Aurélie Haroche| 11 Octobre 2024 https://www.jim.fr/viewarticle/santé-mentale-grande-cause-nationale-petit-pas-psys-et-2024a1000imq?ecd=wnl_all_241015_jim_daily-doctor_etid6906634&uac=368069PV&impID=6906634&sso=true
Paris – L’annonce faite lors du discours de politique générale du Premier ministre a été plus que confirmée. A l’occasion de la journée de la santé mentale, ce 10 octobre, Michel Barnier a redit sa détermination d’en faire la grande cause nationale pour l’année 2025. Il a ainsi déroulé une feuille de route avec cinq axes : la communication, la prévention, le déploiement d’initiatives collectives prometteuses, le soutien aux professionnels et l’intensification des efforts en matière de recherche. Le Premier Ministre, qui est sans conteste le premier de la cinquième République à s’engager aussi fermement sur ce sujet a même détaillé quelques mesures : généralisation de la formation aux premiers secours, réorganisation des parcours, doublement du nombre de maisons des adolescents…
Silence, encore et toujours
Ce déplacement à Poitiers consacré à cette grande cause intervient alors qu’un sondage mené par IPSOS pour AXA Prévention révélait ce mardi que 60 % des personnes interrogées considèrent qu’il est préférable de ne pas révéler ses troubles psychiques, au risque d’être ostracisé. De la même manière, 36 % des Français estiment que les personnes qui souffrent de maladies psychiatriques ne peuvent pas avoir une vie de famille et un sur cinq d’activité professionnelle.
Enfin, selon un sondage réalisé par Yougov et Qare en 2021,87 % des Français n’osent pas parler de leurs problèmes de santé mentale à leurs proches et cette proportion atteint encore 35 % quand il s’agit de se confier à son médecin traitant. Ces résultats (et le souvenir des patients atteints de maladies psychiatriques sévères dont les sorties ont été limitées pendant les Jeux Olympiques) confirment combien la « déstigmatisation » sera le premier enjeu de cette année au cours de laquelle les campagnes de communication devraient se multiplier, compte tenu de leur gratuité (grâce au label « grande cause nationale »).
Nous avons déjà évoqué, concernant notamment la question du « handicap », combien l’expression « changer de regard » se résumait souvent à un mantra facile et décorrélé de toute réalité concrète. Cependant, si certains demeureront toujours circonspects (non sans raison parfois), beaucoup d’observateurs veulent croire que cette impulsion sera salutaire.
Si depuis l’épidémie de Covid, les discours invitant à sortir du « tabou » et à déconstruire les mécanismes de « honte » se sont multipliés, la France est encore loin des pays anglosaxons où tous, jusqu’à la famille royale d’Angleterre, s’investissent régulièrement pour rappeler que recourir à des soins psychiques est aussi légitime que de soigner toute autre pathologie.
« Les campagnes de sensibilisation de cette envergure, comme il a pu y en avoir dans les pays anglo-saxons, ont un impact réel. Elles permettent des avancées sur l’accès aux droits, la déstigmatisation, ou dans la lutte contre les discriminations, et peuvent être le début d’un vrai changement dans la société » est convaincue Angèle Malâtre-Lansac, déléguée générale de l’Alliance pour la santé mentale (l’une des organisations membres du collectif qui a milité pour obtenir le label « grande cause nationale »), citée par Le Monde.
De nombreux psychiatres lui ont fait écho ces derniers jours, tel par exemple le Professeur Vincent Camus (Tours), qui affirme dans les colonnes La République du Centre : « Ca peut changer le regard sur la psychiatrie».
La « libération de la parole », est également espérée par le docteur Charles-Edouard Notredame, qui a lui aussi milité activement pour cette labellisation. Psychiatre de l’enfant et de l’adolescent au CHU de Lille, il défend par exemple dans Le Monde qu’il est important d’aborder le sujet du suicide : « il faut en parler, mais pas n’importe comment ! Dans l’espace public, il faut éviter le sensationnalisme. Dans l’espace privé, questionner sur les idées suicidaires ne fera jamais passer à l’acte. En revanche, il ne faut pas laisser la personne seule avec ça », insiste-t-il.
La santé mentale grande cause nationale, d’accord, mais c’est quoi la « santé mentale ? »
On voit dans le discours de ces psychiatres un décalage avec le champ lexical habituel : ils préfèrent certainement les termes de « psychiatrie », voire nomment les pathologies, les symptômes et les passages à l’acte, plutôt que de recourir aux terminologies habituelles de « santé mentale » ou encore de « bien être psychique ». Le hiatus que pourrait révéler cette différence de lexique a été évoqué dans les colonnes de l’Express avec les promoteurs de cette « grande cause nationale », Angèle Malâtre-Lansac, Aude Caria, directrice de Psycom-Santé mentale Info ainsi que Jean-Philippe Cavroy délégué général de la Fédération Santé Mentale France.
