
Jean-Christophe Amarantinis (Synerpa), Daniel Goldberg (Uniopss), Jean-Pierre Riso (Fnadepa), Marie-Reine Tillon (UNA) et Emmanuel Sys (CNDEPAH). Photo: Claire Béziau/Gerontonews
Dans un contexte économique « critique », une vingtaine de fédérations et d’associations représentant les professionnels et les personnes âgées en établissement et à domicile ont acté une volonté de porter ensemble et durablement les combats du secteur.
C’est « avec une certaine solennité » que Jean-Pierre Riso a ouvert une conférence de presse pas inédite, mais presque, ce 24 septembre à Paris.
Le président de la Fédération nationale des directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (Fnadepa) était entouré de 12 autres représentants de fédérations et d’associations pour porter la cause des personnes âgées, qu’elles vivent à domicile ou en établissement.
Elles étaient au total 17 (lire l’encadré) à s’associer, pour la première fois, à la mobilisation nationale « Les vieux méritent mieux! », initiée pour la troisième année consécutive par la Fnadepa afin de réclamer plus de moyens pour le secteur.
Une opération à laquelle devaient participer près de 600 établissements et services pour faire entendre leur voix sous forme de tables rondes, des marches ou encore des sit-in partout en France, avec le hashtag #UrgenceGrandÂge.
Le nombre de personnes -professionnels, usagers, familles, élus et bénévoles- participantes a été estimé à « entre 40.000 et 50.000 » par Jean-Pierre Riso, contre 20.000 en 2023.
Mais, au-delà de cette forte médiatisation d’une journée, le regroupement des organisations n’est « que le début de quelque chose de beaucoup plus ample », a précisé Jean-Pierre Riso car « la situation de nos établissements et services est critique, sans doute de manière absolument inédite », a-t-il alerté.
Alors que le gouvernement de Michel Barnier, tout juste dévoilé, va devoir composer avec des finances publiques exsangues, la conférence de presse affichait une autre ambition.
Par le nombre des organisations « ralliées », d’abord, puisqu’en avril dernier, lors d’une conférence de presse déjà commune destinée à mettre un coup de pression sur l’Etat, elles n’étaient « que » 13. Par l’intention, ensuite, de porter, dans les mois à venir, le combat « ensemble ».
Ce « socle commun » comprend des doléances adressées au gouvernement. Elles ne sont certes pas nouvelles mais listées au nom des 18 organisations parties prenantes. Elles réclament:
- « un fonds d’urgence de 1,4 milliard d’euros » pour « assurer la survie des établissements et services ». Après l’enquête présentée en juin dernier, le président de la Fnadepa a cité une nouvelle étude réalisée auprès des adhérents en ce mois de septembre. Le document, diffusé après la conférence de presse, fait état de « 71,7% » d’entre eux en déficit prévisionnel sur 2024 (contre 65,2% fin 2023) avec un déficit moyen estimé à près de 157.000 euros (177.000 euros fin 2023), ce qui a « des conséquences sur l’accompagnement ».
- une « vraie politique volontariste pour renforcer l’attractivité de nos métiers, qui crée des emplois, permet de recruter et de former »
- « le lancement d’une réforme structurelle via la loi de programmation » telle qu’inscrite dans la loi « bien-vieillir » adoptée en avril dernier. « L’engagement de Dominique Libault [dans son rapport de 2019], c’était 10 milliards d’euros, nous sommes désormais d’accord sur 12 milliards, tout augmente », a lâché le président de la Fnadepa, et ce, afin de:
- parvenir à un taux d’encadrement de 8 ETP pour 10 résidents
- de tarifer les services à domicile « à la hauteur du coût de revient de chacun »
- d’indexer l’évolution des charges de fonctionnement et de structure sur l’inflation.
Le communiqué de presse diffusé après la conférence ajoute deux points:
- rendre (de nouveau) opposable les évolutions du statut de la fonction publique et les accords votés dans le cadre des conventions collectives
- diminuer le reste à charge des personnes accueillies par le financement de nouvelles charges par l’assurance maladie.
« Une situation pas relevée, mais stabilisée »
Tous les représentants des organisations, qui arboraient un brassard « Les vieux méritent mieux! », ont ensuite pris la parole.
