Wokisme : le livre qui secoue la Suisse
INTERVIEW. Dans un essai rigoureux, le journaliste Jonas Follonier documente l’apparition d’une radicalité militante chez nos tranquilles voisins.
Propos recueillis par Nora BussignyPublié le 15/10/2024 à 08h30
https://www.lepoint.fr/postillon/wokisme-le-livre-qui-secoue-la-suisse-15-10-2024-2572742_3961.php
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C’est un livre inattendu, et retentissant, qui secoue la tranquillité suisse depuis sa parution le 4 octobre. La Diffusion du wokisme en Suisse(Slatkine), essai fouillé et documenté, propose une définition et une analyse du « wokisme » par une multitude de faits qui ont parsemé l’actualité helvétique ces cinq dernières années. Journaliste, Jonas Follonier reprend ces nombreux événements, allant d’annulations (avec violence) de conférences d’enseignants au vandalisme de statues pourtant sans argument « colonial » à assortir, jusqu’à dénoncer les critères militants imposés aux médias et aux créations publiques suisses. Pour un lectorat français, ce regard sur la société suisse et son militantisme radical s’avère passionnant, et presque rassurant. Nous ne sommes pas les seuls, finalement ! Le Point a rencontré son auteur, Jonas Follonier, alors que son livre paraît ce mardi 15 octobre en France.
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Le Point : Pourquoi avoir choisi de traiter le sujet du wokisme en Suisse ?
Jonas Follonier : Il n’y avait aucun livre qui traitait de ce sujet en Suisse. Mais mon élément déclencheur a été la série d’incidents qui ont eu lieu au printemps 2022 à l’université de Genève. Beaucoup d’activistes violents ont empêché la tenue de deux conférences qui devaient avoir lieu sur la question du « genre », pour laquelle les intervenants avaient un point de vue nuancé. L’un des orateurs, un enseignant français, a même reçu un crachat en pleine intervention ! Ce qui m’a le plus perturbé, c’est lorsqu’on m’a rapporté qu’un de ces militants a hurlé « Ton bouquin c’est de la merde, on l’a pas lu ! ». C’est à ce moment-là que je me suis dit : ça y est, le wokisme a débarqué en Suisse.
Vous consacrez tout un pan de votre ouvrage aux médias publics, alors que vous écrivez pourtant ponctuellement dans Le Temps. Pourquoi avoir choisi de dénoncer certaines dérives militantes des médias étatiques en particulier ?
Comme je l’explique dans le livre, il y a un double problème avec nos médias publics car les Suisses sont obligés de cotiser pour ces médias, et nous avons d’ailleurs peu de médias papier et de grands quotidiens en Suisse romande. Il était important pour moi de détailler le militantisme qui sévit et le manque de pluralité. En Suisse romande, le débat sur la redevance audiovisuelle, qui est très élevée (environ 400 euros par ménage), est en cours. Certains veulent l’abolir, ce que je n’approuve pas, mais il doit y avoir une nouvelle votation dans un an ou deux à la suite d’une initiative populaire afin de réduire de moitié son montant. De nombreux Suisses estiment que le service public ne remplit pas l’objectif d’impartialité de l’actualité, surtout sur les sujets sociétaux. La Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) n’a pas du tout pris au sérieux les menaces des citoyens et ne s’est pas remise en question, ce qui est dommage. De mon côté, je me réjouis toutefois d’être reçu pour débattre sur le service public, même si mon travail a surpris les journalistes !
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Vous dénoncez également le marché de production des films suisses. Pour quelle raison ?
Le marché suisse est par définition très petit, comme pour les médias. Il est très difficile pour le cinéma de financer des projets juste avec des fonds privés, il y a donc en partie des fonds publics qui s’en chargent. En écoutant le débat sur l’audiovisuel français, je me suis demandé s’il y avait des critères similaires à la création en Suisse, j’ai suivi les démarches comme si j’étais un cinéaste qui voulait financer son projet afin de recevoir les documents, documents que l’on retrouve en intégralité dans le livre. J’étais atterré, car, de manière générale, le formulaire est immense et part du principe qu’il faut des représentations de toutes les minorités de la société en en faisant un critère pour des financements. Le seul critère devrait être, à mon sens, la compétence des équipes et la qualité du projet proposé. On a une vraie idéologie américaine qui se diffuse en Suisse et qui s’oppose à nos traditions libérales et universalistes !
Qu’en pense la société suisse, dont vous soulignez justement les valeurs universalistes ?
C’est le même schéma qu’en France, la majorité des citoyens est contre le wokisme, contre l’écriture inclusive, comme les sondages que nous faisons en témoignent. Mais dans l’univers médiatique et universitaire, il y a une vraie peur chez la gauche modérée d’être traitée « d’extrême droite » ! J’ai moi-même été victime de ces allégations, malgré mes positions très claires d’humanisme et de libéralisme.
