L’ampleur et les conséquences des extinctions d’oiseaux imputables aux humains,

La vague d’extinctions frappant les oiseaux fragilise toute la biosphère

Une étude internationale parue jeudi dans la revue « Science » documente avec une précision inédite l’ampleur et les conséquences des extinctions d’oiseaux imputables aux humains, et les effets en cascade sur les autres espèces.

Yves Sciama

3 octobre 2024 à 20h04 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/031024/la-vague-d-extinctions-frappant-les-oiseaux-fragilise-toute-la-biosphere

Une étude internationale à paraître jeudi 3 octobre dans la revue Science documente avec une précision inédite l’ampleur et les conséquences des extinctions d’oiseaux imputables aux humains. Dirigée par Tom Matthews, de l’université britannique de Birmingham, une équipe de 22 scientifiques a étudié en détail, une par une, les 610 espèces d’oiseaux recensées (plus de 5 % du total) qui ont disparu depuis 130 000 ans, la période où les humains ont conquis la planète.

« C’est un très gros travail, très minutieux et complexe, qui a été mené pour tenter de donner la mesure de ce que les humains ont fait disparaître », juge Anne-Christine Monnet, chercheuse au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), qui n’a pas participé à cette étude.

L’article commence par pointer qu’environ 92 % de ces extinctions ont été provoquées par les humains. « Le “bruit de fond” des extinctions, que l’on peut considérer comme “normal”, est estimé à environ 0,1 extinction par million d’espèces et par an (E/MSY en anglais) », commente Christophe Thébaud, professeur à l’université de Toulouse et coauteur de l’article. « Mais ce taux s’élève à 0,37 E/MSY si l’on regarde les extinctions d’oiseaux sur 130 000 ans, et il s’établit à au moins 28 E/MSY pour les 1 500 dernières années ! Il a donc accéléré et augmenté de plusieurs puissances de 10 sous l’effet des actions humaines », résume-t-il.

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Un canard mandarin, une espèce menacée, bat des ailes dans la rivière Solyonaya Protoka en Russie. © Photo Yuri Smityuk / TASS / Sipa USA via SIPA

Le chercheur souligne que ces chiffres sont à considérer avec prudence, mais il juge qu’ils sont très probablement conservateurs, puisqu’un grand nombre d’extinctions sont certainement passées inaperçues. Ainsi, une étude parue l’année dernière dans Nature estimait que plus de la moitié des oiseaux disparus n’ont laissé aucun fossile !

3 milliards d’années d’évolution anéanties

Mais l’aspect sans doute le plus intéressant de l’article de Science est qu’il analyse et tente de chiffrer deux autres concepts « qui font l’objet d’un nombre croissant de publications depuis vingt ans », précise Anne-Christine Monnet, « à savoir la diversité phylogénétique et la diversité fonctionnelle ». Derrière ce jargon se cachent deux notions faciles à comprendre, quoique complexes à mesurer.

La diversité « phylogénétique » (« de parenté ») s’intéresse à l’originalité évolutive des espèces. Une espèce (ou un groupe d’espèces) qui a divergé depuis longtemps de ses autres parents aura a priori d’avantage de caractéristiques uniques – de physiologie, de forme, de couleur – qu’une espèce qui est un proche cousin de ses congénères. Une telle espèce a, du point de vue phylogénétique, plus de « valeur » qu’une autre, moins originale.

La diversité fonctionnelle, elle, s’intéresse à ce que les espèces font. Si deux espèces d’oiseaux différentes mangent les mêmes proies, ou dispersent les mêmes graines, ou encore alimentent les mêmes prédateurs, la disparition de l’une ne réduira pas sensiblement la diversité fonctionnelle, puisque l’autre fera « son travail », prendra sa place, en quelque sorte. On parle alors d’espèces « redondantes ».

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« Mais si tous les oiseaux frugivores disparaissent, explique Christophe Thébaud, comme cela s’est passé dans l’île de La Réunion, les arbres produisant des fruits peinent à se disperser et se retrouvent menacés. » Lorsqu’une « fonction » (ici la dispersion des fruits) n’est plus assurée, c’est l’ensemble de l’écosystème qui est fragilisé, voire en péril.