Marc Bourquin, conseiller stratégie de la Fédération hospitalière de France (FHF), a évoqué « une crise existentielle » menaçant « l’existence d’une partie de l’offre au moment où la démographie impose de la renforcer ». Il a souligné la nécessité que « les décrets majeurs de la loi ‘bien-vieillir’ sortent », celle d’une « loi de programmation » dans le cadre « d’une démarche transpartisane » et le besoin d’avoir « le courage de poser la question des recettes de la branche [autonomie] ».

Marc Bourquin (FHF), Marie Aboussa (Nexem), Hugues Vidor (Adedom), Pierre Roux (AD-PA) et Isabelle Hartvig (Association Avec). Photo: Claire Béziau/Gerontonews
« Si on ne demande que des dépenses, et que l’on ne se préoccupe pas des ressources, dans le contexte actuel, nous n’y arriverons pas. Il faut faire entendre à l’opinion que l’évolution démographique suppose un effort de la collectivité nationale, et c’est une discussion que l’on n’a pas eue », a-t-il souligné. Parmi les décrets attendus, « il y en a un qui est essentiel, sur la prévention des fragilités », a affirmé Marc Bourquin.
« Le diagnostic a été posé [lors de la conférence de presse] d’avril », a rappelé Emmanuel Sys, président de la conférence nationale des directeurs d’établissements pour personnes âgées et handicapées (CNDEPAH) .
Les pouvoirs publics ont répondu avec « une circulaire budgétaireplutôt bienveillante du point de vue des crédits d’assurance maladie » mais, étant donné « les situations de déficit presque généralisées, la situation n’a pas été relevée mais stabilisée », a-t-il analysé, ajoutant: « Nous sommes tous dans des situations de prélèvements sur fonds de roulement, avec des trésoreries qui se dégradent. »
« Ce qui me satisfait, c’est de voir qu’à situation inédite, réponse inédite: celle de retrouver tous les professionnels du secteur autour de cette table, en associant les usagers », a-t-il toutefois salué.
Marie-Reine Tillon, présidente de l’Union nationale de l’aide, des soins et des services aux domiciles (UNA), s’est elle aussi « félicitée d’être avec l’ensemble des fédérations comme au mois d’avril », et même « plus nombreux, ce qui montre que la situation est vraiment gravissime ».
« Nous sommes là d’abord pour les bénéficiaires. Nous voulons alerter sur le risque d’un mal accompagnement ou d’un non-accompagnement, à domicile ou en établissement », a-t-elle fait valoir.
Déplorant « la fuite en avant des différents gouvernements », conduisant à « des déserts médico-sociaux », comme l’UNA l’avait déjà souligné en avril, Marie-Reine Tillon a appelé à « une véritable réforme de fond du système, et du système de financement, avec un budget » adéquat.
Elle a aussi fustigé le fait que le fonds d’urgence de 100 millions d’euros n’ait concerné que les Ehpad.
« Le virage domiciliaire ne sera qu’un leurre tant qu’on ne donnera pas les moyens au secteur de fonctionner », a-t-elle tempêté, ajoutant que la réforme des services autonomie à domicile (SAD)« est indispensable, mais ne pourra se faire que si la partie ‘aide’ de ces services a les moyens de fonctionner ».
Hugues Vidor, directeur général de la fédération Adedom, a insisté sur « l’opposabilité des conventions collectives« , qui reste à ses yeux « un problème de fond » avec « des employeurs appliquant les revalorisations salariales » sans avoir « la compensation financière ».
« Il faut sanctuariser le financement des politiques sociales, qu’il faut considérer non pas comme une charge mais comme un investissement pour la société tout entière », a-t-il plaidé.
« Sortir du grand soir des grands discours pour assurer tous les petits matins des personnes âgées »
Daniel Goldberg, président de l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux (Uniopss), a salué le fait que « la diversité de ce que nous représentons montre le caractère critique du moment et le fait que nous prenons nos responsabilités ».
Evoquant « les décideurs », il a appelé à « sortir du grand soir des grands discours pour que tous les petits matins [des personnes âgées] soient assurés, 365 jours par an. »
« Le mur démographique devant nous demande de choisir: d’accompagner chacun suivant ses besoins, ou de ne pas accompagner et de délaisser. C’est ça qui se joue en cette fin 2024, c’est aux décideurs publics de prendre leurs responsabilités ».
