Au-delà de la querelle des égos, la réunification des égaux
Frédéric Pierru
La semaine dernière nous nous étions intéressés à la lutte entre égos telle qu’elle a été présentée par les éditocrates et les journalistes entre François Ruffin d’un côté et Jean-Luc Mélenchon de l’autre * avec un arrière fond politique : reconquérir les catégories populaires traditionnelles de la gauche, les classes populaires ou poursuivre la ligne terranoviste consistant à segmenter la clientèle électorale entre les femmes, les jeunes éduqués urbains, les racisés et il faut y mettre des guillemets.
Très rapidement, et sans surprise, cette brouille s’est traduite par un ouvrage assez violent, il faut le dire, de François Ruffin, en tout cas très acide, qui a débouché sur une polémique de deux gauches irréconciliables qui ne sont pas les gauches irréconciliables d’antan. Le candidat Ruffin sait que son avenir politique passe par la mise à distance de la figure tutélaire de Mélenchon. Il devait s’en démarquer fortement, et on ne peut pas dire qu’il a fait dans la demi-mesure.
On l’a dit, les deux gauches irréconciliables ont été longtemps d’un côté, la gauche vallsiste, hollandiste puis cazeuneviste qui est une gauche dite sociale-démocrate mais qui porte très mal son nom puisqu’il s’agit d’une gauche d’accompagnement, étant donné qu’elle est européiste, d’un capitalisme financiarisé et consumériste et, de l’autre, une gauche radicale anticapitaliste. Depuis, ces deux gauches irréconciliables se sont transformées en deux autres gauches non moins irréconciliables avec d’un côté une gauche que je dirais wokisée ou « identarisée » ou « désocialisée » et qui a longtemps été représentée par Europe Écologie Les Verts (EELV), même si on note une inflexion dans le discours depuis quelques semaines, surtout depuis juillet 2024 avec les scores assez catastrophiques, il faut le dire, d’EELV, notamment aux européennes, son élection de prédilection. Mais cette wokisation de la gauche a gagné aussi la France Insoumise qui est aujourd’hui le principal parti woke, loin, très loin du « populisme de gauche » de 2017, fondé sur un populisme de gauche eurosceptique, en tout cas eurocritique, anticapitaliste, très axé sur les questions écologiques, économiques et sociales et moins sur les combats dits sociétaux, même si évidemment les uns n’empêchent pas les autres. Le combat social ne contredit pas le combat sociétal en faveur de l’égalité femmes-hommes, contre le racisme, contre ce que l’on appelle désormais les LGBT-phobes. Au contraire, ces combats sont complémentaires et il n’y a qu’un woke pour dire le contraire ou, tout simplement, ignorer le combat social. Ma petite identité ne doit pas connaître la crise….
Quant au parti socialiste, il est pris dans ses propres contradictions entre une aile gauche pseudo sociale- démocrate d’accompagnement, européisme oblige, et de l’autre, une gauche se voulant plus Nouveau Front Populaire, c’est-à-dire campant une gauche qui renoue un tantinet avec le programme véritablement social-démocrate au sens historique du terme, celui des pays scandinaves des années 50 – 70. Qualifier le programme du NFP de programme de rupture ou de « gauche radicale » relève de la plaisanterie.
Cette lutte des deux gauches va être hélas médiatiquement rabattue sur des questions d’égos, de chocs de deux ambitions c’est-à-dire entre deux personnages qui effectivement ont des personnalités surdimensionnées et, d’ailleurs, François Ruffin ne fait pas mystère d’une certaine mégalomanie dans son ouvrage – au moins il est sincère sur ce point. Nous risquons donc d’avoir effectivement une réduction du débat à gauche entre deux personnalités, une historique ancrée depuis longtemps dans le paysage politique, Jean-Luc Mélenchon, et un outsider François Ruffin qui a toujours été un électron libre à la France Insoumise, même s’il a appartenu au groupe parlementaire et qu’il vient de quitter LFI avec d’autres purgés, je pense ici évidemment à Alexis Corbière, Danièle Simonnet, Raquel Garrido, Henrik Davi, Clémentine Autain.
Il me semble que l’analyse de sociologie politique un tantinet sérieuse ne peut pas se contenter d’une lecture journalistique et personnalisante – la fameuse « horse race politics », la politique des petits chevaux – de cette actualité de la gauche car en réalité les gauches qu’elles soient européennes ou américaines sont travaillées au sens de tectonique des plaques entre deux pôles qui ne sont plus les pôles d’antan, ceux de la gauche d’accompagnement du capitalisation et la gauche anticapitaliste mais entre le « néolibéralisme progressiste », c’est-à-dire celle qui place sa radicalité dans le sociétal – identitaire ; et une gauche qui ne renonce pas à reconquérir les classes populaires, rien que les classes populaires mais toutes les catégories populaires, comme le dit Ruffin en disant qu’il faut réconcilier la gauche et les catégories populaires des bourgs et des tours.
