La tentation est grande pour un retour vers « une sociale démocratie » élargie au centre, mais au pouvoir elle a fait une politique d’austérité similaire à celle de la droite (politique du rabot) – Olivier Faure pour une primaire à gauche

Dans le Nord, Olivier Faure défend l’alliance du PS avec LFI et assume ses différences avec Mélenchon

Si le premier secrétaire du Parti socialiste a réaffirmé que son parti avait eu « raison » de faire partie du Nouveau Front populaire lors des législatives, il a également pris ses distances avec le leader de La France insoumise, notamment sur la question du conflit israélo-palestinien. 

Par Florence Traullé (Lille, correspondante)Publié hier à 23h53

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Olivier Faure, lors du meeting du mouvement La France humaine et forte, au stade Bauer, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.
Olivier Faure, lors du meeting du mouvement La France humaine et forte, au stade Bauer, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.  CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Une contre-programmation. A 820 kilomètres de La Réole (Gironde), où le leader de Place publique, Raphaël Glucksmann, rassemble ses troupes samedi 5 et dimanche 6 octobre, Olivier Faure s’est invité à Lomme, près de Lille, là où les socialistes nordistes tenaient leur rentrée politique, samedi. L’occasion pour le premier secrétaire du Parti socialiste de compter ses soutiens, de faire entendre sa voix et de marquer à nouveau sa différence avec M. Glucksmann et les figures de son propre parti, hostiles à une alliance avec le chef de file de La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon.

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Certains, comme Carole Delga, la présidente de la région Occitanie, ou la maire de Paris, Anne Hidalgo, étaient d’ailleurs annoncés à La Réole ce week-end. Contrairement aux parlementaires nordistes, aux élus locaux parmi lesquels Martine Aubry, la maire de Lille, et aux militants, Patrick Kanner, le président du groupe socialiste au Sénat, n’aura, lui, pas eu l’occasion d’écouter Olivier Faure. Peu avant son intervention, il a quitté les travaux du PS nordiste pour attraper un train, direction… La Réole justement.

Devant environ 150 socialistes du Nord, Olivier Faure a réaffirmé sa conviction que l’union de la gauche avec LFI, au moment d’affronter des élections législatives à hauts risques, était la bonne et la seule option. « Il fallait résister, faire la démonstration que la gauche n’a pas rompu avec ce qui fait son ADN, qui est de lutter contre le fascisme de toutes ses forces. Nous l’avons fait et nous avons eu raison de le faire », a-t-il affirmé. Avant d’insister : « Si nous n’avions pas été là, que se serait-il passé ? Aujourd’hui, nous aurions une majorité relative ou absolue pour l’extrême droite. »

« Des gens qui fabriquent de la paix »

Évoquant ces électeurs qui ont choisi le Nouveau Front populaire (NFP) aux législatives et ont aujourd’hui « le sentiment d’avoir été volés », ceux qui ont voté contre leurs convictions pour faire barrage au Rassemblement national et « disent qu’ils ne le referont pas parce qu’ils se sont sentis trahis ensuite par le chef de l’Etat », Olivier Faure prévient : « Il y a là, pour Marine Le Pen, le moyen d’arriver au pouvoir. »

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Alors que les ambitions pour l’élection présidentielle de 2027 se cachent de moins en moins, à droite comme à gauche, voire même se déclarent ouvertement, Olivier Faure n’allait pas éluder le sujet. Samedi, il a plaidé pour que « celui ou celle qui incarnera le mieux la gauche et les écologistes soit notre candidat commun ». Comprendre : sans se ranger automatiquement derrière Jean-Luc Mélenchon. Le 28 septembre, dans un entretien à Ouest France, M. Faure avait estimé que le leader de LFI ne pouvait pas « être le candidat de toute la gauche » et avait évoqué la possibilité d’organiser une primaire pour désigner un seul et unique candidat pour l’ensemble des formations du NFP.

S’il revendique son alliance électorale avec LFI lors des législatives, Olivier Faure a, dans son discours, assumé également sa différence avec Jean-Luc Mélenchon, qui a appelé vendredi à « mettre des drapeaux palestiniens partout où c’est possible », en réaction à une circulaire du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Patrick Hetzel, sur le « maintien de l’ordre » dans les universités à la veille du 7 octobre, date anniversaire de l’attaque du Hamas en Israël.

Là-dessus, pas d’ambiguïté : « Nous n’appellerons pas, nous, à déployer des drapeaux palestiniens dans les universités, parce que tout simplement nous n’opposons pas les morts aux morts. Nous cherchons au contraire à dire que chaque vie compte, qu’il y a là une forme d’antagonisation du conflit qui est insupportable et qui ne sert personne. En tout cas, ni les Israéliens ni les Palestiniens ». Et d’ajouter : « Nous devons être des gens qui fabriquent de la paix plutôt qu’être des gens qui alimentent le conflit. »

« Nous sommes sociaux-démocrates »

Cela n’empêchera évidemment pas Olivier Faure de défendre la motion de censure contre le gouvernement de Michel Barnier, signée par 192 députés du Nouveau Front populaire. Il a confirmé que c’est bien lui qui montera à la tribune à l’Assemblée nationale, mardi 8 octobre, « au nom du Parti socialiste mais aussi de toute la gauche ». « Je le ferai en ayant conscience que nous sommes différents à gauche, qu’il y a des “insoumis”, des communistes, des écologistes, des socialistes, que nous ne sommes pas dans le même parti et que cela a son fondement. »

Un peu plus tôt, il avait aussi, en détachant bien les syllabes, affirmé : « Nous sommes sociaux-démocrates. » Un rappel qui n’avait rien d’anodin au moment où, à l’autre bout de la France, Raphaël Glucksmann entend dessiner les contours d’une social-démocratie renouvelée.

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Florence Traullé (Lille, correspondante)

Bernard Cazeneuve : « A force d’excommunication des plus raisonnables à gauche, on finit par devoir subir la vraie droite »

L’ancien premier ministre juge l’alliance entre le camp Macron et la droite « incongrue au regard du vote des Français » et souligne la responsabilité des socialistes dans l’échec du rapport de force après les législatives. 

Propos recueillis par Sandrine Cassini et Solenn de RoyerPublié le 03 octobre 2024 à 06h44, modifié le 03 octobre 2024 à 09h47 https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/10/03/bernard-cazeneuve-a-force-d-excommunication-des-plus-raisonnables-a-gauche-on-finit-par-devoir-subir-la-vraie-droite_6342185_823448.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20241003&lmd_email_link=a-la-une-articles-H2_titre_2&M_BT=53496897516380

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Bernard Cazeneuve, au Valois, une brasserie du 8ᵉ arrondissement de Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.
Bernard Cazeneuve, au Valois, une brasserie du 8ᵉ arrondissement de Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.  ED ALCOCK/MYOP POUR « LE MONDE »

Bernard Cazeneuve, dont le nom a circulé cet été pour entrer à Matignon, revient pour la première fois sur sa rencontre avec Emmanuel Macron. L’ancien premier ministre de François Hollande estime que le chef de l’Etat n’a jamais eu envie de nommer un premier ministre de centre gauche qui lui résiste, et que la gauche n’a sciemment pas joué le rapport de force, lui laissant toute latitude pour l’écarter du pouvoir.

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Qu’avez-vous pensé de la déclaration de politique générale de Michel Barnier ?