« Cela passe par des états des lieux par territoire, qu’on ait un débat national sur le coût, et de se demander comment on finance. Si on ne fait pas cela, les décideurs publics mettront ce pays en situation de délaisser toute une partie de la population à partir de 2030 », a lâché Daniel Goldberg.
Et « si ces décideurs » ne peuvent pas, « dans l’équilibre institutionnel instable où l’on est, trouver des voies de passage, alors nous, nous pouvons porter des solutions. Parce qu’ensemble, par notre diversité, par les valeurs que nous portons, nous avons l’expertise de terrain », a-t-il proposé.
« Si les pouvoirs publics ne sont pas en capacité de trouver des solutions, on sait exactement ce qu’il faut faire, quels leviers trouver », a abondé Jean-Christophe Amarantinis, président du Syndicat national des établissements et résidences privées pour personnes âgées (Synerpa), organisation qui était absente de la conférence de presse d’avril.
Qualifiant ce collectif « d’union sacrée », il a appelé à faire du grand âge « une grande cause nationale » estimant qu’il y avait « le feu au lac » avec « tout un pan de l’activité au bord de l’asphyxie« .
« [L’ancien premier ministre] Edouard Philippe, aux Assises [nationales des Ehpad, mi-septembre], a dit ne pas savoir ce qu’il fallait faire [pour le grand âge] », s’est pour sa part agacé Pierre Roux, le président de l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA). « Le secteur, en se réunissant, a pas mal de choses à proposer! »
Par ailleurs, « l’inaction » a coûté, a-t-il fait remarquer, citant la sinistralité du secteur et l’absence de valorisation de la prévention, des sujets que Marc Bourquin a encouragé à « documenter » pour objectiver les économies à réaliser si l’Etat investissait.

Françoise Gobled (Fnapaef), Rémy Decamps (Petits frères des pauvres) et Jeanne Cornaille (Gepso). Photo: Claire Béziau/Gerontonews
Outre l’aspect financier, Jeanne Cornaille, déléguée nationale du Groupe national des établissements publics sociaux et médico-sociaux (Gepso), a souhaité aborder « l’enjeu qualitatif » et notamment « l’accueil inconditionnel de tous les publics, notamment les personnes handicapées vieillissantes et l’offre à développer dans le milieu rural ».
Côté usagers, Françoise Gobled, nouvelle présidente de la Fédération nationale des associations et amis des personnes âgées (Fnapaef), a fustigé « cette société d’âgisme où on a l’impression que la vieillesse est une honte ». « La personne âgée est bloquée parce qu’elle ne sait pas », a-t-elle par ailleurs fait remarquer, suggérant « une éducation populaire des personnes en train de vieillir et de leurs familles pour qu’elles puissent se faire beaucoup plus entendre ».
Un possible « discours commun » en vue du PLFSS
« Une union sacrée démarre et va se poursuivre sans doute, parce que nous sommes bien décidés à ce que ce soit le début de quelque chose, pour porter clairement tout ce qui nous unit », a approuvé et conclu Jean-Pierre Riso.
Interrogé par Gerontonews sur la forme que prendra cette « union » et si des actions collectives concrètes se préparaient, le président de la Fnadepa a argué que « ce qui nous unit est plus fort que ce qui peut nous séparer ».
« On a une volonté forte de peser, peut-être même de provoquer cette prise de conscience des pouvoirs publics, mais sans grand débat! On ne veut plus de concertation, mais des actes ».
Jean-Pierre Riso a par ailleurs cité « des actions interfédérales » déjà existantes sur les territoires, mentionnant l’Occitanie et la Bretagne. « Peut-être qu’au niveau national on n’a pas été assez visibles, sans doute qu’on a un peu de retard à rattraper par rapport aux territoires », a-t-il aussi reconnu.
Concernant le portage d’actions collectives, le président de l’Uniopss a fait observer qu’à chaque nouveau ministre [désormais Paul Christophe concernant l’autonomie], les fédérations sont reçues ensemble. En revanche, « nous allons peut-être préparer ensemble ces rendez-vous » à l’avenir, a ajouté Daniel Goldberg.