Or, entre cette gauche terranovisée, ce qui ne manque pas de sel venant de LFI, et puis la gauche Ruffin, il semble que le divorce soit consommé.
Prenons un exemple tiré du monde diplomatique d’octobre 2024 issu du courrier des lecteurs à la suite de la parution d’un article paru sur lequel je vais revenir, sur les succès électoraux Sarah Wagenknecht. Cet abonné est un peu outré, indignation qu’il exprime de façon complètement wokisée, employant une sorte de logomachie ou de catéchisme que je trouve à titre personnel assez exaspérants. L’esprit de gramophone que raillait Orwell. C’est un peu comme si un abonné de Mediapart, organe journalistique woke de référence, lisait un mensuel qui reste campé sur une posture de gauche sociale et c’est en cela que c’est intéressant, les deux journaux occupant des positions polaires dans l’espace journalistique.
Alors écrit ce lecteur, « votre ligne défend une vision fantasmée, les pauvres petits blancs ouvriers » – « pauvres petits blancs » ouvriers est une expression particulièrement insultante, typiquement woke, le paradoxe étant que la plupart des wokes sont…. Blancs, mais pas « petits » – qui seraient le véritable prolétariat [prête ?] à oublier la gauche progressiste. Si un débat se pose, certes sur la manière de s’adresser à certaines franges des classes populaires, cette position me semble aller à l’encontre d’un ensemble de travaux au sein des sciences sociales. » Nous voyons bien ici comment le wokisme dans les sciences sociales a débordé les facs et est devenu ce qu’appelle Yacsha Mounk, une synthèse identitaire qu’il juge « dégradée » (déjà que l’originale n’était pas brillante). On en a ici un magnifique exemple.
Je continue : « d’abord vous faites preuve d’une « blanchité méthodologique » (???) – j’adore à chaque fois l’usage des guillemets, tant le wokisme est un sabir incompréhensible par 90% des gens – en portant une vision réifiée des classes populaires, en leur prêtant soit des positions réactionnaires qu’elles n’ont pas nécessairement, soit en excluant les personnes « racisées » ». Le mot passe partout, le mot marqueur, le mot totem du wokisme est enfin prononcé, on l’attendait avec impatience : « racisé ». « Vous occultez ainsi à la fois la prégnance des rapports de race au sein des sociétés occidentales, mais également les transformations structurelles des classes populaires. »
Je termine : « Au final, cette non-reconnaissance dans l’articulation de l’ensemble des rapports de domination, entre « race, « classe, genre » vous fait une fois de plus, hélas – apparemment ce lecteur est insatisfait depuis un moment de la ligne du Diplo –sombrer dans des positions réactionnaires et, entre parenthèses, surtout non-radicales. »
Amen.
Ce courrier est un condensé des politiques d’identité : on y retrouve, même entre guillemets, tous les mots marqueurs de la tribu, les syntagmes «race, classe et genre», articulation au lieu d’intersectionnalité… Et, bien entendu, pour finir, l’accusation fatale : vous êtes des réactionnaires car vous n’êtes pas radicaux comme nous (au passage, conservatisme et réaction ne sont politiquement pas synonymes). Je ne reviens pas sur les inepties et syllogismes de ce type de discours : si tout est domination, est-ce que la réalité est épuisée par le genre, la race et très très accessoirement la classe ? Bien sûr que non. Quid de la domination linguistique (l’accent ch’ti tant prisé par Mélenchon), de la domination nationale, de la domination du lieu de résidence (« t’es d’Hénin-Beaumont, t’es un plouc en fait »), de la ségrégation scolaire ? Je ne cite que ces quelques exemples. Comme toujours ce type de procès d’intention en apprend plus sur celui qui la profère que sur ses cibles. Nous n’aurions aucune difficulté à faire le portrait sociologique de ce lecteur énervé.
