Une enfant de fleuriste dont le décès par cancer est reconnu par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP)

Les fleuristes, victimes ignorées des pesticides : « Si l’on m’avait mise en garde, ma fille serait encore là »

Par Stéphane Mandard

Publié aujourd’hui à 06h01, modifié à 09h03

https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/10/09/les-fleuristes-victimes-ignorees-des-pesticides-si-l-on-m-avait-mise-en-garde-ma-fille-serait-encore-la_6347116_3244.html

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Laure Marivain, en Loire-Atlantique, le 30 septembre 2024.
Laure Marivain, en Loire-Atlantique, le 30 septembre 2024.  THOMAS LOUAPRE / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Emmy a fait promettre à sa mère, Laure Marivain, d’« aller au bout ». Emmy est morte le 12 mars 2022, après sept années à lutter contre un cancer. Elle avait 11 ans. « Aller au bout » passe par une audience programmée mercredi 9 octobre, à 14 heures, devant la cour d’appel de Rennes. « Tu dois faire savoir au monde, maman », lui a demandé Emmy, dont les photos, sourire aux lèvres, avec son frère et sa sœur, ornent le salon de la nouvelle maison familiale qu’elle n’a pas eu le temps de découvrir, dans la région nantaiseFaire savoir qu’Emmy n’est pas tombée malade « par hasard », comme lui ont répété des médecins. Et « lever un tabou » : l’exposition des professionnels de la fleur aux pesticides. « Si l’on m’avait mise en garde, ma fille serait encore là » : Laure Marivain a été fleuriste de 2004 à 2008 puis représentante de fleurs de 2008 à 2011 dans les Pays de la Loire.

Selon les informations du Monde et de la cellule investigation de Radio France, Emmy est le premier enfant dont le décès est reconnu par le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP). Le FIVP admet « le lien de causalité entre la pathologie [d’Emmy] et son exposition aux pesticides durant la période prénatale ». Une première pour une victime décédée. Une première, aussi, pour un professionnel de la fleur.

L’indemnisation proposée par le FIVP, en revanche, prend seulement en compte les préjudices subis par « les ayants droit », soit une somme forfaitaire de 25 000 euros pour chacun des parents de l’enfant. C’est cette indemnisation que Laure Marivain et son époux contestent devant la cour d’appel de Rennes. « C’est comme si Emmy et sa famille n’avaient pas souffert pendant toutes ces années », commente François Lafforgue, l’avocat de M. et Mme Marivain.

Entre le diagnostic de leucémie aiguë lymphoblastique B, en janvier 2015, et sa mort, une rémission complète et trois rechutes, Emmy a passé quatre cent soixante-huit jours au service d’oncologie pédiatrique du CHU de Nantes, à enchaîner examens médicaux et interventions chirurgicales. Douleurs lombaires osseuses, sciatiques, céphalées, vomissements, séances de chimiothérapie épuisantes, perte de cheveux, perte de poids, isolement social, angoisse de mourir… Le calvaire de la fillette est retranscrit dans les rapports médicaux. Celui de la famille d’Emmy n’est consigné nulle part. Contacté, le gestionnaire du FIVP, la Mutualité sociale agricole, affirme ne pas avoir de « mandat pour s’exprimer sur la politique d’indemnisation du fonds créé par la loi ».

« Le déni continue »

« Ce n’est pas l’argent qui nous motive. Quand on porte son enfant mort dans ses bras, ça n’a pas de prix, dit Mme Marivain. Nous souhaitons seulement que les droits de notre fille ne soient pas bafoués et que plus aucune famille ne vive ce que l’on endure. » L’ancienne fleuriste attend aussi du procès que « la culpabilité change de camp ». « Toute ma vie, je porterai ce poids : le sentiment d’avoir tué ma fille à cause de ma profession, témoigne-t-elle. Alors que les lobbys des pesticides continuent à s’enrichir en empoisonnant des enfants. »

C’est le jour où on lui a annoncé le cancer de sa fille que Laure a établi le lien avec son métier. Pendant des années, y compris durant sa grossesse, Laure Marivain a « consommé des pesticides » sans le savoir. En réceptionnant des fleurs traitées en provenance des Pays-Bas et d’Amérique du Sud, en les installant dans le magasin, en confectionnant les bouquets, en épinant, en nettoyant les fleurs, les végétaux, les feuillages, en changeant l’eau des bacs, en chargeant les bottes florales dans le camion, en les livrant chez les clients… Toujours sans protection. Et sans mise en garde. Les microcoupures aux mains, les débuts d’eczéma, elle n’y prêtait pas attention. Pas plus qu’aux taches sur les feuilles des fleurs exotiques. « Les fleuristes ne voient pas le danger, seulement la beauté des fleurs », dit Mme Marivain, qui travaille aujourd’hui dans la communication.

