysée : « L’aide militaire, notamment celle de la France, est bien en deçà de ses besoins » (20 juillet). L’intérêt des populations occidentales pour le conflit faiblit ? Une parlementaire ukrainienne s’en désole dans L’Opinion, ce qui permet à la revue de presse de France Inter d’amplifier son appel : « Elle supplie les médias occidentaux de ne pas oublier la guerre. Ils ont autant de pouvoir que les grands dirigeants, et si l’information se tarit Moscou va en profiter. (…) Oui,soupire le journaliste, il y a risque de lassitude, oui, la routine s’installe déjà. » La routine assurément : celle d’une chambre d’écho médiatique qui amplifie les informations favorables au gouvernement ukrainien avec autant de détermination qu’elle disqualifie tout ce qui pourrait le contredire.
Le 4 août dernier, un rapport d’Amnesty International fournit l’un des exemples les plus frappants de ce filtre : « Les forces ukrainiennes mettent en danger la population civile, signale alors Amnesty, en établissant des bases et en utilisant des systèmes d’armement dans des zones résidentielles habitées, notamment des écoles et des hôpitaux, lors des opérations visant à repousser l’invasion russe qui a débuté en février. » Bien entendu, précise le document, cela « ne justifie en aucun cas les attaques menées sans discernement par les forces russes » (1). Lors de sa présentation, Mme Agnès Callamard, secrétaire générale de l’association, relève : « Le fait de se trouver dans une position défensive n’exempte pas l’armée ukrainienne de l’obligation de respecter le droit international humanitaire » — un argument classique qui a justifié les nombreux communiqués d’Amnesty condamnant les violations des droits humains par le Hamas dans la bande de Gaza malgré les attaques israéliennes.
Mais M. Zelensky ne l’entend pas de cette oreille. Le soir même, il dénonce une enquête qui place « la victime et l’agresseur d’une certaine manière sur un pied d’égalité » et constitue une « tentative d’amnistier un pays terroriste ». À nouveau, les médias font chorus. Sur LCI (5 août 2022), Aline Le Bail-Kremer fustige l’association humanitaire en citant Elie Wiesel : « La neutralité soutient les bourreaux, jamais les victimes » — un précepte que Wiesel oublia souvent dans les cas de la Palestine ou de l’Irak. « C’est l’erreur de ce rapport, reprend sur France Culture le journaliste Jean-Sébastien Soldaïni. En mettant en cause l’Ukraine, il a mis involontairement les deux adversaires sur un pied d’égalité » (8 août 2022). Pour éviter tout risque de ce genre, Le Monde cite longuement un « colonel de réserve et expert militaire ukrainien ». Quand il qualifie les enquêteurs d’Amnesty d’« idiots utiles » qui « offrent des cadeaux à la propagande de Poutine », le quotidien de référence valide son accusation en soulignant que « le document a été bien accueilli en Russie » (7-8 août 2022). Mais il omet de rappeler que le bureau russe d’Amnesty a été fermé le 8 avril 2022 en raison de ses critiques trop acerbes de Moscou.
Avant ce rapport fatidique, l’association avait en effet publié sur son site plus de 90 « nouvelles », communiqués de presse ou campagnes spécifiquement consacrés à la Russie, rien que depuis le début de l’année 2021. Tous critiquent le Kremlin, dénoncent l’enfermement de contestataires, les entraves à la liberté de la presse et de manifestation, le sort réservé au dissident Alexeï Navalny, la répression de militantes féministes, la persécution des adversaires de la guerre, etc. Concernant plus précisément l’Ukraine, Amnesty a publié une quarantaine de textes depuis le début de cette année. Tous condamnent l’invasion russe, les crimes de guerre, les atteintes aux droits humains commis par l’occupant, à l’exception d’un seul qui appelle les deux camps à respecter le droit des prisonniers (2).
En somme, bien que l’association n’ait observé aucune « neutralité » entre l’agresseur et l’agressé, elle a fauté. Car toute information susceptible de freiner la mobilisation en faveur d’un pays qui, comme le répètent les officiels français, « se bat pour des valeurs que nous partageons » se trouve aussitôt suspectée au motif qu’elle ferait « le jeu de Poutine ». Les médias qui ont érigé le combat contre les « fausses nouvelles » en impératif démocratique pilonnent à présent une nouvelle cible : les informations vraies mais inopportunes. M. Donald Trump, dont chaque mensonge était disséqué, peut déclarer le 9 août dernier que la Russie « tue des centaines de milliers de personnes » en Ukraine sans encourir de démenti. En revanche les brigades de répression du vice et de promotion de la vertu éditoriales jugent inapproprié qu’on puisse regretter l’élargissement continu de l’Alliance atlantique, rappeler le non-respect par l’Ukraine des accords de Minsk II, suggérer que la désinformation de Moscou trouve parfois son répondant à Kiev. Symbole de la démocratie libérale, l’Ukraine se confond à leurs yeux avec son président télégénique et courageux. Sa cause devient une religion civile ; sa mise en cause, un blasphème.