J’ai du respect et de l’estime pour Michel Barnier, dont j’apprécie le sérieux et les compétences. Il est par ailleurs confronté à rude épreuve, et les qualités d’un homme s’apprécient aussi à l’aune du contexte qu’il doit affronter. Je suis donc peu enclin à la critique facile et systématique, qui est la loi du genre. Il serait par ailleurs irresponsable de spéculer sur son échec, et cynique aussi, au regard de l’Everest de défis qui se présente au gouvernement.

En revanche, j’ai, c’est vrai, de sérieuses réserves sur l’équilibre de son gouvernement et sur la pente générale de ses orientations, qui le situent à droite, c’est-à-dire très loin de mes choix de toujours. Comme pour le faire oublier, la déclaration de politique générale s’apparentait davantage à un discours général de politique qu’à un programme précis de gouvernement. Il est donc difficile de percer exactement les intentions du premier ministre, notamment en matière de redressement des comptes publics, où le niveau de la dette et des déficits demeure très préoccupant.

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Bernard Cazeneuve à Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.
Bernard Cazeneuve à Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.  ED ALCOCK/MYOP POUR « LE MONDE »

Comment appréhendez-vous la délicate équation budgétaire ?

Sur ces sujets, soyons précis : il y avait 2,6 % de déficit public en 2017 lorsque Emmanuel Macron est arrivé aux responsabilités, alors qu’il était de près de 5 % en 2012 au moment où Nicolas Sarkozy les a quittées. Nous atteignons désormais 6 %. Certes, il y a eu la crise sanitaire, celle des « gilets jaunes », mais le « quoi qu’il en coûte » a pu donner le sentiment qu’on pouvait dépenser sans compter.

Il faut maintenant avoir le courage de dire la vérité aux Français : régler la question de la dette est d’intérêt national. Sauf à prendre le risque d’une attaque des marchés et d’une remise en cause de notre souveraineté et de nos marges de manœuvre pour investir, pour la transition écologique notamment. Mardi [1er octobre], Michel Barnier n’a pas dit comment passer de 6 % de déficit en 2024 à 5 % en 2025, sans une loi de finances rectificative, des économies documentées et des mesures fiscales précisées.

Comment jugez-vous les premiers pas du ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, qui a affirmé que l’Etat de droit n’était « ni intangible ni sacré » ?

Je dois le voir bientôt à sa demande en tant qu’ancien ministre de l’intérieur. Je lui dirai que le ministère de l’intérieur n’est pas seulement le ministère de la sécurité, qu’il est aussi et surtout le ministère de l’Etat. Cela signifie que la Place Beauvau est forte lorsqu’elle est garante du respect rigoureux des principes de l’Etat de droit.

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On peut certes toujours changer l’état du droit. Mais on ne peut pas transgresser le cadre de l’Etat de droit, dont les principes sont consubstantiels à la démocratie. La tentation illibérale, qui consisterait à faire divorcer la démocratie des principes constitutionnels et conventionnels qui la fondent, se solderait par une démonstration de faiblesse des détenteurs de l’autorité et aboutirait, in fine, à un abaissement du ministère de l’intérieur.

Que vous inspire cette alliance entre la Macronie et la droite, désormais au pouvoir ?

Elle est étrange, incongrue au regard du vote des Français. Ceux qui conçoivent la nation comme une entreprise ont laissé les actionnaires activistes minoritaires, qui ne représentaient que 5 % du capital [Les Républicains (LR) et leurs quarante-sept députés] faire une OPA sur le gouvernement, au moment de l’assemblée générale des actionnaires, où les petits porteurs, sommés de voter, s’étaient pourtant mobilisés pour l’éviter.

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Michel Barnier a été nommé président du directoire de la start-up nation et Marine Le Pen présidente du conseil de surveillance. Il faut ici rappeler que le parti LR était l’une des formations qui n’avaient pas appelé à participer au front républicain. On a donc assisté à un changement de paradigme démocratique : « Si vous voulez gagner des ministres ou le demeurer si vous l’êtes déjà, il vous faut perdre les élections ! »

Bernard Cazeneuve à Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.
Bernard Cazeneuve à Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.  ED ALCOCK/MYOP POUR « LE MONDE »

Pensez-vous qu’Emmanuel Macron a réellement envisagé de vous nommer à Matignon ?

Olivier Faure [premier secrétaire du Parti socialiste (PS)] explique partout que cette hypothèse était une fable. Or, dans la fable, c’est la morale que l’on retient. Elle dit en l’occurrence : « Si tu ne veux pas tomber dans le piège de la question qu’on te pose, n’apporte pas benoîtement la réponse qu’on attend de toi. »

La politique est en effet rapport de force. La gauche disposait, au soir du résultat des législatives anticipées, de quelques arguments. Elle était arrivée en tête des minorités. L’épicentre du front républicain se situait au centre gauche. Mais, au soir du scrutin, la direction du PS s’est soumise, une fois encore, à Jean-Luc Mélenchon, qui exigeait l’application de “tout le programme” du NFP [Nouveau Front populaire], alors que la gauche était à cent sièges de la majorité absolue et que la République parlementaire exige l’esprit de compromis.

En fait, LFI [La France insoumise] ne voulait pas que la gauche gouverne. Mieux valait continuer à battre le pavé dans la provocation et les outrances. Puis vint la palinodie des premiers ministres possibles à gauche et enfin le piège tendu par Emmanuel Macron à Olivier Faure et Boris Vallaud – et dans lequel ils sont tombés visiblement avec jubilation, en refusant de s’engager clairement à ne pas censurer un gouvernement dont j’aurais pris la tête, lorsque Emmanuel Macron les a interrogés sur leurs intentions. Nous savons désormais l’issue de tout cela. Les victimes en sont avant tout les Français, qui auront à subir une politique dont ils ne voulaient pas.

Olivier Faure, mais aussi François Hollande, qui ne vous a pas soutenu publiquement, portent-ils donc une responsabilité importante dans la nomination d’un premier ministre de droite ?

Il fallait dire clairement les choses. On a prétendu que la question n’était pas celle du « qui » à Matignon, mais celle du « quoi ». La nomination du gouvernement Barnier aura apporté la démonstration à mes bons camarades que le « quoi » a quelque chose à voir avec le « qui » et que, à force de délit de faciès et d’excommunication des plus raisonnables à gauche, on finit par devoir subir la vraie droite. Si j’ai un regret, et il est immense, c’est que les combinaisons d’appareils et les calculs d’arrière-boutique aient fini par imposer aux Français une politique aussi éloignée de leurs aspirations et des difficultés de leur vie quotidienne.

Qu’avez-vous dit à M. Macron, le 2 septembre, quand il vous a reçu à l’Elysée ?

Je lui ai dit que le résultat des élections, qu’il avait lui-même choisi de convoquer, était très clair, que sa politique avait été désapprouvée et que la configuration politique qui résultait du scrutin présentait un risque d’ingouvernabilité. Il pouvait être surmonté en trouvant un compromis entre les forces politiques de l’arc républicain autour de trois exigences : changer de politique pour renouer avec la justice fiscale et sociale ; changer le mode de gouvernance, puisque le pouvoir prenait désormais sa source au Parlement ; et changer la relation avec les Français, parce que la verticalité avait montré ses limites.

Je n’ai pas parlé d’abrogation de la réforme des retraites, mais j’ai dit clairement souhaiter en corriger les injustices. Je ne voulais pas être nommé sur une ambiguïté. Je pensais qu’il fallait changer de politique autour d’une perspective raisonnable et crédible de justice sociale et de redressement de nos services publics, dans le respect des institutions et des attributions de chacun.

