Vente de la filiale de SANOFI (Opella) des garanties sans consistance pour la France

Vente du Doliprane : les annonces placébos du gouvernement

Menacé par une fronde politique, l’exécutif s’emploie à déminer le dossier Sanofi. Sa branche Opella va bien être vendue au groupe américain CD&R, mais la Banque publique d’investissement entrera au capital pour représenter l’intérêt public. Un simple affichage politique.

Martine Orange

21 octobre 2024 à 20h16 https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/211024/vente-du-doliprane-les-annonces-placebos-du-gouvernement?utm_source=quotidienne-20241021-183724&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20241021-183724&M_BT=115359655566

L’affaireL’affaire a été rondement menée. Alors que la vente d’Opella, symbolisée par l’emblématique Doliprane, menaçait de se transformer en tempête politique, Sanofi et le gouvernement se sont activés ces derniers jours pour désamorcer au plus vite le sujet. Bien que le fonds PAI ait annoncé le 17 octobre avoir relevé son offre, le groupe pharmaceutique a à peine pris le temps de l’examiner. Il a décidé de couper court au plus vite à d’éventuels rebondissements susceptibles d’alimenter la polémique : un conseil d’administration de Sanofi a été réuni dès le dimanche 20 octobre pour déterminer le futur repreneur d’Opella.

Sans surprise, le fonds américain CD&R a été retenu par le conseil du groupe pharmaceutique pour reprendre toutes ses activités de médicaments vendus sans ordonnance (vitamines, compléments alimentaires, etc.). L’exécutif avait donné par avance son feu vert à cette reprise, après avoir aménagé un dispositif politique présentable, pendant la semaine : la BPI (Banque publique d’investissement) entrera également au capital, à hauteur de « 1 à 2 % »« pour être pleinement associée et informée sur le futur de l’entreprise », selon les termes du ministre des finances, Antoine Armand, lors de sa présentation le 21 octobre.

Un accord tripartite a été signé entre Sanofi – qui conserve 50 % du capital pour une durée non déterminée –, le fonds américain et l’État afin de fixer par écrit les garanties fixées par l’État. Cet accord négocié permet de ne pas utiliser les décrets Montebourg sur le contrôle des investissements étrangers dans les activités jugées stratégiques, ce dont ne voulaient surtout pas entendre parler Emmanuel Macron et son clan, estimant que ces décrets sont un repoussoir pour l’attractivité de la France.

Grâce à cet accord, le ministre des finances, Antoine Armand, accompagné du ministre de l’industrie, a pu ainsi faire la seule annonce qui importe vraiment au gouvernement : « Doliprane continuera à être produit en France. » « Il y aura des sanctions fermes immédiates et très importantes en cas de non-respect de ces garanties », a insisté le ministre des finances. Le montant, selon Bercy, pourrait aller jusqu’à 100 millions d’euros.

Tout est bien qui finit bien, peuvent ainsi conclure le gouvernement et le groupe pharmaceutique qui, selon nos informations, n’a jamais « douté de pouvoir mener ce dossier jusqu’au bout, comme il le souhaitait ». L’Élysée et le gouvernement y ont veillé.

Des garanties de papier

Pourtant, ces dernières annonces ressemblent surtout à une énième gesticulation politique dont ce pouvoir a le secret, surtout quand il est question d’industrie. Agitant le nom de Doliprane comme un trophée, l’accord ne garantit ni la viabilité ni le maintien de l’entreprise sur le long terme.

Il n’exige aucune contrepartie de la part de Sanofi sur la recherche et le développement, ou sur le maintien d’activités de production sur le territoire, bien que le groupe pharmaceutique soit un des plus grands bénéficiaires des soutiens publics. En un mot, les garanties négociées ne sont que de papier : Sanofi et désormais le nouveau fonds CD&R sont toujours en position de force.

Garantir la production du Doliprane, du Lanzor et de l’Aspégic en France n’est qu’une faible concession. L’activité ne représente que 8 % du chiffre d’affaires du groupe. La promesse d’un contrat de long terme d’approvisionnement en paracétamol pour assurer des débouchés à une nouvelle production de ce principe actif financée à hauteur de 150 millions d’euros par l’État est faite. Mais le fonds ne prend que des engagements restreints : il promet de produire « 250 millions de boîtes de Doliprane pour assurer la sécurité d’approvisionnement du marché français ». Les usines de Lisieux (Calvados) et de Compiègne (Oise) produisent aujourd’hui 450 millions de boîtes. Et l’engagement ne vaut que pour cinq ans.

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De même l’accord tripartite prévoit le maintien de l’emploi voire le développement des activités d’Opella en France et l’interdiction de tout licenciement. Des sanctions sont officiellement prévues en cas de non-respect. « 100 000 euros pour chaque licenciement dans le cadre d’un PSE [plan de sauvegarde de l’emploi – ndlr] », martèle le ministre de l’industrie, Marc Ferracci.