Toutefois, ce courrier est d’autant plus est intéressant qu’il fait écho à un article du Monde Diplomatique du mois précédent consacré à Sarah Wagenknecht, dissidente de Die Linke, laquelle veut renouer avec une gauche que l’on pourrait dire « populaire », c’est-à-dire une gauche qui se définit d’abord par les enjeux sociaux, la question sociale, la question des bas salaires, des basses retraites, mais aussi une remise en cause de l’Union européenne, et de sa vassalisation à l’OTAN, et celle du thème de l’immigration (( Pierre Rimbert, Peter Wahl, « Une nouvelle « gauche conservatrice » bouscule le jeu politique allemand », Le Monde Diplomatique, septembre 2024 ; lire aussi Ingar Solty, « Opposition à l’OTAN et « alliance antimonopolitiste » : le pari de Sarah Wagenknecht », LVSL, 25 septembre 2024 )). Elle a connu des succès électoraux notables lors des dernières élections allemandes alors que Die Linke s’affalait. Rappelons que Die Linke d’Oskar Lafontaine fut l’inspiratrice de la création du Parti de gauche en 2008. Je n’ai pas compris cette expression de « gauche conservatrice » dont, apparemment, elle se revendique. Il me semble qu’elle donne le bâton pour se faire battre. Pour le reste, Wagenknecht et son parti ne sont pas très loin du « populisme de gauche » de LFI de 2017. On n’y débattait pas toute la journée de la « transphobie » mais plutôt de comment mettre en place une politique de gauche dans un cadre européen ordolibéral de droite. Et ça n’a pas raté : LFI fut comparée au RN de Philippot et de son virage social et eurosceptique comme Wagenknecht aujourd’hui, accusée de lorgner du côté de l’Afd. Comme un écho sept ans après dans un autre pays.
2008 – 2017 fut l’acmé du populisme de gauche. Après la crise financière de 2008, avec les mouvements comme Occupy Wall Street, Podemos, Syriza, puis la phase austéritaire que nous connaissons à nouveau aujourd’hui, on se demandait, il y avait une effervescence intellectuelle dans et autour de la gauche, s’il était encore possible de faire une politique de gauche et d’une gauche de rupture, pas une gauche d’accompagnement dite sociale-démocrate, comme se plaisent à le dire les éditocrates, dans le cadre ordo-libéral européen inféodé aux États-Unis. La défaite en rase campagne de Tsipras a sonné le glas de cette possible réorientation de la (dé)construction européenne. Podemos a renoncé à son eurocriticisme et s’est vautré dans le wokisme avant de devenir un groupuscule phagocyté par un ex du…. Parti communiste. Car, nous le redisons ici, le wokisme n’a aucun avenir politique. Les sondages valent ce qu’ils valent, mais en 2027, Mélenchon est donné à 10% et la « gauche unie » à 14%, là où Le Pen caracole en tête entre 36 et 40% des voix au premier tour ! Vu la campagne austéritaire qui se déploie et sa réserve de voix, elle peut passer dès le premier tour !
Il suffit pour s’en convaincre de regarder les résultats de 2024 : les retraités, de plus en plus nombreux et qui s’appauvrissent, votent massivement à droite, les classes populaires qui souffrent dans leur vie quotidienne des politiques ordolibérales votent RN ou s’abstiennent, les CSP +(cadres) à fort capital économique votent Philippe ou Macron. Même les femmes votent plus que les hommes, et plus RN que ces derniers ! Restent les bobos éduqués des métropoles… (Voir l’analyse fouillée du site ELUCID: https://elucid.media/analyse-graphique/legislatives-2024-la-farce-democratique-continue ). On ne gagne pas une élection avec ça, tout universitaires qu’ils soient. D’autant plus que la France n’a jamais été autant « libéral culturellement » qu’aujourd’hui ((Vincent Tiberj, La droitisation de la France. Mythes et réalité, Paris, PUF, 2024 ).
On abandonne tous ces retraités et CSP – Monsieur Mélenchon ? Cela fait du monde ! Alors il reste les « racisés » : mais si vous avez fait un score stalinien dans les « quartiers » c’est sur fond de faible participation, comme on l’a encore constaté en 2024. Et encore, vous pensez que tous les « racisés » votent à gauche ?
Faisons un détour par les États-Unis. Certes les Afro-américains votent massivement démocrate. Mais la bourgeoisie afro-américaine vote pour l’aile droitière du parti démocrate et s’oppose à toute politique de redistribution. Ils ne se sentent pas « racisés », ils se sentent bourgeois, avec des intérêts de bourgeois. C’est encore plus évident avec les autres « minorités » (Pour une revue de littérature récente, lire Nedjib Sidi Moussa, « Contre le racisme et son monde », A Contretemps, septembre 2024 ). Là encore, les sondages récents pour l’élection américaine montrent une opposition entre des CSP – peu diplômées et perdants de la mondialisation et entre CSP + des métropoles riches. Mais il n’aura pas échappé au lecteur que les États-Unis ont un système bipartite pas tripartite comme le nôtre… Dans notre pays, le RN bouffe la laine sur le dos de la gauche populaire. C’est ce que documente et détaille Ruffin dans son dernier livre. Partant, pas besoin d’avoir fait X pour dire que le « bloc des droites » va l’emporter en 2027 et haut la main : on aura le choix entre Philippe et le Pen.