Bernard Cazeneuve à Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.
Bernard Cazeneuve à Paris, le 1ᵉʳ octobre 2024.  ED ALCOCK/MYOP POUR « LE MONDE »

Le chef de l’Etat n’est-il pas le symbole de l’épuisement de la Ve République ?

Emmanuel Macron a théorisé l’émergence d’un « nouveau monde », tout en stigmatisant tous les défauts de « l’ancien », mais sans rien lui substituer. Le « nouveau monde », c’est finalement le retour aux errements anciens de la IVRépublique, la Ve semblant désormais ensevelie sous les décombres des bombes à fragmentation, qu’on a méthodiquement posées partout, au cœur des corps intermédiaires, pour convaincre des vertus de la verticalité ! Les partis sont désormais faibles, balkanisés et réduits à l’état d’appareils, les institutions sont abaissées, et le verdict des urnes est considéré comme anecdotique…

La gauche aurait-elle dû accepter de participer au gouvernement de Michel Barnier ?

C’était très difficile pour des personnalités de gauche de participer à un gouvernement dirigé par une personnalité issue de la seule formation qui n’avait pas participé au front républicain. Et cela, je le comprends et l’approuve.

Face au Rassemblement national (RN), le Nouveau Front populaire, que vous avez toujours critiqué, n’était-il pas un passage obligé ?

Il faut distinguer l’union de la gauche du Nouveau Front populaire. Le NFP, c’est certes l’union des forces de gauche et des écologistes, mais sous la domination de LFI. Le score de Raphaël Glucksmann aux élections européennes [14 %] a été obtenu sur une ligne d’autonomie par rapport à LFI, et non d’alliance avec elle.

Je regrette donc, alors même que le résultat obtenu consacrait la pertinence de cette stratégie, qu’on se soit précipité dans les bras de Jean-Luc Mélenchon, qui fige la gauche dans des postures qui la disqualifient. Si la clarification de la relation avec LFI avait été assumée, revendiquée, les socialistes n’auraient pas obtenu moins de sièges, j’en suis persuadé.

Le PS doit sortir des divisions extrêmes dans lesquelles il est plongé du fait de cette alliance. Ne pas rassembler la famille de la gauche de gouvernement, dans la perspective de l’élection présidentielle, c’est renoncer à en faire une force crédible d’alternance et donc optimiser le risque de victoire du RN.

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Y a-t-il un espace aujourd’hui pour la reconstitution d’une force sociale-démocrate ?

J’en suis absolument convaincu, à la condition toutefois d’éviter deux écueils. Le premier, c’est la constitution d’autant de chapelles qu’il y a de personnes, portant pour elles-mêmes une ambition au demeurant légitime. Nous avons besoin d’un édifice solide qui ait de la force et de la puissance pour emporter des convictions et des suffrages et à la fin pour gagner. Si on laisse passer 2025 sans faire ce rassemblement, il sera trop tard.

Le deuxième écueil, c’est de confondre l’union de la gauche avec le dialogue pauvre qu’entretiennent entre eux des appareils fatigués. Le rassemblement de la gauche, c’est le rassemblement sans sectarisme des Français autour des valeurs de la République et de la gauche. C’est un dialogue direct avec les Français qu’il nous faut désormais instaurer en vue de bâtir un projet humaniste et réaliste, et c’est clairement ce que j’aspire à faire.

Comment vous y prendrez-vous ?

J’essaierai de faire en sorte que cette volonté de rassemblement aboutisse à un élan. Mais je n’ai aucune préoccupation personnelle : dire que je suis candidat à l’élection présidentielle aujourd’hui, alors qu’il y a un tel émiettement, une telle confrontation des ego, serait grotesque. Je me suis rendu à Bram [Aude], où se retrouvaient les principales figures de la gauche de gouvernement autour de Carole Delga et j’ai senti une envie et une énergie.

J’ai aussi répondu à l’invitation de François Bayrou à me rendre à la rentrée du MoDem à Guidel [Morbihan], car il faut rassembler le plus grand nombre possible de Français autour des valeurs de la social-démocratie, sans sectarisme et en vertu de solides convictions. Là aussi, j’ai senti une attente. Je vais poursuivre ce travail autour de propositions de fond que je rendrai publiques à l’occasion d’une tournée de tous les territoires qui commencera à Saint-Nazaire [Loire-Atlantique] le 4 novembre.

Certains vous voient au barycentre d’une coalition des « raisonnables » et imaginent déjà que vous pourriez prendre la suite de Michel Barnier, si son gouvernement était censuré…

C’est absurde de spéculer sur l’échec de Michel Barnier, car, si cet échec survenait, la crise politique serait plus grave encore, et nous ne serions peut-être plus dans une situation où il s’agirait de lui trouver un successeur. Il faut essayer de traverser cette crise politique le moins mal possible, éviter à tout prix la crise de régime et faire en sorte que la prochaine élection présidentielle n’aboutisse pas à la victoire de l’extrémisme.

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Sandrine Cassini et  Solenn de Royer

Pour sa rentrée, Glucksmann promet que sa social-démocratie ne sera pas « mollassonne »

Les dirigeants de Place publique ont fait leur rentrée à La Réole, se donnant neuf mois pour structurer leur parti et fabriquer un programme solide. Réfutant tout procès en centrisme, ils trouvent encore l’essentiel de leurs interlocuteurs parmi les opposants de gauche à La France insoumise. 

Fabien Escalona

6 octobre 2024 à 18h36

https://www.mediapart.fr/journal/politique/061024/pour-sa-rentree-glucksmann-promet-que-sa-social-democratie-ne-sera-pas-mollassonne?utm_source=quotidienne-20241006-174745&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20241006-174745&M_BT=115359655566

La Réole (Gironde).– C’est dans « la France des bourgs », mais dans une commune labellisée « d’art et d’histoire », que Place publique, le mouvement coprésidé par les eurodéputé·es Raphaël Glucksmann et Aurore Lalucq, a fait sa rentrée. Ce week-end, sympathisant·es et adhérent·es ont pu contempler la Garonne du haut de la cité médiévale de La Réole, en croisant des élu·es, des figures de la société civile, des journalistes et… quelques personnes en costumes du Moyen Âge, certainement plus attirées par les food trucks que par la réinvention de la social-démocratie.

Après les élections législatives, Raphaël Glucksmann s’était fait discret, hormis deux longs entretiens accordés au Nouvel Obs et au Point. Il s’agissait pour lui, une fois la poussière retombée et un nouveau gouvernement installé, de mettre en scène « un grand travail de fond pour les neuf prochains mois ». Pris au dépourvu par une dissolution qui l’aura empêché de savourer son statut de première tête de liste à gauche aux européennes, il entend aborder un éventuel nouveau scrutin avec un appareil en ordre de marche et un programme adapté au cadre national.

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Raphaël Glucksmann à La Réole, samedi 5 octobre 2024.  © Photo AFP / Thibaud Moritz

Passé de 1 500 adhérent·es à plus de 10 000, Place publique doit en effet revoir ses statuts, censés conjuguer « efficacité » et « démocratie ». La double appartenance, encore permise, fera partie des sujets mis sur la table. Plus généralement, le mouvement devra élargir ses instances et redéfinir les liens entre le sommet et la base. « Nous étions un petit parti centralisé, avec un conseil politique de dix personnes. Ce n’est plus possible », témoigne Saïd Benmouffok, cofondateur de Place publique et responsable de sa branche parisienne.