Cela suffira-t-il à rassurer les salariés de Compiègne et de Lisieux en grève depuis le 17 octobre ? « On est dans une bataille de chiffres, mais ce qui intéresse les salariés, c’est le maintien des acquis sociaux, la pérennité des sites et des emplois et la possibilité de produire en France », et « personne ne donne ces garanties actuellement »,soulignait Adil Bensetra, coordinateur adjoint de la CFDT chez Sanofi, dans une déclaration à l’AFP.

Le comportement de General Electric dans l’affaire de la multinationale Alstom a montré ce que valent ces engagements et ces sanctions. D’une part, il y a mille moyens de supprimer des emplois sans recourir à un plan de licenciement. D’autre part, les sanctions sont dérisoires et surtout, là encore, limitées dans le temps par rapport aux bénéfices attendus par le fonds américain.

Des structures Frankenstein

Car CD&R est tout sauf une œuvre de bienfaisance. Comme nombre de ses homologues, il a commencé à jeter son dévolu sur la santé : un des derniers secteurs, selon les financiers, susceptibles d’offrir des rendements très élevés, alors que la population mondiale vieillit. Et il entend toucher rapidement un retour sur investissement, quelles qu’en soient les conséquences.

Dans cette quête de la maximisation du profit, il a un allié de taille : Sanofi. Le groupe pharmaceutique partage les mêmes intérêts et les mêmes vues. Il n’en fait pas mystère : même s’il conserve encore 50 % d’Opella, il entend vendre le reste de sa participation au plus vite et au mieux. Dès lors, toute mesure qui permettra d’augmenter les bénéfices, de gonfler la valorisation de l’entreprise est la bienvenue.

Dans une récente étude, l’agence de notation Moody’s relevait que les entreprises détenues par les fonds d’investissement (private equity) avaient un taux de défaillance de 15 % au cours de ces deux dernières années, un niveau bien supérieur aux autres entreprises. En cause : « la création de structures capitalistiques Frankenstein » conçues pour maximiser les gains au détriment de l’économie.

Le fonds CD&R figure parmi les fonds étudiés par Moody’s. Au printemps, il a supprimé quelque 9 000 emplois dans la chaîne de distribution britannique Morrisons, dont il est le principal actionnaire.

Opella n’est pas à l’abri d’un accident financier similaire. Car les conditions de rachat sont hors norme : la société est valorisée à 16 milliards d’euros, soit « 14 fois son Ebidta [excédent brut d’exploitation – ndlr] estimé pour 2024 », rappelle le communiqué de Sanofi. Même si le secteur pharmaceutique réalise des marges plantureuses, ce niveau de valorisation dépasse largement les seuils admis, même dans le private equity.

Cette opération sera réalisée, comme les autres, avec des effets de levier gigantesques. En clair, dès son rachat, Opella se trouve déstabilisée financièrement, et mise sous pression de ses actionnaires pour dégager des marges elles aussi hors norme pour payer ses actionnaires et se racheter.

Entre l’État et Sanofi, un rapport de force permanent

Les pouvoirs publics s’en seraient passés : l’affaire Doliprane a fait ressurgir la grande mansuétude dont bénéficie Sanofi en France. Le milliard et demi d’euros de crédit impôt recherche touché par le groupe pharmaceutique en dix ans, alors que dans le même temps, il supprimait usines, centres de recherche et emplois, est désormais cité par tous les responsables politiques, tous bords confondus.

Afin de faire baisser la tension, le ministre a demandé à l’inspection des finances d’examiner l’ensemble des dispositifs publics dont Sanofi a pu bénéficier ces dernières années.

« Sanofi est un groupe de plus en plus américain. Pour sauver les apparences d’une assise française demandée par les pouvoirs publics, il a instauré un rapport de force permanent. Sur chaque dossier, il demande des contreparties », confie un connaisseur du sujet. Chaque dossier se négocie directement entre Paul Hudson, directeur général de Sanofi, et l’Élysée. Une fois l’arbitrage arrêté, toutes les administrations – santé, finances, industrie, recherche, travail – sont priées de s’exécuter.

Le cas du Doliprane est un des plus emblématiques. En 2014, le gouvernement voulait en finir avec le monopole de Sanofi et imposer des médicaments génériques. Après la menace de fermer les usines, le pouvoir a plié : Sanofi a conservé son monopole. Coût pour la collectivité : des centaines de millions d’euros.

En 2020, il était aussi question de baisser le prix de 15 % du produit phare grand public. La crise du covid et la pénurie de paracétamol ont conduit le gouvernement à repousser la mesure. Depuis, le prix est resté inchangé. L’accord se termine normalement en janvier 2025. Le gouvernement osera-t-il toucher au prix après l’accord tripartite signé entre Sanofi, CD&R et l’État ? Beaucoup pensent déjà avoir la réponse.