Tant est si bien que Harris a renoncé au wokisme, critiqué doublement par la gauche républicaine et la gauche socialo-marxiste : « votez pour moi parce que je suis une femme (très peu) noire », ça ne fonctionne plus. Elle a composé un ticket avec un colistier, Walz, dont la mission est d’aller sauver ce qui peut l’être dans la Rust Belt d’où sort Vance, le colistier de Trump, issu de la misère noire et auteur d’un best-seller, Hillbilly Elégie, dont je recommande la lecture à tout le monde pour comprendre y compris la situation française. Même Obama, inspirateur involontaire de la note Terra Nova, a dit qu’il fallait en finir avec le wokisme… Il faut dire que quand on a comme héritier Trump, cela rend modeste.
Revenons en Europe. Yanis Varoufakis, ex-ministre de l’Économie démissionnaire de Tsipras, jadis européiste en diable, jusqu’à croire à une Europe démocratique et sociale, fait une tournée en France pour vendre son dernier livre. L’entendez-vous parler de wokisme ? Non. Son constat est bien plus profond : il a cru à la possibilité de réorienter l’UE et il n’y croit plus. Lui a lu le rapport Draghi, qui est une horreur de 300 pages, antisociale, antiécolo, probusiness et pour cause : c’est presque du copier- coller des deux principales organisations patronales européennes. Son alternative est infernale : la Grèce a servi de rat de laboratoire pour la France. Maintenant, on y est. « Soit les politiciens français entament un bras de fer avec Bruxelles, soit le pays va connaître le destin de la Grèce ».
On aurait pu parler de la gauche suédoise où le Pari de Gauche, anticapitaliste qui milite pour une réorientation substantielle de l’UE et la mise à distance de l’OTAN au profit d’une ouverture vers le « Sud Global » a fait une percée (( Euractiv, En Suède la gauche bat l’extrême droite et les libéraux frôlent la catastrophe », 2024 )).
Il est temps pour la gauche de revenir à ses fondamentaux, au lieu de pousser des cris d’Orfraie sur la montée du RN (ce qui est vrai) et la montée de la LGTOphobie (ce qui est un mensonge éhonté). Il est temps de rouvrir les débats de 2012 – 2017 alors que s’annonce une cure austéritaire encore pire que la décennie maudite 2010 – 2019. L’immigration arrive au sixième rang des préoccupations des Français n’en déplaise aux chaînes d’info continue. Les gens veulent vivre dignement, décemment. Ils veulent remplir leur frigo. Ils veulent une éducation de qualité pour leurs enfants. Ils veulent un accès aux soins. Ils veulent des services publics. Ils veulent pouvoir se déplacer. Comme le disait le candidat Mélenchon en 2017 : « il faut sécuriser la vie des petites gens ». Pour les autres, il reste à aller faire la prochaine Gay pride à la Courneuve, dans une communion émouvante entre LGBTQIA+ et islamistes ((C’est un peu d’humour car tout le monde sait qu’il n’y aucune offensive salafiste ou frériste dans les « banlieues », Didier Daeninckx a dû halluciner au point de déménager de son Aubervilliers natal (Didier Daeninckx, Municipales. Banlieue naufragée, Tract Gallimard, 2020) )).
Donc non, cher abonné du Monde Diplomatique : vous n’êtes pas radical du tout. Vous accompagnez culturellement le capitalisme néolibéral en détournant l’attention sur des sujets accessoires, comme les VRAIES sciences sociales le montrent. Dites-moi quels droits n’ont pas les LGBTQIA+ : « iels » peuvent se marier, adopter, avoir recours à la PMA. C’est l’état du droit. La prochaine étape c’est quoi : banaliser la GPA consistant à louer le ventre des femmes pauvres, ukrainiennes par exemple ? Cela ce n’est pas être « radical » c’est être un néolibéral progressiste, soit une « alliance réelle et puissante de deux compagnons de lit improbables : d’un côté les courants libéraux dominants des nouveaux mouvements sociaux (féminisme, antiracisme, multiculturalisme, écologisme et droits des LGBTQ) ; de l’autre, les secteurs « symboliques » et financiers les plus dynamiques et les plus hauts de gamme de l’économie américaine (Wall Street, Silicon et Hollywood »). » Savez-vous à qui nous devons cette définition lumineuse? A Nancy Fraser, universitaire américaine de gauche et féministe. Une réactionnaire certainement. Encore une. Décidément… (Nancy Fraser, «Du néolibéralisme progressiste à Trump et au-delà », American Affairs, 20 novembre 2017).
Voir:
* https://environnementsantepolitique.fr/2024/09/30/reconcilier-jlm-et-ruffin/