Sur le fond, poursuit ce dernier, les dirigeant·es du parti veulent décliner à l’échelle de la France le « renouvellement idéologique » qu’ils estiment avoir réussi au niveau communautaire, à travers la notion de « puissance écologique européenne ». D’où des tables rondes résolument tournées vers des enjeux de vie locale et nationale, depuis la prévention sanitaire jusqu’à l’agroécologie, en passant par la ruralité, l’insécurité ou la dette publique. « On a défini l’Europe qu’on voulait et la méthodologie a suivi, on veut faire la même chose pour la France », a affirmé Aurore Lalucq lors du meeting final. 

Une originalité à prouver 

Si un « mouvement puissant » et un « grand projet » sont l’ambition affichée, un doute persiste, jusque parmi les personnes sympathisantes présentes, sur l’espace et l’identité politiques visés par Raphaël Glucksmann. Certes, les responsables de Place publique refusent de se voir coller l’étiquette de « sociaux-traîtres », d’être ramenés à la gauche du passé ou d’être considérés comme une version « moins-disante » du Nouveau Front populaire (NFP).

Mais l’événement de ce week-end apparaît comme le dernier d’une série d’autres rassemblements tenus en ce début d’automne, dans lesquels il était aussi question de raviver la flamme sociale-démocrate, et qui ont pour caractéristique d’avoir été organisés par des protagonistes localisé·es à l’aile droite du Parti socialiste (PS). Raphaël Glucksmann s’est affiché aux rencontres de Bram (Aude) de Carole Delga (présidente de la région Occitanie) et au meeting du maire de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) Karim Bouamrane, qui y a lancé son mouvement « La France humaine et forte ». En retour, ces derniers ont également fait le déplacement à La Réole.

Sur place, les responsables politiques les plus subversifs proviennent des Écologistes. Aucun compagnon de route des Insoumis, fût-il en rupture, n’était présent, au contraire des macronistes en rupture de ban, tels Sacha Houlié ou Clément Beaune. Et aux côtés de Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, on ne trouvait guère de figure d’un syndicalisme plus offensif. Même si des invitations en ce sens ont été infructueuses, cela conforte le spectre d’une bataille des deux gauches, contre lequel mettait en garde Clémentine Autain samedi sur France Inter.

Dans l’assistance, les personnes les plus hostiles à La France insoumise (LFI) n’y voient assurément aucun problème. Bertrand, ex-élu socialiste en Bretagne, espère même que Place publique soit le moyen, au niveau local, de transcender les frontières droite-gauche et de repousser les Insoumis derrière une « ligne rouge », en raison de leur « conception bolivarienne » de l’action politique. « Je pense qu’on n’est pas de la même famille que LFI, poursuit-il, et que l’enjeu est de déplacer le centre de gravité de la gauche mélenchonienne vers la social-démocratie. »

À une tablée de là, Françoise et Gislaine, venues du Val-d’Oise et adhérentes depuis quelques mois, font cependant entendre un autre son de cloche. Convaincues « à 100 % » par le discours de Glucksmann sur les droits humains et l’Europe, elles s’inquiètent que le fossé ne se creuse trop largement avec les Insoumis : « Les militants au niveau local, ce n’est pas pareil que Mélenchon. » Trouvant le style de leur champion « un peu trop Quartier latin », elles soulignent aussi, en pointant du doigt les quinquagénaires de classe moyenne qui les entourent, que la sociologie du mouvement doit se diversifier.

Je ne veux pas laisser penser que Raphaël sera la bouée de sauvetage d’un système que l’on veut profondément transformer, dans un sens social et écologique.

Saïd Benmouffok, cofondateur de Place publique

Croisés dans le public des débats, deux compagnons de route de la campagne des européennes s’avouent également perturbés par la succession d’initiatives à la droite du PS, et attendent d’être rassurés sur la volonté transformative de Place publique« Par hostilité à Mélenchon, décrypte une cadre du mouvement, certains cadres du PS qui critiquaient Raphaël en 2019 le portent maintenant aux nues. Cela centrise son image, mais il n’est pas “moins de gauche” qu’avant. » 

Également en défense, Saïd Benmouffok dit assumer des différences de fond avec le leader insoumis, sur les questions internationales ou le rapport à la démocratie, mais assure que « Place publique ne servira pas de lessiveuse au macronisme » « J’ai combattu Macron pendant sept ans. Comme beaucoup de militants, je ne veux pas laisser penser que Raphaël sera la bouée de sauvetage d’un système que l’on veut profondément transformer, dans un sens social et écologique. » Sous-entendu : ce serait aux nouvelles recrues de s’adapter à ce logiciel, et pas l’inverse. 

Le principal intéressé confie avoir conscience d’une « suspicion à lever », notamment à propos du mot « social-démocratie », derrière lequel « on peut mettre plein de choses ». Lors d’une table ronde dimanche matin, l’ex-patronne des Verts Cécile Duflot, désormais directrice générale d’Oxfam France, a d’ailleurs mis les pieds dans le plat, en prévenant que la gauche ne sera redressée ni par la seule gauche mélenchoniste, ni par un PS fantasmant la restauration de sa domination, ni par ceux qui s’essaieraient à « ranimer les braises tremblotantes de la social-démocratie », historiquement très liée au consensus productiviste.

Un « chemin stratégique » à trouver

Réfutant toute connotation « mollassonne », Glucksmann affirme assumer des « mesures radicales », mais également se méfier des effets d’estrade sans traduction dans la réalité. Selon lui, la social-démocratie serait surtout « une méthode » qui trancherait avec « la conception absolutiste du pouvoir » qu’il critique chez Macron comme chez Mélenchon. Citant La Boétie, qui donne son nom à l’institut de formation fondé par LFI, il a ingénument rappelé que le sous-titre de son célèbre Discours sur la servitude volontaire paru en 1549 était « Le Contr’un » « Ce qui était visé, c’était l’unicité du lieu de pouvoir. »

Le thème a couru tout au long du week-end, durant lequel a été maintes fois fustigée la prise de parole de Jean-Luc Mélenchon au soir du second tour des législatives, revendiquant l’application de « tout le programme, rien que le programme » du NFP. Si Glucksmann considère que le « premier responsable du fiasco » actuel est bien le président de la République, il estime tout de même que ce fiasco a été une « coproduction » dont les partis de gauche ont pris leur part.

« On pouvait être pris au dépourvu au soir du 9 juin, excuse-t-il, mais si on l’est à nouveau dans neuf mois, cela ne sera plus une surprise mais un destin. » Cela implique-t-il de proposer quoi qu’il arrive une offre alternative aux Insoumis, quitte à sacrifier l’union des gauches ? À système électoral constant, le risque serait immense« Pour l’instant, il n’y a pas de chemin stratégique dégagé », admet un cadre du mouvement avec un certain sens de l’euphémisme.

