En Alsace, la réouverture à la navigation d’une portion abandonnée du canal Rhin-Rhône divise

Des travaux ont commencé, début septembre, pour permettre le passage de petits bateaux de plaisance. Des associations locales redoutent la perte d’un sanctuaire de biodiversité, tandis que l’association de protection de l’environnement Alsace Nature soutient le projet. 

Par Stéphanie Wenger (Strasbourg, correspondance)Publié le 04 octobre 2024 à 15h35

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Vue du canal Rhin-Rhône à Artzenheim (Haut-Rhin), le 20 août, 2024.
Vue du canal Rhin-Rhône à Artzenheim (Haut-Rhin), le 20 août, 2024.  FREDERICK FLORIN/AFP

A proximité de l’écluse d’Artzenheim (Haut-Rhin), l’ancien canal du Rhône au Rhin s’écoule placide vers le nord. Le long des berges, des érables, des aulnes, des marronniers… Les uns, bicentenaires, majestueux, surplombent la surface, d’autres, plus jeunes, poussent sur les rives, parfois dans l’eau, sous laquelle zigzaguent de petits poissons. Papillons et libellules bleutées se posent à la surface. La piste cyclable qui longe le canal est très appréciée des cyclotouristes européens. Sur le pont, où traverse la D111, un tag prévient : « Touche pas à mon canal sauvage ! »

Des travaux ont en effet commencé, début septembre, pour remettre en navigation la portion de 24,5 kilomètresqui relie Artzenheim à Friesenheim (Bas-Rhin). Ouvert en 1933, le canal, reliant la Saône, affluent du Rhône, au Rhin, s’étend sur 375 kilomètres, navigables en grande majorité. La section alsacienne de 60 km a été en partie délaissée, puis abandonnée à partir des années 1960.

Depuis, la nature a regagné le terrain, convertissant les lieux en habitat d’espèces telles que le muscardin, la grenouille de Lessona, le papillon grand mars, le chat forestier ou encore la linotte mélodieuse… Aujourd’hui, la région Grand-Est, propriétaire de la voie, ambitionne d’y développer la plaisance : un projet à 46,5 millions d’euros, en partie soutenu par des fonds européens. A terme, le réaménagement doit permettre à des bateaux de 5 mètres de se croiser. La région anticipe le passage de six mille bateaux et des retombées de 9 à 12 millions d’euros par an.

Racines des arbres endommagées

L’aménagement de la véloroute du Rhin, en 2010, n’a que peu dérangé l’écosystème, mais la remise en navigation risque de le faire, alertent des associations locales. Mandaté par elles, le cabinet d’avocats Huglo Lepage a déposé un recours, vendredi 27 septembre, devant le tribunal administratif de Strasbourg. Ces associations dénoncent « l’absence d’autorisation de dérogation “espèces protégées” comme de mesures ERC [éviter, réduire, compenser] pour protéger les zones humides dépendantes du cours d’eau, qui risquent d’être détruites », explique MThéophile Bégel. Les opposants appellent à manifester le 5 octobre à Marckolsheim (Bas-Rhin), principale ville sur le trajet du projet.

« On va couper ce qui déborde, à droite et à gauche », s’alarme Pascal Lacombe, du collectif Le Chaudron des alternatives, en montrant les arbres et les herbes qui bordent le canal. Francis Guth, de l’association Porte du Ried Nature, redoute les dégâts causés par l’augmentation du tirant d’eau, destinée à rendre possible la navigation dans les deux sens. « Le canal fuit, explique-t-il en montrant un fossé parallèle en contrebas où s’est constituée une zone humide qui longe tout l’ouvrage. En augmentant la hauteur d’eau, les fuites vont augmenter aussi. La solution proposée est de creuser une tranchée de 5 mètres sous la piste cyclable pour imperméabiliser, avec quelques tuyaux pour préserver la zone humide. »

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Le militant alerte aussi sur la pose depalplanches servant à consolider les berges : « Cinq hectares de métal en tout. Pour nous, ce projet ne peut être mené sans dommage à l’environnement et à la biodiversité. » Les racines des arbres seront amputées ou endommagées par ces travaux. L’étude d’impact du projet parle de coupes à plusieurs reprises, mais elles sont qualifiées de « ponctuelles ». Autre critique soumise par le collectif opposé au chantier, et portée devant le juge administratif : les travaux étant divisés en deux phases très inégales (1,5 kilomètre puis 23 kilomètres), l’étude d’impact n’a véritablement concerné qu’une surface très limitée.

Des craintes confirmées par l’hydroécologue et enseignant-chercheur à l’université de Strasbourg Serge Dumont, qui a plongé dans le canal et y a notamment identifié la bouvière, un poisson d’eau douce menacé : « Sa disparition est certaine avec l’aménagement du canal. Ce poisson pond ses œufs entre les deux valves d’un mollusque, l’anodonte, qui vit uniquement dans les fonds vaseux avec peu de courant. »

Compromis possible entre tous les intérêts

Les associations de protection de l’environnement sont cependant divisées. La plus importante de la région, Alsace Nature, soutient le projet et a rejoint le comité de pilotage et le comité technique. « Si le canal devait être remis en état, nous voulions fixer des lignes rouges à ne pas franchir », explique Daniel Reininger, pilote du réseau eau pour Alsace Nature, qui estime un compromis possible entre tous les intérêts, touristique, économique et environnemental. L’association dit avoir été entendue sur plusieurs points, notamment sur la réduction des tranchées, de moitié par rapport à ce qui était prévu, ou le déplacement d’une écluse à construire en raison de la présence d’un nid de martins-pêcheurs.

« Nous sommes arrivés à quelque chose qui paraît acceptable. On verra si c’est le cas à la fin des travaux, assure M. Reininger, qui insiste sur la résilience des milieux aquatiques. Nous serons vigilants, notamment sur la mise en œuvre du plan de gestion. » Concernant les coupes d’arbres, Alsace Nature explique que la plupart sont des arbres d’alignement qui ont été plantés lors du creusement du canal et sont âgés, donc que la perte est limitée.

« Si l’on veut sauver ce canal, il faut intervenir, défend, de son côté, Frédéric Pfliegersdoerffer, maire de Marckolsheim, également conseiller régional (Les Républicains, centristes et indépendants), qui porte le projet. Sinon il n’y aura plus de milieu aquatique ou de zone humide. Dans le Haut-Rhin, le canal est à sec à certains endroits, faute d’alimentation et d’entretien. » Les défenseurs du projet insistent également sur la présence plus au sud d’une zone protégée qui sera préservée, et conservera un rôle de réservoir de biodiversité.

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L’Association des commerçants de Marckolsheim appuie le projet. Tan Boy, qui y tient une buvette éphémère, n’est pas insensible à la question de l’environnement, « mais, pour l’instant, je ne vois que des petits poissons et des arbres défraîchis. Tout ce qui peut amener de l’entretien au site et des touristes ou des investisseurs me paraît bien ».

L’écologue Annik Schnitzler, professeure honoraire d’écologie forestière à l’université de Lorraine, estime, elle, qu’un autre type de tourisme est possible. « Il faut prendre le temps de l’expliquer, mais les gens peuvent tout à fait comprendre et apprécier ce type d’ensauvagement, explique-t-elle. Cette région était autrefois une zone de marais. On a tout asséché pour l’agriculture. Que ces milieux aient pu se reconstituer et se développer pendant soixante ans sur une telle surface est une chance. Il ne faut pas la détruire. »

Stéphanie Wenger (Strasbourg, correspondance)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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