Comment les villes cherchent à lutter contre le bruit
Par leur impact sanitaire notamment, les nuisances sonores coûtent 147 milliards d’euros par an, selon l’Agence de la transition écologique. A Nice, Paris ou en Loire-Atlantique, des collectivités multiplient les initiatives pour qu’elles soient mieux prises en compte et combattues.
Par Julien Lemaignen (Rezé (Loire-Atlantique), envoyé spécial)Publié le 12 octobre 2024 à 06h00, modifié le 14 octobre 2024 à 19h21 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/10/12/comment-les-villes-cherchent-a-lutter-contre-le-bruit_6349716_3244.html
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Quand Alexander Radi ouvre la porte-fenêtre de son salon, le regard se perd dans le feuillage d’un bosquet voisin. Après l’averse, une éclaircie donne envie de profiter du jardin où deux poules caquettent ; mais elles sont bientôt couvertes par le grondement d’un biréacteur qui descend sur l’aéroport Nantes-Atlantique, dans le sud-ouest de la métropole.
M. Radi, un ingénieur de 43 ans, habite Rezé (Loire-Atlantique), une ville de 40 000 habitants proche de l’aéroport, avec sa compagne et ses deux enfants. Il travaille beaucoup chez lui et subit le bruit des avions plusieurs dizaines de fois par jour. Il lui impute un manque de sommeil, des « impacts sur l’humeur » et des difficultés à se concentrer.
A Rezé comme ailleurs, les nuisances sonores représentent un enjeu sanitaire et économique majeur. D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), au moins un million d’années de vie en bonne santé sont perdues chaque année en Europe de l’Ouest à cause du bruit des transports. En 2021, un rapport de l’Agence de la transition écologique (Ademe) a estimé à 147 milliards d’euros par an le « coût social » du bruit en France.
Instruire les politiques publiques
Alexander Radi habite un peu en dehors du périmètre où les riverains de l’aéroport Nantes-Atlantique peuvent prétendre, sous conditions, à une aide financière pour insonoriser leur logement. Mais il n’est pas totalement démuni, grâce à SonoRezé, une initiative lancée en 2021 par la mairie et des chercheurs, qui vise à mieux connaître les bruits de la ville pour instruire les politiques publiques, et à laquelle il participe activement.
Les habitants volontaires ont d’abord installé sur leurs smartphones l’application NoiseCapture, qui leur permet d’enregistrer les sons autour d’eux, d’en renseigner la source et de leur affecter un degré de pénibilité. Chaque épisode est géolocalisé, ce qui permet de dresser des cartes acoustiques. Les habitants se sont concentrés ensuite sur le bruit des avions.


« Aujourd’hui, les personnes peu exposées ne sont pas prises en compte. Or la gêne commence à un faible niveau », selon Arnaud Can, artisan de SonoRezé et directeur de recherche à l’unité mixte de recherche en acoustique environnementale (université Gustave-Eiffel et Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement). De fait, les cartes réglementaires qui organisent la gestion du bruit près des aéroports français ne considèrent que les zones où l’indicateur de référence dépasse 55 décibels. Or l’OMS a recommandé en 2018 que le public ne soit pas exposé à un bruit de trafic aérien supérieur à 45 décibels.
« Seuil de gêne »
Les chercheurs ont modélisé les effets du bruit des avions en adoptant ce « seuil de gêne » plus contraignant ; en toute logique, leurs calculs aboutissent, par rapport aux méthodes officielles, à un plus grand nombre d’habitants concernés. Cela aide les élus à faire valoir les intérêts de leurs administrés, en demandant,par exemple, l’extension du couvre-feu de l’aéroport.
La direction de l’infrastructure, qui se dit « très concernée par la protection des riverains » et « attentive » à l’expérience, a dépêché deux représentants à une présentation des résultats, le 17 septembre. Philippe Audubert, adjoint au maire chargé de la santé, s’en félicite : « On a réussi à mettre le pied dans la porte. » Outre SonoRezé, la question des nuisances va faire l’objet d’une enquête de l’observatoire régional de la santé, commandée par la Direction générale de l’aviation civile.