A la question « De quoi parle-t-on quand on évoque la « santé mentale » ? Le terme semble fourre-tout : pourquoi ne pas parler directement de maladies mentales ? », ils répondent : « Les petits sujets de santé mentale peuvent paraître dérisoires face aux maladies psychiques sévères, avec des symptômes persistants. Pourtant, il faut comprendre qu’il existe un continuum entre le bien-être, la souffrance psychique et les troubles qui peuvent nécessiter des soins. Notre santé mentale peut être perturbée peu à peu, jusqu’à arriver à un état de diagnostic psychiatrique : dépressions, troubles bipolaires, troubles anxieux etc. Elle est aussi en mouvement tout au long de notre vie, avec des hauts, des bas et la possibilité de se rétablir. Cela implique de ne pas avoir une vision uniquement centrée sur le trouble et le soin, mais aussi sur l’importance de l’information, de la prévention et de la prise en compte des déterminants sociaux, économiques et environnementaux. Bref, de tout ce qu’on peut faire pour éviter que la santé mentale soit perturbée au point que cela se manifeste par des troubles sévères et persistants ». Cette perception fait écho à l’appel lancé dans Le Monde l’année dernière par plusieurs « acteurs de la santé mentale » pour faire du « lien social » une grande cause nationale (encore).
Fourre-tout
Si cette vision pourrait être partagée par une partie des psychiatres, une défiance demeure. Dans les colonnes de Libération, le Dr Bruno Falissard remarque : « Curieusement, il y a beaucoup moins de communication sur l’évolution du taux de suicide dans les dernières décennies. Vers la fin du XXe siècle, le taux s’élevait à 20 pour 100 000 habitants. Depuis, il est descendu très régulièrement pour se stabiliser à 12 pour 100 000 habitants ces toutes dernières années. Ces données sont réputées fragiles, mais elles sont confirmées par l’évolution du nombre de tentatives de suicide estimées à partir du système national des données de santé (SNDS) : une diminution régulière depuis les années 2010, à une exception près, celle des jeunes et des jeunes femmes en particulier. (…) Nous sommes incapables de dire que tout ne va pas plus mal quand, effectivement, tout ne va pas plus mal. La réalité épidémiologique est à l’évidence bien plus complexe. Qui plus est, nous sommes incapables d’utiliser les bons mots pour qualifier ce que nous vivons. A propos de «santé mentale», savez-vous ce que signifie ce terme ? La réponse est simple, car personne ne comprend réellement de quoi il en retourne. Pour l’OMS il s’agit de «se réaliser, de surmonter les tensions normales de la vie, d’accomplir un travail productif et de contribuer à la vie de [sa] communauté». Curieuse définition qui intéressera visiblement autant notre nouveau ministre de l’Economie que notre nouvelle ministre de la Santé. Les psychiatres de l’association européenne de psychiatrie ont, quant à eux, proposé «état dynamique d’équilibre interne». Pourquoi pas, mais sans rapport avec la définition de l’OMS, alors de quoi parle-t-on ? Curieusement encore, au moment où l’on pointe l’intérêt de la santé mentale sans savoir de quoi il s’agit, au moment où le taux de suicide augmente chez les plus jeunes, le mot psychiatrie a disparu du vocabulaire du politique et de l’administration. On préférera, à la place, la douceur de la santé mentale ou le sérieux du neurodéveloppement. Sans trop savoir d’ailleurs ce que signifie ce dernier concept. Décidément, nous ne savons pas ce qui est en train de se passer et nous ne savons vraiment pas de quoi nous parlons ». L’irritation face à ce flou se retrouve également dans un communiqué du Printemps de la psychiatrie, qui se démarquant un peu de l’enthousiasme qu’a suscité l’annonce du Premier ministre observe : « La santé mentale est devenue un fourre-tout où se retrouvent, pêle-mêle, le marché du bien-être, les grandes souffrances psychiatriques, les difficultés d’adaptation des individus au monde contemporain, les dispositifs et institutions de soin et d’accompagnement, le marché de l’e-santé mentale ».