Nul ne reprochera à M. Zelensky de déployer au service de son pays envahi un talent incomparablement supérieur à celui de ses ennemis russes. Le plus souvent, leur propagande est en effet exécrable, presque risible. Le 9 mai dernier sur France Info, par exemple, un porte-parole de Moscou à Paris n’hésitait pas à prétendre que toutes les victimes civiles des bombardements russes avaient été assassinées par des nazis ukrainiens, ou qu’il s’agissait de mises en scène…
Déjà très facile, la chasse à la désinformation russe s’avère d’autant plus fructueuse que la définition de ce terme ne cesse de s’élargir. Une spécialiste américaine citée par le New York Times estime qu’elle englobe « à la fois des informations falsifiées et d’autres qui sont vraies mais sans rapport profond (tangential) avec les événements en cours, afin d’en tordre le récit ou de dissimuler de vraies intentions (3) ». Mais ces « vraies intentions », qui les connaît à coup sûr, en dehors de celles que l’Occident a dûment répertoriées : la haine de la démocratie, la volonté de reconstituer l’empire des tsars, la fascination pour Ivan le Terrible, Staline et Hitler (l’hebdomadaire The Economist a prétendu le 30 juillet que le « Z » arboré par les partisans de l’armée russe représentait « une demi-svastika »…) ?
En relayant les éléments de langage de Kiev, les médias affichent leur parti pris comme un gage de supériorité morale. Sur France Culture, le journaliste Thomas Cluzel évoque la « violence despotique du maître du Kremlin » et annonce la prise imminente d’une ville par l’« ennemi » (24 août 2022). Ailleurs, on exclut a priori l’hypothèse que l’artillerie de Kiev ait pu viser en août la centrale nucléaire de Zaporijia occupée par les Russes. Et Libération récuse un reportage de la chaine américaine CBS sur la contrebande d’armes occidentales livrées à l’Ukraine, prétendant que le phénomène serait à la fois « sans preuve » mais surévalué, « évident » mais suspect puisque « de nombreux canaux Telegram russes ont rapidement repris et traduit cette séquence, tout comme la presse russe qui s’en est fait l’écho » (10 août 2022).
La pédagogie antivice se déploie sans pudeur. Le 4 juillet 2022, sur France Inter, après une défaite ukrainienne dans le Donbass, Nicolas Demorand et Léa Salamé ont bichonné un panel de néoconservateurs bien décidés à remonter le moral des auditeurs : l’analyste François Heisbourg, célèbre pour avoir propagé le bobard américain des « armes de destruction massive » en Irak, la journaliste Laure Mandeville, qui, avec sa consœur Isabelle Lasserre, donne le ton atlantiste dans Le Figaro, enfin l’omniprésent Pierre Servent (chouchou de Léa Salamé, « consultant » au Parisien, « journaliste spécialisé défense nationale » sur TFI et LCI). Pour Heisbourg, le choix est simple : « Plus de canons, plus d’obus, plus de renseignement, ou bien on va assister à la victoire russe. » Ce que confirme Mandeville : « L’adversaire avancera si on ne l’arrête pas. » Salamé aide alors ses auditeurs à bien comprendre : « Soit on aide davantage l’Ukraine, soit ce sera la victoire de Poutine. » Et Servent complète : « Il ne faut pas faiblir, il faut qu’on monte en pression. » La radio est en guerre : « L’arrière, c’est nous. Ce sont à la fois les dirigeants et les opinions publiques occidentales » (24 août 2022), résumera un mois et demi plus tard le matinalier de la même station en écho à l’un de ses invités.
Les médias français sortent rarement grandis de leur couverture des conflits. Le 1er avril 2003, le présentateur du journal de France 2 David Pujadas commentait en ces termes la mort de quarante civils irakiens tués par les troupes américaines : « Un coup dur pour la coalition, qui cherche à s’attirer les faveurs de la population. » À l’écran un bandeau ironisait : « Irak : fautes de frappes ». On imagine la vague d’indignation que soulèverait ces propos après un bombardement russe… Presque vingt ans plus tard, les journalistes occidentaux restent aussi soucieux de dire quoi penser plutôt que donner matière à réfléchir. Faits emballés d’une gangue sermonneuse, conviction qu’expliquer (un conflit) c’est justifier (l’agresseur) — le « théorème de Manuel Valls » —, effacement des nouvelles « tangentielles » à l’objectif poursuivi : aux médias asservis des régimes autoritaires, l’Occident oppose une presse « illibérale » pour défendre le libéralisme. Le climat idéal pour Bernard-Henri Lévy, qui n’a pas hésité à infliger à Arte, chaîne dont il dirige le conseil de surveillance, son documentaire infatué titré Pourquoi l’Ukraine.
Par quel mystère le public instruit d’Arte ou de France Culture se laisse-t-il ainsi infantiliser ? Majoritairement composée de classes moyennes diplômées, cette population claironne son refus des censures, du bourrage de crâne, et sa volonté de « ne pas s’en laisser compter » — par opposition aux classes populaires qu’elle suppose plus crédules. Elle savoure néanmoins le prêchi-prêcha médiatique avec d’autant plus de tranquillité que ces sermons la confortent dans le camp du bien sur tous les sujets qui tiennent lieu de marqueurs politique, culturel, écologique ou social. Journalisme de la vertu et « diplomatie des valeurs » prospèrent de concert sur son aveuglement volontaire.
Serge Halimi & Pierre Rimbert
(1) Amnesty International, « Les tactiques de combats ukrainiennes mettent en danger la population civile », 4 août 2022.
(2) Comptage réalisé sur le site www.amnesty.org (en anglais).
(3) The New York Times, 26 janvier 2022.