« Supprimer l’Aide médicale de l’État pour les sans-papiers ? Pourquoi l’Espagne a fait machine arrière »
Date de publication : 17 octobre 2024

Nicolas Berrod observe dans Le Parisien que « ces trois lettres animent le débat politique depuis des années : AME, pour Aide médicale de l’État. Ce dispositif permet aux étrangers en situation irrégulière en France de bénéficier de soins sans avoir à payer. Menacé l’an dernier, il devait être réformé avant l’été mais les élections législatives anticipées ont tout chamboulé ».
Le journaliste explique que « la droite […] compte bien supprimer l’AME pour la remplacer par une Aide médicale d’urgence (AMU) beaucoup plus restrictive. Ce mardi, le ministre du Budget a lui fait savoir qu’il s’opposait, pour 2025, à une augmentation des crédits dédiés à ce dispositif… qu’il veut malgré tout «préserver» ».
Nicolas Berrod relève que « la communauté médicale, pour sa part, est vent debout pour défendre le dispositif actuel. Non seulement elle considère avoir vocation à soigner tout le monde, mais supprimer l’AME risquerait d’entraîner davantage de maladies graves qui passeraient sous les radars et de favoriser le risque d’épidémies ».
Il explique que « médecins, associations et élus de gauche évoquent souvent un exemple étranger : l’Espagne, qui a supprimé un dispositif semblable en 2012 avant de le rétablir 6 ans plus tard ».
Matthias Thibeaud, référent droit et santé à Médecins du monde, déclare que « cet exemple espagnol est emblématique de ce qu’il ne faut pas faire, mais les dernières sorties médiatiques de Bruno Retailleau nous inquiètent beaucoup ».
Nicolas Berrod indique ainsi qu’« en 2012, l’Espagne est dirigée par le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy. Ce dernier souhaite alors empêcher le «tourisme sanitaire», à savoir des étrangers qui viendraient en Espagne pour «profiter» d’une prise en charge médicale sans rien avoir à payer. Mais aussi faire des économies, estimées à minimum 500 millions d’euros ».
« Un décret paru en avril 2012 laisse, du jour au lendemain, 870.000 personnes sans accès gratuit aux soins. Cela inclut les immigrés sans titre de séjour, mais aussi les habitants de plus de 26 ans qui ont obtenu leurs papiers après cette date et qui n’avaient jamais cotisé en Espagne », note le journaliste.
Il relève qu’« en 2014, le quotidien El Diaros rapporte que le gouvernement est incapable de chiffrer les économies réalisées. Officiellement, la réforme a rapporté «plus de 5 milliards d’euros» dans les caisses de l’État. Mais elle était beaucoup plus large que les restrictions de soins aux sans-papiers puisqu’elles incluaient aussi de nouvelles règles de remboursement des médicaments ».
« Les conséquences sur la santé, elles, paraissent bien réelles. En janvier 2018, trois chercheurs de l’université Pompeu Fabra à Barcelone publient une étude chiffrant l’impact sanitaire du décret de 2012 », poursuit Nicolas Berrod.
Le journaliste indique que « durant les trois premières années, ils estiment que la mortalité des immigrants sans papiers a augmenté de 15% par rapport au niveau d’avant. Ceci «correspond à 70 décès supplémentaires par an en raison de la réforme», calculent-ils ».
Matthias Thibeaud ajoute que « l’étude montre aussi que cette mesure a alourdi les coûts pour le système de santé, car ces personnes renoncent à se soigner et finissent par nécessiter des prises en charge plus lourdes ».
Nicolas Berrod conclut que « dans l’opposition à l’époque, les socialistes promettent de rétablir l’accès universel aux soins en cas d’arrivée au pouvoir. C’est chose faite en juin 2018, et la porte-parole du gouvernement annonce aussitôt qu’un nouveau décret sera pris d’ici 6 semaines pour révoquer celui signé en 2012 ».