Sur France 2, l’ex-patronne de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la jeunesse, Caroline Pascal, a défendu le collège Stanislas pourtant mis en cause par ses propres services. Elle a aussi livré une conception toute particulière des obligations faites aux lycées privés pour l’éducation à la sexualité et la lutte contre l’homophobie.
Mathilde Goanec et David Perrotin
C’estC’est la première fois qu’elle accordait une interview filmée pour évoquer le cas du lycée privé parisien Stanislas. Caroline Pascal, ex-patronne de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la jeunesse et désormais directrice générale de l’enseignement scolaire (Dgesco), était interrogée par « Complément d’enquête » jeudi soir sur France 2. Au lieu de s’appuyer sur le rapport de ses propres services, elle n’a rien dit ou presque des graves accusations qui pèsent sur l’établissement catholique et a préféré tout minimiser.
L’émission revenait sur les révélations de Mediapart et a confronté Caroline Pascal, celle qui a justement validé les conclusions de l’enquête visant ce lycée et qui était chargée à l’époque de superviser tous les contrôles des établissements privés.

Le rapport d’inspection que le gouvernement refusait de publier et que Mediapart a fini par révéler était accablant. Sexisme, homophobie, atteinte à la liberté de conscience, procédure frauduleuse pour Parcoursup : les dérives pointées étaient extrêmement nombreuses. Mais Caroline Pascal n’a pas souhaité s’étendre dessus et a repris, quasiment à l’identique, la défense de sa ministre de tutelle de l’époque, Amélie Oudéa-Castéra.
Pour l’actuelle numéro deux de l’Éducation nationale, Stanislas est un établissement « exigeant » et « rigoureux » où « les élèves sont majoritairement contents de l’enseignement qu’ils reçoivent » avec des « parents qui adhèrent ». Caroline Pascal a tout juste admis que le lycée parisien ne respectait pas la loi en obligeant tous ses élèves à suivre un cours d’éducation religieuse. « Nous avons été très clairs en disant que c’était contraire à la loi Debré et au contrat d’association et que l’établissement devait se mettre en règle avec le contrat. »
Nous n’avons extrait aucun élément caractérisé qui permettait de dire que l’établissement avait un comportement homophobe, sexiste ou autoritaire.
Caroline Pascal sur France 2
Comme l’a rappelé France 2, le programme d’éducation à la sexualité s’inscrit dans une politique nationale officielle et s’impose à tous les établissements, publics comme privés. Selon une directive du ministère, les enseignant·es doivent aborder notamment, au cours de la scolarité, la question des grossesses non désirées, de la contraception, de la réduction des risques d’infections sexuellement transmissibles, mais aussi travailler sur les comportements homophobes, sexistes et contre les violences sexuelles et l’égalité entre les femmes et les hommes notamment.
Le rapport d’inspection visant Stanislas et différentes enquêtes journalistiquesont montré que cet établissement pouvait enseigner tout l’inverse. Certain·es intervenant·es taisent les méthodes de contraception, promeuvent les thérapies de conversion pour les homosexuel·les ou considèrent l’IVG comme un crime.
« Le parti pris de certains professeurs de SVT de ne pas parler des infections sexuellement transmissibles (IST), les propos tenus lors des conférences d’éducation à la sexualité sur les dangers de la contraception chimique, et enfin les dérives relevées en catéchèse sont susceptibles pour la mission de porter atteinte à la santé des élèves », peut-on lire dans le rapport d’inspection que Caroline Pascal ne peut donc ignorer.
« Cela ne nous regarde pas »
Interrogée sur les propos d’une intervenante de l’établissement qui prônait la chasteté et demandait aux filles de se couvrir pour ne pas susciter « les pulsions de vie » des garçons, Caroline Pascal ne trouve rien à redire. Elle se défausse seulement en expliquant que ces interventions n’avaient « plus lieu » lorsque ses inspecteurs ont contrôlé l’établissement.