La ville ligérienne n’est pas seule à s’organiser. La région Ile-de-France a lancé le 24 septembre un plan antibruit à 100 millions d’euros. A Nice, cité touristique et animée, desservie par le troisième aéroport de France et l’autoroute 8 (A8), la mairie a multiplié les initiatives : remplacement de feux tricolores par des priorités à droite afin d’apaiser la circulation, pose de caoutchoucs pour étouffer les claquements de la passerelle à voitures sur le port, afficheurs sonores dans les cantines… Elle teste même, dans un bar, un bipeur accroché à la ceinture d’un serveur ou du gérant : il se met à vibrer si la terrasse dépasse un certain niveau sonore, invitant à aller voir ce qu’il se passe.
Appel à faire plus
Pour autant, Airy Chrétien, cofondateur du Collectif citoyen 06, qui promeut un « territoire durable », appelle à faire plus : à ce stade, selon lui, la municipalité se livre à « énormément de communication » sur des expérimentations. Richard Chemla, adjoint au maire chargé de la santé et du bien-être, répond avec ironie : à en croire le collectif, « depuis 2020, nous n’avons jamais rien fait de bien ».
Le bruit est un sujet sensible. Après les confinements de 2020 qui ont plongé les villes dans un apaisement forcé, « le seuil de tolérance a sérieusement baissé », constate Geoffroy Boulard, le maire du 17e arrondissement de Paris, qui a lancé en 2022 un comité antibruit rassemblant élus, habitants et associations.

Ces dernières années, l’édile a reçu nombre de plaintes tandis que les brise-roche hydrauliques s’activaient pour faire passer la nouvelle voie de tram. « Certains administrés m’ont dit qu’ils allaient très mal », alerte l’élu, qui en appelle au législateur pour que les riverains des grands chantiers soient mieux considérés, pourquoi pas avec des cellules d’écoute psychologique, des compensations, voire des relogements.
Recours contre la France
Il reste beaucoup à faire. La Commission européenne a d’ailleurs saisi la Cour de justice de l’Union européenne d’un recours contre la France, le 25 juillet, pour « défaut d’adoption de plans d’action contre le bruit » visant les agglomérations importantes et les infrastructures de transport. D’après Charlotte Lemoine, la présidente du Centre d’information sur le bruit, ce n’est pas le signe d’un désintérêt : selon elle, « des collectivités sont hors délai car elles prennent le temps » de bâtir les dossiers.
Mme Lemoine dit ne pas manquer d’interlocuteurs, notamment dans les grandes villes, mais constate que la lutte contre les nuisances sonores s’ajoute à d’autres exigences, comme la réduction de l’empreinte carbone ou l’accessibilité : ainsi, « le bruit reste un sujet parmi d’autres et les énergies sont un peu dispersées ». Le Plan national santé environnement 2021-2025 a tenté de resserrer les efforts sur quatre pistes d’action, dont l’expérimentation de radars aptes à verbaliser les véhicules en infraction et la promotion de zones de calme.
A Rezé, les « énergies » continuent leur travail de documentation sonore. Anita et Carl (ils ne souhaitent pas que leurs noms de famille soient mentionnés), respectivement enseignante et responsable ressources humaines, vivent de part et d’autre d’une rue passante limitée à 50 km/h. Sur le trottoir, Carl, 59 ans, dégaine son téléphone pour enregistrer deux voitures qui se croisent : les 70 décibels sont dépassés.
L’un et l’autre se préoccupent toutefois moins des voitures que du trafic aérien. Derrière sa maison, Anita dispose d’un terrain tout en longueur. Au fond du jardin, « je ne me sens plus en ville », se réjouit-elle. Sauf quand les avions passent au-dessus du quartier : alors, parfois, se pose la question de déménager.
Lire aussi l’enquête (2023) : Comment l’exposition au bruit affecte notre santé