Le jeu serait de fait bien plus ouvert, et pas seulement pour Place publique, avec le passage à la proportionnelle, qui n’est pas revenu pour rien dans la bouche des intervenants. « La prochaine dissolution ne doit pas se dérouler avec le même mode de scrutin, a ainsi affirmé Raphaël Glucksmann dans son discours de clôture. Les forces politiques seront d’emblée placées dans une perspective de coalition, qui ne sera pas un consensus mou mais un rapport de forces. Discuter, ce n’est pas trahir, c’est au contraire construire. »

Le même s’est dit convaincu que le match final opposera l’extrême droite à la « gauche démocratique, humaniste, écologiste ». Comme un écho à la formule ancienne d’un certain Jean-Luc Mélenchon, prophétisant pour sa propre paroisse : « À la fin, ce sera eux [le RN – ndlr] ou nous. »

Fabien Escalona

Raphaël Glucksmann et Place publique, de grandes ambitions pour un petit parti, mais « ce n’est que le visage branché de la Social-démocratie »(L’eurodéputé écologiste David Cormand).

Après son succès aux européennes, rapidement éclipsé par le Nouveau Front populaire, l’essayiste veut jouer un rôle dans la recomposition de la gauche et se prépare pour 2027. Mais son discours essentiellement anti-mélenchoniste et la modestie de son organisation peinent à rassembler.  

Mathieu Dejean,  Névil Gagnepain et Clément Le Foll

2 octobre 2024 à 16h44 https://www.mediapart.fr/journal/politique/021024/raphael-glucksmann-et-place-publique-de-grandes-ambitions-pour-un-petit-parti?utm_source=hebdo-20241005-053008&utm_medium=email&utm_campaign=HEBDO&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[HEBDO]-hebdo-20241005-053008&M_BT=115359655566

Pour sa rentrée politique, Place publique a mis les petits plats dans les grands. Le parti de Raphaël Glucksmann organise, samedi 5 et dimanche 6 octobre, deux jours de conférences et de rencontres à La Réole (Gironde), près de Bordeaux. Autour de l’essayiste se retrouveront l’eurodéputée Aurore Lalucq, coprésidente du mouvement, mais aussi les anciens ministres macronistes Clément Beaune et Aurélien Rousseau, et des socialistes pour la plupart opposés à Olivier Faure, comme Carole Delga, Karim Bouamrane, Benoît Payan ou Anne Hidalgo.

Un grand raout donc, destiné à montrer que Place publique entend jouer un rôle dans la recomposition en cours de la gauche. Fort du résultat de Raphaël Glucksmann aux élections européennes (13,8 % des suffrages exprimés), où il était tête de liste pour la deuxième fois avec le Parti socialiste (PS), le parti lancé en 2018 a ensuite participé aux négociations qui ont conduit à la naissance du Nouveau Front populaire (NFP) – quand bien même son coprésident a refusé d’y participer en personne.

C’est ce qui lui a permis d’obtenir aux législatives une circonscription gagnable, celle d’Aurélien Rousseau dans les Yvelines. De quoi aiguiser l’appétit du mouvement, qui se voulait à sa création la « maison commune » d’un courant de gauche en déshérence après le quinquennat de François Hollande. Depuis les européennes, l’auteur des Enfants du vide (2019) a répété sur tous les tons que son résultat du 9 juin témoignait d’une « inversion du rapport de force » et que Jean-Luc Mélenchon était « un problème immense »pour la gauche.

Illustration 2
Raphaël Glucksmann aux Rencontres de la gauche à Bram, dans le sud-ouest de la France, le 28 septembre 2024.  © Photo Idriss Bigou-Gilles / AFP

Les positions de Raphaël Glucksmann ont d’ailleurs souvent crispé les militant·es d’une gauche plus radicale, qui sont allé·es jusqu’à l’expulser, le 1er-Mai, d’une manifestation à Saint-Étienne. Reléguées au second plan par l’existence du NFP, ces remontrances ont trouvé une oreille attentive parmi les orphelin·es du hollandisme, dont l’ancien ministre socialiste Stéphane Le Foll, qui plaide désormais pour des « assises » avec Place publique et les partisans du « socialisme démocratique français »

C’est cet espace politique étroit, qui va de l’ex-« aile gauche » du macronisme aux socialistes opposé à la ligne d’Olivier Faure, que Raphaël Glucksmann veut faire grandir en repoussant « les murs du macronisme et du mélenchonisme ». Pour le dire plus clairement encore : il a récemment annoncé, dans Libération, se préparer pour la présidentielle de 2027, en travaillant à la « reconstruction de la social-démocratie » et en partant du principe que « si la gauche veut gouverner, elle doit se libérer de Mélenchon et de ses affidés ». Mais pour l’heure, derrière les grandes ambitions et déclarations, Place publique a tout d’un tigre de papier. 

Un parti encore confidentiel

Côté pile, le mouvement de Raphaël Glucksmann se targue d’être en pleine (crise de) croissance et de préparer son évolution : « En 2024, on est environ à plus 400 % en nombre d’adhérents sur la France, se félicite une cadre du parti, qui a souhaité garder l’anonymat. On travaille à une refonte, à s’organiser pour faire face à cette nouvelle ampleur. Ce n’est pas la même chose quand on est 50 sur une boucle de discussion que quand on est 500. » Place publique revendique aussi plus de 150 élu·es locaux. 

Le mouvement a d’ailleurs en ligne de mire les élections municipales de 2026, afin de renforcer son implantation locale. « Nous avons un gros travail d’évolution et de structuration à faire. La ligne, c’est d’aller changer la vie des gens en allant à la conquête du pouvoir par les urnes. Nous sommes un mouvement girondin, nous ne voulons pas enjamber les élections locales. Les municipales de 2026 sont primordiales pour nous », résume Sybille Douvillez, secrétaire générale adjointe de Place publique. 

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Mais côté face, les multiples demandes de Mediapart concernant le nombre d’adhérent·es sont longtemps restées sans réponse, pour que le chiffre de 10 000 nous soit finalement communiqué, loin des 30 000 adhérent·es revendiqué·es en 2019.

Claire Nouvian (fondatrice de l’ONG Bloom) et Thomas Porcher (membre des Économistes atterrés), deux des trois « porteurs de causes » initiaux du parti, ont par ailleurs claqué la porte en 2019. 

L’ambition initiale de Place publique, qui en 2018 voulait fédérer, au-delà des écuries partisanes, des « luttes de terrain » allant des « boues rouges » près de Marseille (Bouches-du-Rhône) à l’expérience de démocratie participative de Kingersheim (Haut-Rhin), est un souvenir lointain. Même dans la période de forte dynamique militante créée par le NFP, le parti a brillé par sa grande discrétion. 

« À gauche, on voulait s’affranchir des partis traditionnels, essayer d’unir au-delà des étiquettes partisanes et penser autrement l’engagement politique à travers des porteurs de causes. On voulait faire émerger des figures qui n’avaient pas vocation à s’exprimer sur tout, le matin économie, l’après-midi sur l’écologie, etc. », se rappelle Saïd Benmouffok, membre fondateur de Place publique, toujours inscrit au secrétariat général du parti. 

La désillusion des « porteurs de causes »

Dès sa création, la ligne sociale, écologique et pro-européenne de Place publique était opposée à celle de La France insoumise (LFI), alors émanation récente du Parti de gauche, notamment sur les questions internationales. Mais Place publique n’était pas encore réductible à la seule bataille pour imposer un leadership social-démocrate face à Jean-Luc Mélenchon. 