N’est-ce pas un enseignement « curieux », interroge tout de même la journaliste de France 2 ? « Dès lors que c’est fait en respectant la liberté de conscience des élèves et des enseignants d’une part, et sans enfreindre la loi bien entendu et les valeurs de la République que nous sommes tous censés partager, après cela ne nous regarde pas », balaye l’ex-patronne de l’inspection générale avant de prétendre ne pas pouvoir agir. « Nous ne pouvons pas intervenir, si ce n’est pour alerter sur le fait que ça doit être conforme aux valeurs de la République et à la loi. »
Le ministre chargé de lutter contre les discriminations fervent soutien de Stanislas
Invité à réagir sur le cas de Stanislas, le secrétaire d’État chargé de la citoyenneté et de la lutte contre les discriminations, Othman Nasrou, a défendu sur France 2 l’établissement et l’importance des établissements privés en France. Il a tout juste répété que « l’homophobie n’était pas une opinion » et a incité toutes les victimes à parler et à déposer plainte.
Avant de devenir ministre, ce proche de Bruno Retailleau, connu pour son opposition au mariage pour toutes et tous, n’a cessé de défendre cet établissement. En tant qu’élu au conseil régional d’Île-de-France, il s’est illustré en refusant de suspendre le versement de centaines de milliers d’euros de subventions. Mais aussi par une tribune publiée dans le journal d’extrême droite Valeurs actuelles après les révélations de Mediapart.
Le ministère de l’éducation nationale endosse-t-il de tels propos ? Sollicité, le cabinet de la ministre Anne Genetet n’a pas répondu. Ces propos sont pourtant d’autant plus troublants que le ministère semble avoir pris, ces derniers mois, enfin la mesure de l’importance de l’éducation sexuelle et affective dispensée aux élèves, en réaffirmant notamment l’obligation de trois séances obligatoires chaque année, de la maternelle au lycée.
Malgré les pressions diverses, le Conseil supérieur des programmes s’est également accordé sur une ligne officielle, qui devrait s’appliquer dès que possible. Le texte est clair, comme le rappelait Mediapart : il entérine le caractère obligatoire de cette éducation à la sexualité et à la vie affective dans les établissements publics et privés sous contrat. « L’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité se déploie avec la neutralité et la distance exigées par le principe de laïcité », peut-on y lire.
N’est-ce pas aussi justement le rôle de l’inspection générale de pouvoir contrôler, sanctionner, supprimer le contrat d’association ou éventuellement signaler les faits à la justice ? Aussi contactée par Mediapart, Caroline Pascal n’a pas donné suite.
« Le bazooka qui consisterait à supprimer le contrat d’association, on ne le sort pas à la première alerte, a-t-elle relativisé sur France 2. L’alerte a été faite. On a demandé à l’établissement de se mettre en conformité avec le contrat d’association. S’il se met en conformité, les choses se passeront très bien. »

Dans le même rapport d’inspection, la mission constatait aussi « un climat propice au rejet de l’homosexualité » et avait même signalé au parquet de Paris un intervenant en cours d’éducation religieuse ayant tenu de nombreux propos homophobes.
Ce catéchiste de Stanislas avait parlé aux élèves « de l’homosexualité comme d’une maladie » et expliquait que « si l’on se sentait homosexuel, il fallait se faire soigner dans une structure religieuse au Canada ». « La sodomie apporte le sida », « l’homosexualité est un péché », enseignait-il aussi. À l’époque, la direction de Stanislas avait ignoré les alertes de parents indignés par un tel enseignement. « La gravité des propos est minimisée par l’encadrement, et leur possible impact psychologique sur des adolescents n’est pas pris en compte », pointait l’inspection générale.
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Documents et témoignages à l’appui, Mediapart avait aussi montré comment l’homophobie à Stanislas était omniprésente. Des élèves ont raconté en détail les injures qu’ils subissaient et des enregistrements sonores révélaient les discours contraires à la loi tenus par certains intervenants.