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Parmi ses anciennes collègues, sur trois départements des Pays de la Loire, Mme Marivain dit avoir connaissance de dizaines de cas de problèmes de santé : des fausses couches, des enfants avec des troubles neurodéveloppementaux, des maladies neurologiques, des scléroses latérales amyotrophiques, des Parkinson et des cancers. « Trop. Une fleuriste a encore été emportée le 30 septembre, à 55 ans, après une autre en avril, à 52 ans, d’un cancer foudroyant, déplore-t-elle. Mais le déni continue. »

François Lafforgue, qui défend des victimes de pesticides depuis plus de dix ans, a obtenu des reconnaissances en maladie professionnelle dans deux autres dossiers : Mme M., vendeuse de fleurs morte en 2019, à 57 ans, d’un lymphome non hodgkinien ; Mme S., morte en 2020, à 49 ans, également d’un lymphome non hodgkinien. Mme S. était notamment chargée de la taille de massifs de roses traités aux pesticides au centre horticole de Rungis entre 2008 et 2016, après avoir longtemps travaillé dans les cimetières de la Ville de Paris.

Briser le silence

L’association Phyto-victimes soutient M. et Mme Marivain dans leur combat. Elle a aujourd’hui connaissance de « moins de cinq cas » liés aux professions de la fleur. « Au départ, on avait les mêmes difficultés avec les agriculteurs. Personne n’en parlait, il n’y avait que quelques dizaines de victimes identifiées en France, rappelle Claire Bourasseau, responsable du service victimes de l’association. A travers le cas de Mme Marivain, peut-être que d’autres fleuristes se reconnaîtront et briseront le silence. »

Le portrait d’Emmy, entre les mains de sa mère Laure, en Loire-Atlantique, le 30 septembre 2024.
Le portrait d’Emmy, entre les mains de sa mère Laure, en Loire-Atlantique, le 30 septembre 2024.  THOMAS LOUAPRE / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Depuis l’ouverture du FIVP, en 2021, le dossier d’Emmy est seulement le cinquième dans lequel le lien entre la pathologie et l’exposition in utero aux pesticides est reconnu. Selon les données du FIVP, qui n’établit pas de suivi par métier, sur un total de près de 2 000 demandes en trois ans, moins de 10 % concernent potentiellement des professionnels de la fleur (floriculture, horticulture, jardins, pépinière…).

« Quatre-vingt-cinq pour cent des fleurs vendues en France proviennent de l’étranger et ne sont pas cultivées dans les mêmes conditions qu’en Europe, affirme Mme Bourasseau. Du producteur au fleuriste en passant par le grossiste, de nombreux professionnels de la fleur sont exposés quotidiennement aux pesticides. Dans quelle proportion et avec quel impact ? C’est aux pouvoirs publics de le déterminer en mettant en place un recensement des professionnels, des mesures d’exposition et un suivi postprofessionnel accru de ces travailleurs. »

Absence de réglementation

Selon les estimations de la Fédération française des artisans fleuristes, il existe entre 25 000 et 30 000 fleuristes en France dont une majorité de femmes. Interrogé sur la question de l’exposition aux pesticides des professionnels du secteur, le syndicat précise n’avoir « aucun élément à communiquer sur le sujet ». A chaque Saint-Valentin, des reportages pointent pourtant les ravages environnementaux et sanitaires de la culture intensive des roses du Kenya ou d’Equateur.

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Dès 2017, des tests menés par 60 millions de consommateurs sur des roses commercialisées par dix grandes enseignes en France révélaient la présence de quinze substances en moyenne par bouquet, dont certaines sont interdites par l’Union européenne (UE). Une étude, publiée en novembre 2021 dans la revue Environmental Pollution, a identifié l’usage de plus 200 pesticides pour la production ou la conservation des fleurs, dont 93 sont interdits par l’UE : près de la moitié de ces molécules très toxiques a été retrouvée dans des échantillons de fleurs vendues en Europe.