Lors du premier meeting du mouvement, à La Marbrerie à Montreuil (Seine-Saint-Denis), on pouvait ainsi croiser des acteurs et actrices de la société civile, des artistes et, côté politique, un méli-mélo de personnalités gravitant entre le Parti socialiste (PS) et le macronisme – le député La République en marche (LREM) Jean-Michel Clément, l’eurodéputé Guillaume Balas, l’ancien ministre de l’écologie Philippe Martin (Génération·s), le conseiller régional écologiste Julien Bayou ou encore le président socialiste du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel. Christian Paul, frondeur du PS, saluaitaussi à l’époque « une initiative courageuse et tonique »

Cet âge d’or a été de courte durée, même si la « glucksmania » lui a survécu. Thomas Porcher quitte le mouvement en mars 2019. « Je n’ai pas envie de servir de caution de gauche au PS, ni que Place publique soit le nouvel emballage d’un produit périmé »indique-t-il alors, dans la foulée de l’alliance avec le PS pour les européennes. Claire Nouvian fait de même au mois d’octobre suivant, dénonçant la « tambouille politique » et l’absence de conviction écologique de « Cazeneuve, Hollande et consorts », qui sont intervenus dans la campagne. Tout se passe comme si, encore aujourd’hui, en voulant faire table rase du passé en matière d’organisation, Place publique avait réveillé les fantômes du hollandisme. 

Sophie Rigard, conseillère municipale d’opposition à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), avait coordonné le volet écologie du programme de Place publique pour les européennes de 2019. Elle se souvient : « Dès qu’on a commencé à avoir le vent en poupe, on a vu débarquer tout un tas d’énarques et de gens qui voulaient se placer, être élus. On prônait un fonctionnement démocratique et horizontal, mais en réalité, parce qu’il fallait aller vite et qu’on n’était pas structurés, c’est eux qui ont pris les clés du camion. »

Il y a une forme de clarification : cette organisation qui était censée être innovante a fait le tour du cadran, c’est le visage branché de la social-démocratie.

David Cormand, eurodéputé écologiste

Comme elle, Charles Braine, ancien marin pêcheur et activiste écologiste, a déchanté après quelques mois stimulants – il était cette année candidat aux européennes sur la liste des Écologistes. Il dit avoir trouvé à Place publique « les mêmes mécanismes qu’il y a dans tous partis politiques ». 

Sophie Rigard s’est progressivement éloignée, de 2020 à 2022. L’investiture par Place publique de Jean-Michel Clément, qui briguait son quatrième mandat consécutif en 2022, a achevé de la décider à partir. « On voulait l’union de la gauche sur des bases radicales, le renouvellement de la classe politique et des pratiques, des militants issus de la société civile, et voilà ce que c’est devenu. Pour certains partis ça met un siècle, pour Place publique, il aura fallu à peine 4 ans pour se renier et trahir sa promesse initiale », regrette aujourd’hui l’élue de Saint-Denis. 

En 2024 comme en 2019, l’alliance avec le PS aux européennes témoigne d’une sorte de redéfinition politique du mouvement. Après le premier tour des législatives de juin 2017, Raphaël Glucksmann écrivait dans Le Nouvel Obs « Le PS et les Verts ont vécu : qu’ils n’empêchent pas, en refusant de mourir, la gauche de renaître. » Finalement, son parti a servi de bouée de sauvetage à ce même PS deux ans plus tard. 

Cette alliance s’explique d’abord par un effet d’aubaine réciproque : elle a permis à Place publique d’avoir deux eurodéputé·es en un temps record, et à un PS exsangue d’éviter l’extinction (en 2019, la liste conduite par Glucksmann obtient 6,2 %).

Faire du neuf avec de l’ancien

Le bon score de Raphaël Glucksmann en 2024 lui ouvre à présent une fenêtre d’opportunité dans laquelle s’engouffrent avec lui les adversaires d’Olivier Faure, qui vouaient l’essayiste aux gémonies il y a cinq ans, mais se retrouvent aujourd’hui sur la volonté de se séparer de LFI. Au sortir des élections législatives, Place publique a vite claqué la porte du NFP, reniant une nouvelle fois ses velléités d’union. Le parti est donc devenu le support opportun des anti-Faure et des anti-LFI. 

Mais dans cette période de durabilité incertaine du gouvernement de Michel Barnier, chacun·e y va de son initiative pour redonner des couleurs à une social-démocratie sortie moribonde de la présidentielle de 2022 (Anne Hidalgo ayant obtenu 1,75 % des voix). Karim Bouamrane, le maire de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), va lancer son propre mouvement cette semaine ; le député PS Philippe Brun a déjà créé le sien ; et Carole Delga, présidente socialiste du conseil régional d’Occitanie, a tenu ses « rencontres de la gauche », samedi 28 septembre, en compagnie de… Raphaël Glucksmann. 

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Dans ce paysage morcelé, l’essayiste a l’avantage de la notoriété, mais il lui manque toujours un appareil digne de ce nom pour rassembler – tout comme François Ruffin, confronté au même problème. Dans Le Point, le coprésident de Place publique dit vouloir construire un « parti de masse » et « bâtir une force sociale-démocrate dominante intellectuellement ». Cet entretien a été abondamment relayé sur le réseau social X par les député·es socialistes proches de la ligne Hollande. À Libération, Raphaël Glucksmann dit avoir pour modèle « ce que Mélenchon a fait », à savoir « renouveler la doctrine, former des cadres, des militants… ».

L’eurodéputé écologiste David Cormand, qui a toujours regardé Place publique avec circonspection, y voit une clarification : « Place publique avait quelque chose d’ambigu dès le départ, très donneur de leçon sur l’unité, mais à l’arrivée, c’est le cache-sexe du PS. Il y a une forme de clarification de la part de Raphaël Glucksmann : cette organisation qui était censée être innovante a fait le tour du cadran, c’est le visage branché de la social-démocratie. » 

Par un concours de circonstances, Place publique joue désormais un rôle dans les tentatives des opposant·es à Olivier Faure pour rééquilibrer la gauche en faveur du pôle social-démocrate. Mais David Cormand s’inquiète d’un effet pervers de cette polarisation : « Ce faisant, Raphaël Glucksmann redonne de la vigueur à l’objet social du mélenchonisme, qui est de mettre à bas la social-démocratie. C’est une erreur tactique et doctrinaire. » 

Raphaël Glucksmann se défend pourtant de vouloir faire renaître à l’identique ce projet politique : « Je suis certain qu’une social-démocratie renouvelée, écologiste et humaniste, parlant à nouveau d’industrie et de travail, claire sur la défense et la sécurité dans un continent en guerre, sera la digue face à l’extrême droite », déclare-t-il au PointYannick Jadot participera d’ailleurs aux rencontres de Place publique à La Réole, pour discuter d’écologie. Sa présence rappellera peut-être qu’un bon résultat aux élections européennes n’est pas prédictif de succès électoraux sur le long terme. 

Mathieu Dejean,  Névil Gagnepain et Clément Le Foll

Karim Bouamrane, le maire de Saint-Ouen, veut incarner la social-démocratie

L’édile a lancé, jeudi, au stade Bauer de la ville de Seine-Saint-Denis, le mouvement La France humaine et forte. Une nouvelle initiative sociale-démocrate grâce à laquelle il compte se faire une place parmi les figures de la gauche de compromis. 