Une Dgesco aveugle face à l’homophobie
Caroline Pascal, elle, n’a donc rien vu. « Tous ceux qui voulaient parler à l’inspection générale pouvaient le faire. Dans l’ensemble de ces témoignages, nous n’avons extrait aucun élément caractérisé qui permettait de dire que l’établissement avait un comportement homophobe, sexiste ou autoritaire », affirme-t-elle.
Et poursuit : « Nous n’avons eu aucun témoignage d’élèves nous disant qu’ils avaient été eux-mêmes stigmatisés ou victimes d’homophobie. Nous avons eu des témoignages d’élèves qui nous disaient qu’ils connaissaient des élèves qui dans l’établissement étaient homosexuels et qui ne s’en plaignaient pas. »
Mais l’ex-patronne de l’inspection générale omet une fois encore ce qu’indiquaient ses propres enquêteurs. Dans le rapport, la mission précisait d’ailleurs sa méthodologie et indiquait avoir tiré au sort 77 personnes de l’établissement. Des élèves, mais aussi des professeur·es, des agent·es et des surveillant·es. Dix-sept personnes extérieures ont été entendues après un appel à témoignages rédigé par la direction de Stanislas. Seule une poignée d’élèves sur les 3 600 scolarisé·es chaque année ont donc pu témoigner.
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Les inspecteurs précisaient aussi avoir constaté une similitude dans les témoignages à décharge vis-à-vis de Stanislas et notaient qu’il n’était pas impossible que les récits d’élèves ou de parents défendant l’établissement puissent refléter « des auditions préparées en amont ». Ils ajoutaient : « Certaines personnes ont fait état de crainte de parler. » Sur France 2 d’ailleurs, une élève dément même directement l’ex-inspectrice en révélant avoir témoigné auprès de l’inspection de l’homophobie dont elle a été témoin à Stanislas.
En réaction à la diffusion de l’émission, le député Paul Vannier, auteur d’un rapport parlementaire sur les établissements privés en France, a dénoncé la réaction de la Dgesco. « Gravissime. @Cdenquete révèle comment l’Inspection générale de l’éducation nationale a couvert #Stanislas en ne retenant pas dans son rapport les témoignages d’homophobie dont ont été victimes certains élèves », a-t-il posté sur le réseau social X.
Une audition demandée par des députés
Ce vendredi, Paul Vannier et huit autres députés de gauche demandent que Caroline Pascal soit auditionnée par la commission aux affaires culturelles de l’Assemblée nationale. « Si des témoignages d’élèves victimes d’homophobie avaient été écartés du rapport de l’IGESR, nous serions face à une défaillance majeure », peut-on lire dans leur courrier adressé à la présidente de la commission.
Ce n’est pas la première fois que le positionnement de Caroline Pascal sur Stanislas interroge. Cette ex-cheffe de l’inspection, nommée à la tête de l’IGÉSR (Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche) par le ministre Jean-Michel Blanquer – lui-même ancien de « Stan » –, avait déjà accordé un entretien au Journal du dimanche, hebdomadaire du milliardaire ultra-conservateur Vincent Bolloré, pour relativiser les accusations.
Interrogée par Mediapart à l’époque, elle expliquait que « le rapport d’inspection n’avait pas à être rendu public » et rappelait que « l’agent qui l’a[vait] fait fuiter a[vait] commis une faute déontologique ». La Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) saisie par Mediapart a pourtant rappelé en février que ce rapport était « un document administratif communicable à toute personne qui en fait la demande ».
Depuis le 1er août, Caroline Pascal est donc chargée de la mise en œuvre concrète de la politique éducative décidée par le gouvernement comprenant la « prévention des violences en milieu scolaire » et la « lutte contre toutes les formes de discrimination » dans tous les établissements du second degré.