Jeanne Cornaille, du Gepso, a mis en exergue qu’il s’agit « d’un mouvement qui s’élargit, de nouvelles formes de mobilisation, avec l’implication de la société civile, ce qui [peut faire] bouger les pouvoirs publics ».
Concernant d’éventuelles actions communes en vue du futur projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) pour 2025, Jean-Christophe Amarantinis, du Synerpa, et Marc Bourquin, de la FHF, ont fait savoir que des fédérations, dont les leurs, avaient commencé à être auditionnées le 23 septembre à l’Assemblée nationale par le rapporteur « ensemble, sur nos revendications ».
A ceci près que contrairement à d’habitude, étant donné le retard pris par le gouvernement, « on ne connaît pas le contenu du texte… », a regretté Daniel Goldberg.
Marie Aboussa, directrice du pôle « offre sociale et médico-sociale » au sein de Nexem, a assuré que le collectif « n’exclut pas de demander à être entendu, dans le cadre du PLFSS, au titre de la démarche que nous portons aujourd’hui », par exemple « en déposant des amendements ». « Ce discours commun est là pour durer », a-t-elle affirmé.
Vers un élargissement aux syndicats et aux maires?
Alors que les treize représentants des organisations étaient interpellés, à la fin de la conférence de presse, sur la marge de manœuvre de cette « union sacrée » pour changer les choses dans un contexte économique contraint, Marie-Reine Tillon, pour l’UNA, a insisté: « Les politiques sont-ils prêts à assumer le fait de tirer un trait sur une grande partie de la population qui est en fragilité? A un moment donné, il va falloir qu’ils prennent leurs responsabilités et aient un peu de courage ».
« Edouard Philippe, effectivement aux Assises, disait qu’ils ne savent pas trop comment faire, mais… Bon sang! Depuis le temps qu’il y a des rapports qui calent toutes les armoires du ministère, va-t-il y avoir un moment où on va les ouvrir? » a-t-elle interpellé. « Hugues [Vidor, d’Adedom] l’a bien dit: Nous sommes un investissement, nous représentons des emplois », a-t-elle abondé. « C’est ça qu’il faut regarder ».
Pour faire changer les choses, « le fait d’être tous ensemble est important parce que jusqu’à maintenant, les gouvernements ont toujours joué sur nos différences. Aujourd’hui, nous sommes d’accord sur un socle commun, et c’est sur ce socle que nous entendons porter notre parole », a-t-elle ajouté.
Si Emmanuel Sys a reconnu « une lassitude » à toujours répéter les mêmes doléances, il a aussi fait remarquer « une forme d’exaspération des familles et des soignants que nous palpons de manière de plus en plus notable ».
« Au fond, des exaspérations qui montent de manière extrêmement forte, et qui vont sans doute converger », a avancé le président de la CNDEPAH.
Par ailleurs, il a été relevé que, soutenus par l’AD-PA, les syndicats avaient joué un rôle clé dans le mouvement de manifestation national pour les Ehpad en 2018.
Pierre Roux et Hugues Vidor ont indiqué qu’ils étaient plus qu’ouverts à élargir le collectif à ces organisations mais que ce point n’avait pas encore été discuté.
Le président de l’AD-PA a aussi cité l’association nationale montée par le collectif breton « Territoires du grand âge en résistance », disant qu' »il n’est pas impossible que le moment venu, des associations de maires puissent nous rejoindre ».
| Les 18 organisations Fnadepa Fédération nationale avenir et qualité de vie des personnes âgées (Fnaqpa) FHF Fédération des établissements hospitaliers et d’aide à la personne privés solidaires (Fehap) Synerpa Nexem AD-PA et l’Association Vieillir ensemble en citoyens (Avec) CNDEPAH Gepso Uniopss Union nationale des centres communaux d’action sociale (Unccas) UNA Adédom Fédération du service au particuliers (Fesp) Fédération d’aide à domicile associative et solidaire (Fnaafp/CSF) Union nationale des associations et services de soins infirmiers (Unassi) Les Petits frères des pauvres Fnapaef |
Claire Beziau