Par Laurent Telo Publié le 04 octobre 2024 à 00h04, modifié le 04 octobre 2024 à 12h40

Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/10/04/karim-bouamrane-le-maire-de-saint-ouen-veut-incarner-la-social-democratie_6343102_823448.html

Karim Bouamrane lors du meeting du mouvement La France humaine et forte, au stade Bauer, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.
Karim Bouamrane lors du meeting du mouvement La France humaine et forte, au stade Bauer, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.  CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

L’acte II de « la social-démocratie contre-attaque » avait lieu à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), jeudi 3 octobre. Cinq jours après les Rencontres de la gauche organisées par la présidente socialiste de la région Occitanie, Carole Delga, et deux jours avant le grand raout de Place publique dirigé par l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, Karim Bouamrane, maire socialiste de Saint-Ouen depuis 2020, lançait son mouvement La France humaine et forte sur la pelouse du stade Bauer, autant en travaux que ce courant de la gauche modérée, de compromis, que beaucoup ambitionnent d’incarner.

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Environ 4 000 personnes s’étaient déplacées ; beaucoup de médias, des pontes de la gauche – l’ancien président de la République François Hollande, Carole Delga, Raphaël Glucksmann, le président du groupe socialiste au Sénat, Patrick Kanner, le président de la Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel, l’adjointe de la maire de Paris, Anne Hidalgo, Lamia El Aaraje, notamment – pour écouter une personnalité politique inconnue du grand public il y a encore trois mois. Mais dont le nom a circulé, après la dissolution de l’Assemblée nationale, comme premier ministrable. Depuis ce surgissement, Karim Bouamrane, 51 ans, s’ajoute à la liste de ceux qui, au Parti socialiste (PS) et dans ses satellites, veulent faire prospérer leur petite boutique loin des excès dénoncés de La France insoumise (LFI).

Son discours s’est concentré sur quelques valeurs de gauche vraiment très universelles. « Le beau doit être un objectif politique. » « Nous devons emprunter un chemin du bonheur. Nous sommes rassemblés car la gauche doit revenir au pouvoir. Elle va revenir. Nous y croyons et nous y allons y arriver. » « Nous sommes la France de l’idéal républicain, des fondements républicains. Rassembler pour insuffler un nouvel espoir. » Il s’est tout de même permis d’asséner une claque, en passant, à LFI : « Nous ne devons pas être dans l’incantation, dans la rupture stérile. » Et un soufflet au premier secrétaire du PS, Olivier Faure, accusé par ses opposants internes d’être soumis à Jean-Luc Mélenchon : « Nous, à gauche, nous aurions dû tout mettre en œuvre pour être en responsabilité, a scandé Karim Bouamrane. Il aurait fallu rompre avec la posture du 100 % du programme du Nouveau Front populaire. En fait, nous savions que nous n’obtiendrions rien. »

Carole Delga, François Hollande et Raphaël Glucksmann au meeting de La France humaine et forte, au stade Bauer de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.
Carole Delga, François Hollande et Raphaël Glucksmann au meeting de La France humaine et forte, au stade Bauer de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.  CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
Karim Bouamrane lors du meeting du mouvement La France fumaine et forte, au Stade Bauer, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.
Karim Bouamrane lors du meeting du mouvement La France fumaine et forte, au Stade Bauer, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.  CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

« Que l’espoir soit de plus en plus partagé ! »

Karim Bouamrane est le fils d’un maçon marocain, qui porte un costume trois pièces impeccable, et distille cash, aux journalistes, un franc-parler censément brouilleur de lignes. Il a commencé sa carrière politique au Parti communiste français. Au PS, il se situe dans le même courant qu’Olivier Faure, mais pas sur la même ligne. Karim Bouamrane place ses ambitions personnelles sur une rampe de lancement très médiatique. Le 17 avril, il se retrouve en une du New York Times, en tant que maire très actif d’une commune accueillant le village des athlètes pendant les Jeux olympiques et paralympiques. Il surfe debout sur la vague olympique et sur la rumeur qui l’envoie sérieusement à Matignon… durant quelques jours. Son créneau : devenir le porte-drapeau d’une élite populaire.

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Certains le surnomment « l’Obama de la Seine ». Jeudi, l’homme a en tout cas montré qu’il savait rassembler. Parmi les présents, l’ancien ministre des transports d’Emmanuel Macron, Clément Beaune : « Cette soirée fait partie des initiatives intéressantes du moment. Quelque chose se passe depuis les élections européennes, avec une gauche qui s’élargit. Karim, que je connais depuis longtemps, fait partie des gens avec qui j’ai envie de travailler. » L’acteur Roschdy Zem a envoyé une vidéo pour soutenir son meeting. Dans les gradins était aussi assis l’ancien joueur et entraîneur de football Rolland Courbis : « J’avais un papa gaulliste et une maman socialiste. » Peut-être le début d’une synthèse atypique et d’un mouvement politique de premier plan pour Karim Bouamrane. Si tous les Tontons flingueurs socialistes, présents tout sourire au stade Bauer, veulent bien lui laisser une chance.

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Parviendra-t-il à se distinguer en enjambant une communication politique maligne ? Il lui faudra muscler sa ligne politique, qui peut se résumer ainsi, pour l’instant : « Que l’espoir soit de plus en plus partagé ! » L’originalité de cette soirée résidait dans la venue d’Olivier Faure, placé à quelques sièges de tous ceux qui, au PS, veulent l’éjecter de son poste de premier secrétaire. Le 28 septembre, il a séché les Rencontres de la gauche à Bram (Aude). Samedi, à La Réole (Gironde), pour la rentrée politique de Raphaël Glucksmann, il sera représenté par la maire de Nantes et numéro deux du PS, Johanna Rolland. Tous les autres, embarqués dans le même train d’une social-démocratie renaissante, seront bien là.

Des habitants du quartier du stade Bauer écoutent parler Karim Bouamrane, lors du meeting du mouvement La France humaine et forte, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.
Des habitants du quartier du stade Bauer écoutent parler Karim Bouamrane, lors du meeting du mouvement La France humaine et forte, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), le 3 octobre 2024.  CAMILLE MILLERAND / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Laurent Telo

Avec Karim Bouamrane, la « gauche du réel » a trouvé un nouveau fantassin

Le maire socialiste de Saint-Ouen a lancé son propre mouvement, « La France humaine et forte », en présence de François Hollande, Carole Delga et Raphaël Glucksmann. Au PS, les ambitions individuelles sont multiples, en quête de synergie, malgré l’absence de tout programme.

Mathieu Dejean

4 octobre 2024 à 08h43 https://www.mediapart.fr/journal/politique/041024/avec-karim-bouamrane-la-gauche-du-reel-trouve-un-nouveau-fantassin?utm_source=hebdo-20241005-053008&utm_medium=email&utm_campaign=HEBDO&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[HEBDO]-hebdo-20241005-053008&M_BT=115359655566

SaintSaint-Ouen (Seine-Saint-Denis).– La gauche sociale-démocrate aime répéter les choses trois fois, histoire que son message porte bien. « Nous sommes rassemblés car la gauche doit revenir au pouvoir en 2027. Nous sommes rassemblés car la gauche se doit de revenir au pouvoir en 2027. Nous sommes rassemblés car la gauche va revenir au pouvoir en 2027. » Jeudi 3 octobre au soir, face à la tribune du mythique stade Bauer (celui du Red Star) et devant 3 000 personnes, c’est le maire socialiste de Saint-Ouen Karim Bouamrane, accueilli en rock star sur Soul Power de James Brown, qui s’est livré à l’exercice.

Face à lui, dans une rangée au milieu de la foule, l’applaudissent François Hollande, Carole Delga, Raphaël Glucksmann ou Jean-Christophe Cambadélis – entre autres membres de la grande famille de la « gauche du réel ». Seul Bernard Cazeneuve manque à l’appel alors qu’il était annoncé. L’ancien premier ministre s’est excusé, mais a versé son écot à la stratégie alternative en cours de ces socialistes rejetant l’unité de la gauche, en critiquant vertement dans une interview au Monde la direction du Parti socialiste (PS) qui, au soir du 7 juillet, « s’est soumise, une fois encore, à Jean-Luc Mélenchon ».