Le profil de ces militants radicaux suisses se distingue-t-il des militants français ?
On retrouve beaucoup de points communs car ils sont calqués sur le modèle anglo-saxon, mais la différence repose dans la question des « communautés ». On n’a, durant longtemps, jamais parlé de « communauté musulmane » en Suisse, par exemple ! Nous n’avons pas d’histoire coloniale. Et tout à coup, des militants et associations viennent calquer un modèle communautaire et une histoire qui n’ont rien à voir avec celle de notre pays, sauf que les médias suisses ne remettent pas cela en question. J’ai même entendu beaucoup de membres de la droite modérée suisse qui sont contre le wokisme mais estiment que c’est un phénomène « français » qui « passera » et qui sous-estiment son importance.
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À ce titre, quelles ont été les réactions des militantes féministes suisses dont vous parlez à propos de Tariq Ramadan, et dont l’une des victimes est suisse ?
En Suisse, nous avons beaucoup de sectes car il n’y a pas de législation comme en France. Nous sommes tolérants avec les intolérants et laissons quasiment dire n’importe quoi à n’importe qui, ce qui fait monter les aigreurs. J’ai pu observer qu’au moment des accusations de viol à l’encontre de Tariq Ramadan, le traitement des médias a été similaire à celui de certains médias français qui avaient peur de faire le lit des « islamophobes ». C’est ce que l’on a retrouvé chez les cercles militants suisses et sur leurs réseaux sociaux. Pour la première fois, ces militantes défendaient bec et ongles la présomption d’innocence qu’elles négligent dans d’autres cas. Il y a un deux poids deux mesures flagrant. Les organisations suisses comme « la grève des femmes » recensent sur les réseaux sociaux de nombreuses affaires d’agressions sexuelles ou de violences faites aux femmes, mais ont beaucoup tardé à réagir pour les talibans et les femmes afghanes ! Et en plus, elles continuent de défendre le port du voile…
Je pourrais également parler de la question du conflit israélo-palestinien en Suisse : les universités ont été à l’arrêt total juste parce que certains doyens n’osaient pas réagir lorsqu’ils étaient sommés de prendre parti pour la Palestine. La Suisse allemande, a contrario, a tout de suite condamné la radicalité des manifestants et s’est opposée par sa réactivité au laxisme de la Suisse romande.
En Suisse, nous avons cette pensée du « en même temps », finalement très macroniste ! Nous allons par exemple condamner les actions militantes qui vandalisent des statues, mais en parallèle faire bâtir une minuscule statue à côté pour dire que nous sommes du côté des victimes de l’esclavage.
Cela s’explique-t-il par l’existence d’une mentalité suisse ?
Oui, c’est certain. Nous avons une culture du compromis que nous appliquons à tout et les Suisses tombent dans ce piège. Pour paraître bienveillants, nous jonglons avec un « semi-militantisme » afin de ne pas froisser les militants, ni ceux qui les dénoncent. Alors qu’en France, les points de vue sont contrastés mais ne tentent pas de contenter tout le monde. En Suisse, nous avons cette pensée du « en même temps », finalement très macroniste ! Nous allons par exemple condamner les actions militantes qui vandalisent des statues, mais en parallèle faire bâtir une minuscule statue à côté pour dire que nous sommes du côté des victimes de l’esclavage. C’est un vrai truisme, car qui dans la société serait du côté des bourreaux ? La société suisse entre dans un piège en acceptant que le wokisme serait la seule manière possible d’être militant.
La Suisse est-elle confrontée à la même violence que certains de nos militants français ? En avez-vous pâti lors de la sortie de votre ouvrage ?
Je pense qu’il y a moins de violence qu’en France car le Suisse est par nature plus calme. Nous n’avons pas d’histoire révolutionnaire et notre pays est plus petit. Mais cela n’empêche pas la violence symbolique et l’intimidation, que j’aborde dans le livre. Par exemple, le crachat sur l’enseignant ou encore le lynchage d’une comédienne, pourtant représentante de la gauche universaliste, qui a été harcelée et a dû arrêter sa carrière malgré sa célébrité pour des sketchs qui n’ont pas été appréciés. Son exemple m’a beaucoup touché, elle a par exemple été traitée de « transphobe » sans aucune distinction entre elle et les personnages qu’elle incarne. On a vu opérer une violence psychologique, un cyberharcèlement et une forme de mort sociale, ce dont nous n’étions pas coutumiers.
De mon côté, j’ai beaucoup de sollicitations médiatiques suisses, ce qui me surprend ! Les Suisses ont beaucoup suivi le débat français sur la question du wokisme. Cela prouve que ce n’est pas une thématique liée à l’extrême droite ! Ceci dit, le revers a commencé par des refus de débattre, ou du dénigrement sur les réseaux sociaux.

La Diffusion du wokisme en Suisse, par Jonas Follonier, Slatkine, 120 p., 22 euros.