Un même chantage s’est produit autour des vaccins, spécialité française du groupe Sanofi. Après l’échec cuisant du vaccin du groupe contre le covid, l’État a souhaité renforcer la recherche et la production de vaccins en France et développer une usine à Lyon. Jusqu’au bout, Sanofi a fait monter les enchères en soulignant qu’il hésitait à implanter cette usine en France, car il avait une autre option à Boston. « La demande pour maintenir les vaccins en France était simple : combien mettez-vous ? », rapporte un témoin des négociations.

« C’est l’encadrement des aides publiques par l’Europe qui a permis de circonscrire le chantage », poursuit-il. Sanofi va tout de même bénéficier de plus de 150 millions d’euros d’aides publiques pour la construction de cette nouvelle usine.

La fausse protection de la BPI

Contrairement à ce que le ministre des finances veut faire croire, la présence de la BPI au capital n’apporte aucune garantie dans ce dossier face aux intérêts privés, aucune assurance même d’un suivi étatique. Avec entre 1 et 2 % du capital, la banque publique n’a guère les moyens de peser. Et au-delà, encore faut-il qu’elle en ait l’envie, ce qui est loin d’être acquis.

Bien que publique, la BPI se comporte largement comme un fonds d’investissement privé, mais en prospérant à l’ombre de la Caisse des dépôts. Son action dans « l’intérêt collectif » est loin d’être toujours évidente. Dans son dernier rapport sur la BPI, la Cour des comptes relevait que « certaines de ses interventions récentes dépassent le cadre de la doctrine initiale ». Prise de doute, la Cour des comptes a même fait un signalement auprès du Parquet national financier « sur de possibles conflits d’intérêts au sein de la banque publique ».

Travaillant en étroite relation avec l’Agence des participations de l’État, qui, elle, s’est transformée en banque d’affaires publique au fil des ans – nombre de ses membres vont d’ailleurs pantoufler dans des banques d’affaires privées par la suite –, la BPI partage les mêmes visions sur les règles du capitalisme en vigueur. Elle ne s’y oppose que rarement, même quand l’intérêt général est en cause.

Le précédent de Technip

Le dossier Technip, en 2016, est là pour le rappeler. Premier actionnaire du groupe parapétrolier, considéré alors comme un des leaders mondiaux de ce secteur, la BPI avait tous les moyens de s’opposer à une fusion entre Technip et l’américain FMC : l’opération était faite sur la base de cours boursiers à l’évidence manipulés, à partir de montages défavorables aux intérêts de l’entreprise française et aux siens propres. Sous l’influence d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’économie, elle n’a rien dit et a même applaudi à l’opération.

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Interrogée sur cette fusion déséquilibrée, la BPI nous avait répondu à l’époque : « Technip-FMC sera plus fort après fusion que Technip et FMC seuls avant fusion. C’est vrai y compris et surtout des opérations de Technip en France. Le reste relève de la manipulation dont vous seriez sans doute la victime (et dont nous vous invitons à ne pas vous faire l’agent) ou d’une vision irréaliste à force d’être pessimiste des choses. » 

Trois ans plus tard, en 2019, les deux groupes mettaient un terme à leur fusion et se séparaient. Mais dans le divorce, FMC partait avec des centres de recherches, des propriétés intellectuelles, des contrats. Technip qui réalisait 13,5 milliards d’euros de chiffres d’affaires et employait 31 000 personnes dans le monde en 2015, a enregistré un chiffre d’affaires de 6 milliards d’euros en 2023 et ne compte plus que 15 000 salariés. La BPI, qui avait accepté de se faire diluer et de perdre en capital au moment de la fusion, a été obligée d’investir 100 millions d’euros supplémentaires au capital pour consolider le groupe, ébranlé après son divorce.

Simulacre

Comment croire dès lors que la BPI puisse veiller aux intérêts français au conseil d’Opella, face à un fonds américain tout puissant, face à Sanofi à qui l’État ne refuse rien ? La présence de la banque publique n’est là que pour sauver les apparences, pour faire croire que l’État veille face aux intérêts privés, se préoccupe de conserver des productions à valeur ajoutée, des emplois industriels sur le territoire. La protection momentanée de Doliprane ne sert qu’à calmer la fronde politique.

Ce simulacre permet de sauver l’essentiel. En apportant au plus vite une réponse politique à un dossier qui menaçait d’embraser la classe politique et l’opinion publique, l’exécutif, et particulièrement l’Élysée, montre qu’il tient toujours les rênes du pouvoir, qu’il est toujours en capacité de peser sur les choix qui importent aux intérêts privés. C’est le message qu’Emmanuel Macron tenait à faire passer au plus vite. Auprès de ses vrais mandants.

Martine Orange

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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