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Karim Bouamrane le 3 octobre à Saint-Ouen, lors du lancement de son mouvement politique. © Photo Bastien André / Hans Lucas via AFP

Si Cazeneuve n’a pas assisté à la naissance de « La France humaine et forte », le mouvement politique de Karim Bouamrane, dont le nom avait aussi circulé en août pour incarner une « ouverture à gauche » pour Matignon, il ne faut pas y voir le signe de rivalités naissantes, assure le maire de Saint-Ouen. Le premier secrétaire du PS Olivier Faure, a d’ailleurs fait un passage rapide.

« Toutes les initiatives des gens inspirants doivent être prises avec considération, et Karim Bouamrane est quelqu’un d’inspirant », confie le premier secrétaire, avant de s’éclipser pour participer à l’émission « L’Événement », sur France 2. « Il a toujours été loyal, il a soutenu le Nouveau Front populaire (NFP), il fait partie d’une nouvelle génération qui émerge »,ajoutait-il, un sourire en coin. Le sous-entendu pour Bernard Cazeneuve, démissionnaire du PS et qui n’a jamais soutenu le NFP, est clair. Par sa présence, le premier secrétaire a aussi fait acte de diplomatie interne, alors que ses opposants et opposantes dans le parti, nombreux au stade Bauer, veulent prendre leur revanche au prochain congrès du PS, en 2025.

 La « trilogie » sociale-démocrate

La multiplicité actuelle des initiatives de l’aile droite du parti témoigne de cette volonté d’émancipation de la gauche unie. Là encore, le message de la renaissance du pôle social-démocrate aura été martelé trois fois en cette rentrée politique. À Bram (Aude) la semaine dernière autour de Carole Delga, présidente de la région Occitanie ; à Saint-Ouen autour de Karim Bouamrane ce 3 octobre, et ce week-end à La Réole (Gironde) autour de Raphaël Glucksmann.

« C’est une trilogie, sourit le sénateur socialiste Patrick Kanner. Un mouvement de fond est en train de naître autour de ce qu’on appelle la social-démocratie ou le socialisme à la française, avec sa composante écologique incontournable. » En revanche, le programme se résume souvent en une idée, quasi obsessionnelle : « On ne peut pas avoir fait quatre mois de campagne avec Glucksmann et retomber sous le leadership de Jean-Luc Mélenchon. »

Le nom du fondateur de La France insoumise (LFI) n’a pas été prononcé par Karim Bouamrane ni par ses soutiens, mais il était omniprésent entre les lignes. « On doit absolument rompre avec le bruit et la fureur. Ici on préfère mettre les mains dans le cambouis plutôt que d’attendre le fameux grand soir qui n’advient jamais », a déclaré à la tribune Flora Ghebali, connue comme chroniqueuse sur RMC et BFMTV et engagée avec les Écologistes aux européennes (elle a depuis créé le mouvement « Les Fourmis », dans la foulée d’un essai homonyme à succès).

Nous aurions dû tout mettre en œuvre pour être en responsabilité. Il aurait fallu rompre sans ambiguïté avec la posture du “100 % du programme, et rien que le programme”.

Karim Bouamrane

Dans son discours, Karim Bouamrane a aussi critiqué la position du triple candidat à la présidentielle au soir de l’arrivée en tête du NFP aux législatives anticipées : « Nous aurions dû tout mettre en œuvre pour être en responsabilité. Il aurait fallu rompre sans ambiguïté avec la posture du “100 % du programme, et rien que le programme”, parce que nous savions qu’avec cet objectif irréaliste, nous obtiendrions 100 % de rien, et malheureusement c’est ce qui s’est passé. » L’Audonien a appelé à « sortir de la tenaille d’une radicalité qui divise » et à « assumer notre leadership ».

Dans la tribune, le ban et l’arrière-ban du hollandisme, nostalgiques des années 2000 et d’un PS social-libéral hégémonique à gauche, ne pouvaient qu’approuver. Cette « gauche zombie » était représentée par ses spécimens les plus emblématiques, tels Jean-Christophe Cambadélis, récemment condamnépour détournements de fonds publics, l’ancien ministre Stéphane Le Foll, l’éditorialiste Laurent Joffrin, le président du Parti radical de gauche (PRG) Guillaume Lacroix, ou encore Gilles Finchelstein, secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès.

Société civile et macronistes dans le public

Quelques macronistes déchus ou en rupture avaient aussi fait le déplacement, comme les anciens ministres Emmanuelle Wargon et Clément Beaune ou l’ancienne députée Laetitia Avia (condamnée pour harcèlement moral en 2023). 

À la tribune, Karim Bouamrane assume de dépasser les clivages partisans, non sans rappeler les postures d’Emmanuel Macron en 2017. « La sécurité, c’est une valeur de gauche. Oui, la gauche doit se réapproprier les valeurs de sécurité, d’autorité et de civisme », a-t-il par exemple déclaré. « Les parcours différents sont notre force. Nous sommes une force en mouvement, les amis », a répété, toujours trois fois, le maire de Saint-Ouen, célébrant ensuite « cette France fière et volontaire, qui doit porter la paix dans une Europe forte en Ukraine et au Proche-Orient ».

Par rapport aux « personnalités » en tribune, celui qui a été propulsé en une du New York Times avant les Jeux olympiques, puis fait l’objet d’un portrait laudateur du Figaro Magazine, présente la singularité d’être audible auprès d’un public qui rejette les partis politiques traditionnels.

L’ex-animatrice Hapsatou Sy, qui a fait condamner Éric Zemmour pour injure publique à caractère raciste après ses propos tenus contre elle en 2018, a ainsi fait un retour remarqué en prenant la parole sur scène, en soutien à Bouamrane. « Nous sommes rassemblés pour parler d’un sujet qui transcende les clivages : l’espoir que nous devons à nos enfants. […] Il est facile de se laisser submerger par le pessimisme diffusé à longueur de journée par une classe politique qui a perdu de sa grandeur », a-t-elle déclaré, précisant que certains politiques présents ce soir-là pouvaient se sentir « fortement concernés ».

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2 octobre 2024

Dans le public, Rida Farhat, venu d’Amiens (Somme) par sympathie pour l’initiative et le parcours de Karim Bouamrane, confie : « Les partis traditionnels, c’est mort. On est en 2024, il faut qu’on vive avec notre temps. C’est un gars du peuple, du 9-3, il faut qu’on se batte avec lui contre les monarques qui se croient encore à Versailles. » Il ajoute compter sur lui pour mettre en avant des profils issus de la société civile, ce que la gauche peine toujours à faire.

La « gauche du réel » n’a pas encore de feuille de route ni un début concret de programme, mais elle ne manque donc pas de candidat·es aux plus hautes fonctions. Aussi affirme-t-elle ne plus vouloir se laisser surprendre, comme ce fut le cas le 9 juin, au moment de la dissolution de l’Assemblée nationale. En fin de meeting, Raphaël Glucksmann annonçait la suite : « On doit bosser, bosser, bosser. » Sinon, malgré le charme social-démocrate du rythme ternaire, cela serait beaucoup de bruit pour trois fois rien.

Mathieu Dejean

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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