La faute à l’absence de réglementation sur la présence de pesticides dans les fleurs. A la différence des aliments, il n’existe pas de limites maximales de résidus pour les fleurs (coupées ou en pot) ou les plantes ornementales. Les fleuristes ou les grossistes sont donc potentiellement exposés à d’importants niveaux de pesticides.

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Publiée en 2019 dans la revue Human and Ecological Risk Assessment, une étude, menée par des chercheurs de l’université de Liège (Belgique), fait toujours référence. Pendant quatre ans, ils ont suivi une quarantaine de fleuristes dans des boutiques en Belgique lors de pics d’activité (Saint-Valentin, Fête des mères, Toussaint). Résultats : plus de 100 pesticides détectés dans les échantillons des fleurs les plus vendues (roses, gerberas, chrysanthèmes), autant sur les mains des fleuristes, munis de gants en coton pour les besoins de l’étude, et 70 dans leurs urines, dont certains sont interdits depuis longtemps en Europe. Conclusion : les résidus de pesticides présents sur les fleurs coupées passent la barrière de la peau et pénètrent l’organisme.

« Contrôle limité »

Professeur honoraire à l’université de Liège, Bruno Schiffers a supervisé l’étude : « Les fleuristes sont une catégorie professionnelle particulièrement exposée. Le risque est même plus important que pour les agriculteurs, car ils sont exposés à un cocktail de très nombreux pesticides, avec un nombre de substances très élevé sur chaque bouquet, y compris des substances interdites en Europe. Ils ne sont pas informés, ne portent pas d’équipement de protection. Ils boivent, mangent, pendant qu’ils travaillent, sans avoir conscience qu’ils manipulent des produits toxiques. Et, contrairement aux agriculteurs, ils sont exposés six jours sur sept, toute la journée, toute l’année. »

Quand l’équipe de M. Schiffers a bouclé son étude, elle a présenté les résultats aux professionnels et aux représentants des importateurs de fleurs en Belgique : « On nous a dit que rien ne serait fait, car il ne fallait pas stresser les consommateurs et jeter l’opprobre sur la profession. »

Les Pays-Bas sont la plaque tournante du commerce mondial des fleurs. En février 2022, la branche néerlandaise du réseau Pesticide Action Network a écrit à la Commission européenne pour lui demander d’interdire l’importation de fleurs et de plantes ornementales contenant des pesticides interdits et d’établir des limites maximales de résidus. Dans sa réponse, consultée par Le Monde et Radio France, la Commission affirme avoir mené, en 2021, une consultation sur cette question auprès des Etats membres : « Aucun n’a demandé à la Commission d’élaborer une législation visant à réglementer la présence de pesticides dans les fleurs. »

Les résultats de cette consultation révèlent en outre que les Etats réalisent « seulement un contrôle limité » des pesticides dans les fleurs et qu’« aucune disposition en matière d’étiquetage ni aucune mesure particulière d’atténuation des risques ne sont en place ». Contactée, la Commission européenne confirme qu’« il n’existe pas de législation spécifique applicable aux fleuristes. Toutefois, l’approbation des substances actives est régie par une législation stricte garantissant la sécurité des consommateurs. En règle générale, les approbations sont assorties d’orientations permettant d’évaluer les risques pour les travailleurs en cas d’exposition à ces substances ».

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En France, en réponse à une question d’un sénateur, le ministère de l’agriculture reconnaissait, en novembre 2022, que « cette situation entraîne des risques pour les professionnels qui manipulent » les fleurs ou les plantes ornementales. Il assurait que les autorités françaises avaient alerté, en vain, la Commission, depuis 2017, sur cette problématique. Contacté, le ministère n’est « pas en mesure de répondre ».

En novembre 2022, il se disait favorable à un « encadrement des niveaux de résidus admissible » pour les importations ainsi qu’à « toute mesure de prévention [comme le port d’équipements de protection] qui permettrait aux professionnels d’adapter leurs pratiques ». Les seules fleurs que continue à manipuler Laure Marivain poussent sans pesticides dans le jardin de sa sœur. Elles ornent la tombe d’Emmy.

Stéphane Mandard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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