Rigueur scientifique indispensable
Si cette sévérité, on l’a dit, n’est pas partagée par tous, les réticences que l’on devine font écho au souhait exprimé par certains que la communication qui sera au centre de l’opération « grande cause » s’appuie sur la science et évite les dérives habituelles. C’est par exemple le cheval de bataille du docteur Hugo Baup, qui régulièrement sur Twitter pointe la désinformation qui prévaut encore trop fréquemment concernant les soins psychiques et psychiatriques : qu’il s’agisse de la place accordée à la psychanalyse ou la diabolisation des médicaments. Sur ce point, les promoteurs du label « grande cause » assurent : « Les membres du collectif sont orientés « médecine basée sur la preuve », avec des personnes qui ont une rigueur scientifique forte. Nous avons dans le collectif des organismes dont la mission est de produire une information fiable, accessible et indépendante, comme Psycom, dont les fiches d’informations indiquent systématiquement si une thérapie est basée sur des données probantes [NDLR, des preuves scientifiques] ou non. Et nous informons sur les risques de dérives sectaires liées à certaines pratiques ».
Le poids des mots, le choc des actions !
Enfin, si la déstigmatisation et la transmission d’une information fiable sur les maladies mentales sont des enjeux majeurs, les spécialistes espèrent (et quelques-uns paraissent fatalistes mais pas la majorité) que cette année 2025 sera également l’occasion d’avancées concrètes. De très nombreux points sont avancés. Parmi eux, on pourra retenir l’attractivité de la spécialité. Hugo Baup a ainsi immédiatement réagi aux annonces de Michel Barnier en pointant : « Comment redonner envie aux étudiants en médecine de choisir notre beau métier qu’est la psychiatrie. L’une des spécialités les moins choisies. Pourtant essentielle ».
D’aucuns veulent croire que la labellisation « grande cause nationale » pourra jouer un rôle. La « déstigmatisation » pourrait en effet influencer jusqu’aux étudiants en médecine, tandis que l’augmentation des moyens permettra de corriger l’image d’une spécialité sinistrée. Autre attente cruciale : la facilitation de l’accès aux soins, alors que la complexité des parcours reste encore la règle. Ainsi, dans les colonnes de What’s up doc, le professeur Mathieu Durand milite : « il nous appartient de faire de cette grande cause une véritable révolution des soins en France » avant de détailler : « Que pouvons-nous espérer voir changer sur le terrain, et qu’aimerions-nous, en tant que soignants, que cette grande cause devienne ?Derrière cette annonce politique, on espère tous des actes concrets. En 2025, cette désignation pourrait se traduire par une augmentation des ressources allouées à la santé mentale, à la fois financières et humaines. Actuellement, les délais pour obtenir un rendez-vous avec un psychiatre ou un psychologue sont dramatiquement longs dans de trop nombreuses régions, et les services hospitaliers sont saturés. L’urgence est d’alléger cette pression par un recrutement massif, à commencer par des postes de psychiatres, infirmiers spécialisés, psychologues, mais aussi de travailleurs sociaux. On pourrait imaginer une réforme qui facilite l’accès aux soins psychiques dès les cabinets de médecine générale ? Les généralistes, en première ligne, devraient être mieux formés et outillés pour repérer les signes précoces de décompensation, mais aussi mieux coordonnés avec les psychiatres, psychologues et autres professionnels de la santé mentale » observe-t-il, faisant écho aux préconisations du Haut commissariat au plan. Ce décloisonnement auquel semble aspirer le Pr Durand était également au cœur de la tribune de plusieurs spécialistes publiée dans Le Monde au printemps et qui martelait : « il faut sortir la psychiatrie de l’hôpital. Nous proposons donc de changer radicalement de modèle d’organisation. Le cœur du système de soins psychiatriques doit être placé en dehors de l’hôpital, au plus près des patients ».
Ainsi, on le voit, si certaines tares de la communication « moderne » (sciemment mal nommer les choses notamment) n’épargnent pas cet élan, son ampleur, la volonté politique qui transparaît suscite chez beaucoup d’observateurs, notamment chez ceux qui ont fait de l’information sur les maladies psychiques leur priorité, un espoir certain, mais évidemment vigilant.
On relira :
Interview de Angèle Malâtre-Lansac, déléguée générale d’Alliance pour la Santé Mentale, Aude Caria, directrice de Psycom-Santé mentale Info ainsi que Jean-Philippe Cavroy délégué général de la Fédération Santé Mentale France :
Collectif d’acteurs de la santé mentale :
Pr Bruno Falissard
Printemps de la psychiatrie :
Hugo Baup :
Pr Mathieu Durand
Collectif de professionnels de santé et d’élus :