La perspective d’une nouvelle loi immigration inquiète le camp présidentiel

Excédés par la surface prise par Bruno Retailleau, des députés macronistes redoutent qu’une nouvelle loi immigration vienne rompre définitivement les équilibres déjà fragiles du groupe parlementaire. Et s’opposent à l’extrême-droitisation express du gouvernement.

Pauline Graulle

15 octobre 2024 à 21h31 https://www.mediapart.fr/journal/politique/151024/la-perspective-d-une-nouvelle-loi-immigration-inquiete-le-camp-presidentiel?utm_source=quotidienne-20241015-194033&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20241015-194033&M_BT=115359655566

CombienCombien de couleuvres devront-ils encore avaler ? À l’annonce, dimanche 13 octobre, de la préparation d’une nouvelle loi immigrationpour 2025, le camp présidentiel a été gagné par la stupeur. Quelques jours plus tard, la députée Ensemble pour la République (EPR) Éléonore Caroit cherche encore ses mots : « Oui, j’ai été… très… surprise… Ce week-end, on était tous en plein dans le dépôt des amendements pour le projet de loi de finances, et là, ça nous est tombé dessus. Je n’ai pas compris le timing… »

En matière de « timing », les choses sont pourtant assez claires. À la veille de l’examen du budget 2025, le gouvernement Barnier, qui compte sur la bienveillance de l’extrême droite pour échapper à une motion de censure, n’avait pas grand choix. Pour satisfaire Marine Le Pen, l’exécutif a choisi de répondre à l’une des nombreuses exigences posées par la présidente du Rassemblement national (RN) lors de la déclaration de politique générale du premier ministre : un « sursaut migratoire, sécuritaire et pénal ».

Quinze jours plus tard, surgit donc l’idée d’une nouvelle loi immigration qui pourrait reprendre les articles de la précédente que le Conseil constitutionnel avait censurés, et qui ouvrirait la porte à un allongement de la détention dans les centres de rétention en France. « Le RN ordonne, le gouvernement obéit, c’est navrant et consternant », glisse l’ex-macroniste Sacha Houlié, qui avait déjà voté contre la loi Darmanin, à l’époque considérablement durcie au Sénat par un certain… Bruno Retailleau.

Aujourd’hui promu à Beauvau, l’ancien patron de la droite sénatoriale, qui avait parlé de « prise d’otage institutionnelle » au moment de la censuredu Conseil constitutionnel, entend bien jouer les prolongations. Et tant pis si l’initiative menace l’unité plus que fragile d’un camp présidentiel réduit à portion congrue après les législatives et qui continue de se vider de ses députés. « Chez les parlementaires, le “en même temps”, c’est terminé, du coup, il y a autant de positions que de députés, c’est n’importe quoi », confie un élu, pour qui la « discipline de groupe » n’existe plus.

Ces macronistes qui montent au front

Depuis dimanche, les sorties de mécontents se sont ainsi multipliées dans les médias. Lundi, c’est le président du groupe EPR, Gabriel Attal, qui a botté en touche sur France Inter : « [Une nouvelle loi] ne me semble pas totalement prioritaire », a glissé l’ancien chef du gouvernement. Le lendemain, dans Les Échos, c’est l’ex-ministre Roland Lescure qui a renchéri : « Le Parlement a dû voter 30 lois sur l’immigration au cours des quarante dernières années. Je ne pense pas que c’est avec une 31e qu’on règlera les problèmes. »

Avant d’insister : « Quand je vois que la première mesure du nouveau ministre de l’intérieur est de revenir sur la circulaire Valls sur la régularisation des travailleurs sans papiers sur la base d’un contrat de travail, je m’inquiète. […] Quand je vois que sa deuxième mesure est la proposition d’une nouvelle loi, je me demande pourquoi. Pour diviser le Parlement ? Pour hystériser les débats ? »

La course de Retailleau derrière le RN pose de plus en plus problème.

Ludovic Mendès, porte-parole du groupe macroniste à l’Assemblée

La colère des macronistes contre Bruno Retailleau – qui vient d’accorder un long entretien au magazine d’extrême droite Valeurs actuelles – s’amplifie de jour en jour. Pourtant proche de Gérald Darmanin, le nouveau président de la commission des lois, Florent Boudié, rapporteur de la dernière loi immigration, explique à Mediapart avoir découvert le projet gouvernemental dans la presse. Il dit redouter un « sombre avenir »« On a un ministre qui gesticule partout, communique, mais ne travaille pas avec nous. On apprend tout par la presse, et sa course derrière le RN pose de plus en plus problème », ajoute le député Ludovic Mendès, nouveau porte-parole du groupe EPR.