L’étude de Science montre que la diversité phylogénétique s’est gravement réduite sous l’effet des extinctions d’origine humaine. En mettant bout à bout les années d’évolution qui avaient conduit à chacune des espèces disparues, les chercheurs ont obtenu le chiffre vertigineux de 3 milliards d’années d’évolution anéanties par les humains !

« Ce chiffre important s’est avéré représentatif du nombre total d’extinctions, précise Christophe Thébaud. Nous avons montré que les espèces éteintes n’étaient pas particulièrement “originales”, elles étaient à l’image de l’ensemble des oiseaux, réparties plus ou moins aléatoirement»

Il n’en allait pas de même, par contre, pour la diversité fonctionnelle. Celle-ci a été mesurée principalement par des caractéristiques morphologiques : la taille et la forme du bec, des ailes, des pattes, et de l’ensemble du corps révèlent en effet le « métier » qu’exerce l’oiseau dans l’écosystème. Est-il prédateur ? charognard ? insectivore ? Fréquente-t-il un habitat forestier ? aquatique ? Vit-il en l’air ou au sol ? Toutes ces variantes « fonctionnelles » se lisent dans la morphologie des animaux.

Mille espèces d’oiseaux supplémentaires vont s’éteindre au cours des deux prochains siècles.

« Et là nous nous sommes rendu compte, commente Christophe Thébaud, à l’aide d’analyses statistiques poussées, que certaines fonctions ont disparu de manière disproportionnée. Les humains n’ont pas décimé de manière aléatoire, du point de vue de la fonction, mais sélectivement. » Ce qui, comme le montre l’exemple de La Réunion, induit un risque plus grand pour les écosystèmes.

Les humains n’ont généralement pas ciblé des fonctions écologiques intentionnellement. Mais ils sont allés, dans leurs prélèvements, au plus facile et au plus rentable. Les espèces de grande taille et les espèces sans ailes ont par exemple été chassées en priorité.

D’autres espèces sont décimées sélectivement par des pratiques qui ne les ciblent pas directement, comme l’utilisation des pesticides ou la confiscation de leurs ressources. Ainsi les pétrels et les albatros se raréfient-ils rapidement parce que leurs proies sont prélevées par la pêche industrielle.

Les extinctions d’oiseaux, en définitive, loin de se répartir aléatoirement sur les différentes fonctions des écosystèmes, ce qui aurait réduit l’impact, créent sélectivement des déficits sur certains processus et fragilisent les milieux.

« Il reste tout un travail à mener pour identifier précisément ces fonctions déficitaires, et une réflexion sur les mesures de conservation, de restauration, voire de réintroduction qu’elles impliquent », indique Christophe Thébaud.

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Un travail d’autant plus urgent que l’article de Science, citant les meilleures projections actuelles, envisage que 1 000 espèces d’oiseaux supplémentaires vont s’éteindre au cours des deux prochains siècles – une vraie menace pour le fonctionnement des écosystèmes. « La contraction de l’avifaune mondiale décrite dans ce travail va probablement affecter la capacité de nombreuses plantes à résister au changement climatique », s’inquiètent les auteurs dans leur conclusion.

Il faut enfin garder à l’esprit que l’étude de Science ne porte que sur les extinctions. Mais il n’y a pas besoin d’une extinction complète pour générer une perte de diversité fonctionnelle : une population résiduelle ne peut à l’évidence remplir la même fonction écologique, qu’il s’agisse de pollinisation, de dispersion des fruits ou de limitation des ravageurs, qu’une espèce abondante.

Or, en France, le MNHN a dénombré une réduction de 30 % des effectifs d’oiseaux en trente ans dans les villes et les campagnes, tandis qu’à l’échelle mondiale, le terme de « défaunation » s’est imposé pour désigner l’évolution de la biosphère.

Yves Sciama

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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