Alstom, Arcelor, Pechiney… ces autres fleurons industriels français passés sous pavillon étranger
La vente par Sanofi de sa filiale qui commercialise le Doliprane à un fonds d’investissement américain réveille les inquiétudes sur la perte de souveraineté.
Par Bastien Bonnefous Publié hier à 11h00, modifié hier à 16h32 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/10/15/alstom-arcelor-pechiney-ces-autres-fleurons-industriels-francais-passes-sous-pavillon-etranger_6352453_3234.html
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La liste est longue des « fleurons » de l’industrie française passés ces dernières années sous pavillon étranger. La cession par Sanofi de 50 % de son entité de santé grand public, Opella, qui commercialise notamment le Doliprane, au fonds d’investissement américain CD&R réveille de mauvais souvenirs. L’ensemble des formations politiques, de l’extrême droite à la gauche, dénonce cette vente comme un nouveau symbole de la perte de souveraineté économique et industrielle de la France, notamment en matière sanitaire.
Le passage sous contrôle américain d’Opella affaiblit la position de l’exécutif français et sa promesse, depuis la crise liée au Covid-19 en 2020, que l’Hexagone ne dépende plus de l’étranger pour s’approvisionner dans plusieurs secteurs stratégiques, notamment sanitaires. L’inquiétude est telle qu’Emmanuel Macron a tenu à rassurer, lundi 14 octobre, depuis le Mondial de l’auto, en déclarant qu’en dépit de la question de la « propriété capitalistique » de Sanofi « le gouvernement a les instruments pour garantir que la France soit protégée ».
Le décret IEF (pour « investissements étrangers en France ») encadre depuis 2005 les investissements étrangers soumis à une autorisation préalable du gouvernement. En plus de la sécurité et de la défense, ce dispositif a été étendu en 2014 à d’autres secteurs industriels stratégiques, comme l’énergie, les transports ou la santé. En 2022, l’Etat a par exemple décidé de renforcer son contrôle dans l’actionnariat dans l’entreprise Aubert & Duval – que son propriétaire, le groupe Eramet, souhaitait vendre –, qui fournit des aciers hautes performances nécessaires aux sous-marins nucléaires et aux Rafale de Dassault. Un an plus tard, la société a été rachetée par Airbus et Safran afin de demeurer sous pavillon français.
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Selon le dernier rapport annuel de la direction générale du Trésor présenté en juin, 309 dossiers d’IEF ont été soumis à contrôle en 2023 (contre 325 en 2022) et 135 opérations ont été autorisées. « Parmi celles-ci, 44 % ont été assorties de conditions pour garantir la préservation des intérêts nationaux », souligne le Trésor, qui considère que « le contrôle IEF a donc pleinement joué son rôle ».
« Grande braderie »
Mais au-delà de ces centaines de dossiers qui passent souvent sous les radars médiatiques, quelques rachats de grands noms de l’industrie française par des groupes étrangers ont fait polémique ces deux dernières décennies. Une note rédigée en octobre par X-Alternative et Intérêt général, deux collectifs de polytechniciens et de hauts fonctionnaires proches de la gauche, indique que « de 2008 à 2023, une quinzaine d’entreprises stratégiques françaises ont été rachetées par des acteurs étrangers, parmi lesquelles onze sont passées sous pavillon états-unien ». Une « grande braderie » qui fragilise, selon ces collectifs, le tissu industriel français car, « à chaque fois, ces rachats emportent dans leur chute nombre de PME, sous-traitants et fournisseurs qui se retrouvent privés de leur principal client ».
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Parmi ces symboles les plus forts figure celui de Pechiney. Le champion français dans la production d’aluminium a été racheté en 2003 par le groupe canadien Alcan, absorbé à son tour en 2007 par le géant minier anglo-australien Rio Tinto. A l’époque, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin avait obtenu d’Alcan des engagements sur l’emploi. En vain : Rio Tinto a démantelé l’entreprise, revendue branche par branche. Une fois élu président de la République, Nicolas Sarkozy, avait déploré, en 2008, le sort de Pechiney, « qui a disparu sans que personne lève le petit doigt ».
En 2006, c’est Arcelor, le sidérurgiste européen né fin 2001 de la fusion du groupe français Usinor avec l’espagnol Aceralia et le luxembourgeois Arbed, qui est racheté par l’indien Mittal au terme d’une OPA hostile. L’aciérie de Gandrange (Moselle) stoppe son activité en 2009, et le site voisin de Florange, lui aussi menacé, devient un enjeu de la présidentielle de 2012. Un an plus tard, la fermeture de ses deux hauts-fourneaux provoquera de fortes tensions au sein du gouvernement avec Arnaud Montebourg, alors ministre du redressement productif.
Elargissement du décret
En 2016, l’équipementier télécoms Alcatel tombe dans le giron de Nokia : 600 emplois sont supprimés en France, et, au passage, le groupe finlandais met la main sur la filiale Alcatel Submarine Networks, champion des câbles de communication sous-marins.
Un contrat en particulier a marqué les esprits, dénoncé à l’époque par certains parlementaires comme un « scandale d’Etat ». En 2014, la branche énergie d’Alstom est rachetée par l’américain General Electric, qui s’empare du savoir-faire du groupe français dans les turbines à gaz et à vapeur. « Dans le cas d’Asltom, nous avons vendu aux Américains la fabrication des turbines des sous-marins nucléaires, de sorte que l’on ne peut plus produire en France de tels sous-marins sans une autorisation américaine. C’est une perte de souveraineté absolue », s’indignera l’ancien directeur du renseignement de la direction générale de la sécurité extérieure, Alain Juillet, lors d’une audition à l’Assemblée nationale en 2018. Depuis, EDF a racheté les activités nucléaires de l’entreprise américaine, et le contrôle des turbines est revenu dans le giron tricolore.
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Mais le choc Alstom a été tel qu’il provoquera l’élargissement du décret IEF. Et Emmanuel Macron sera très critiqué dans la gestion du dossier pour avoir donné son feu vert à l’accord en novembre 2014, quand il était ministre de l’économie. Une enquête du Parquet national financier est toujours en cours sur les conditions de cette vente.
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