Entre les macronistes et LR, une guerre larvée à l’Assemblée

C’est une coalition qui ressemble déjà à une cohabitation. Alors que les esprits s’échauffent, dans le camp présidentiel, sur la place donnée au nouveau ministre de l’intérieur et sur les concessions accordées à l’extrême droite, une guerre sourde a opposé, la semaine dernière, les macronistes et députés Les Républicains (LR), lors des scrutins pour les présidences de plusieurs commissions à l’Assemblée nationale.

Alors que le député EPR Stéphane Travert était en bonne place pour obtenir la présidence de la commission des affaires économiques, c’est finalement l’Insoumise Aurélie Trouvé qui l’a emportée à la surprise générale. La raison ? Le report d’au moins un député LR (sur les six que compte la commission) sur la candidature de la mélenchoniste. Un comble, qui a fait les choux gras de l’extrême droite – les députés RN ont voté pour Stéphane Travert –, qui a moqué un « problème de cuisine interne » et s’est lamenté sur le « séisme » qui venait d’advenir.

La semaine précédente, c’est la députée Horizons Agnès Firmin-Le Bodo qui voyait la présidence de la délégation aux collectivités territoriales lui filer entre les doigts. Là encore, un député LR lui avait préféré un… socialiste. « La droite n’a toujours pas compris qu’elle était en coalition avec nous », soulignait l’intéressée, au sortir du scrutin.

Si les relations entre le camp présidentiel et Michel Barnier, qui s’est rendu à une réunion de groupe macroniste sans convaincre grand monde, sont notoirement complexes, les tensions devraient monter d’un cran supplémentaire lors de l’examen du projet de loi de finances qui débute en séance publique, lundi 21 octobre. Quelques jours avant la rentrée parlementaire, l’ancienne ministre des relations avec le Parlement, Marie Lebec, avait prévenu : une « grève du zèle » de la fréquentation de l’hémicycle n’était pas exclue si les textes de lois s’avéraient insatisfaisants.

Sans surprise, cette colère est plus grande encore parmi les députés macronistes qui s’étaient déjà opposés au texte de Gérald Darmanin. « Encore une loi de stigmatisation pour mettre en œuvre le projet rêvé de Retailleau d’une France du Puy-du-Fou qui n’a jamais existé », s’insurge l’élu EPR Belkhir Belhaddad, qui devrait bientôt quitter le groupe pour des horizons plus « sociaux-démocrates ». « Une telle loi ne peut être votée qu’avec le RN. Le premier ministre joue beaucoup en ce moment, et à force de jouer, on peut perdre », abonde son collègue de banc Lionel Causse.

Si le groupe Horizons d’Édouard Philippe paraît pouvoir s’accommoder de la ligne ultradroitière imposée par le ministre de l’intérieur, le MoDem regarde cette fuite en avant avec un semblant de tristesse. « Ce n’est pas la peine d’aller crisper le débat, on a besoin d’apaisement », affirme l’ancien président du groupe centriste, Jean-Paul Mattei, qui avait lui-même hésité à voter contre la loi Darmanin, avant de finalement s’abstenir.

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Aucun accord de coalition n’ayant été signé au préalable entre Les Républicains (LR) et les macronistes, les deux formations se livrent une guerre larvée et les doutes commencent à s’exprimer à voix haute, y compris au gouvernement. Outre la ministre de l’écologique, Agnès Pannier-Runacher, qui a dit « non » à une nouvelle loi immigration, le ministre de l’industrie Marc Ferracci s’est lui aussi montré plus que dubitatif au micro de France Inter, mardi matin.

« C’est très chaud en ce moment », témoigne un membre de cabinet ministériel, assurant que son ministre « dira ciao » si Bruno Retailleau fait passer la suppression de l’aide médicale d’État (AME) dans son texte ou « tente de contourner l’État de droit et les règles européennes ». Dans les troupes parlementaires, l’ambiance n’est guère meilleure. « Qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça ? », se lamente le député EPR Éric Bothorel, en relayant un article sur la visite du ministre de l’enseignement supérieur Patrick Hetzel au syndicat étudiant d’extrême droite UNI.

Pauline Graulle

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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