Macron et l’UE sacrifient notre modèle social

Idée fausse n°1 : « les services publics dégradés coûtent trop cher »
– Le vieillissement de la population, cause n°1
– La Commission européenne a tout planifié
– Un système français très protecteur

Idée fausse n°2 : « des finances ingérables et plus d’impôts »

– Les dépenses sont restées stables
– L’État mis à la diète…

Ce qu’il faut retenir


https://elucid.media/analyse-graphique/depenses-publiques-france/macron-bruxelles-octobre-2024-sacrifient-modele-social-autel-neoliberalisme

École, hôpital, sécurité, défense, services administratifs : les services publics français sont en déliquescence et tout le monde peut en observer au quotidien les dramatiques effets. Effets qui ne produiront d’ailleurs toutes leurs conséquences que dans quelques années en termes de productivité, de bien-être, de lien social, d’espérance de vie en bonne santé.

Idée fausse n° 1 : « Les services publics nous coûtent un pognon de dingue et sont pourtant très mal gérés »

Commençons par rappeler que les dépenses publiques regroupent des choses très différentes ; plus de la moitié des sommes correspondent à de la protection sociale ou à de la protection santé.

Structure des dépenses publiques en 2022

Elles sont réalisées par les 3 types d’administration publique :

  1. l’État (enseignement, police, justice, défense…) ;
  2. les collectivités locales (région, département, commune…) ;
  3. et les administrations de Sécurité sociale (retraite, santé…).
Principales dépenses par administration publique en 2023

Mais gare à ne pas tomber dans le piège de la propagande néolibérale qui vise à conclure que la dégradation des services publics ne serait liée qu’à une « mauvaise gestion », à une « gabegie » où l’on paierait sans cesse plus pour avoir moins, notamment à cause de fonctionnaires indolents. On se demande même pourquoi tant de jeunes se détournent d’emplois publics censés être aussi « agréables », à tel point qu’il devient impossible de remplacer les départs en retraite de tant d’enseignants ou d’infirmières…

Source : Europe 1

Pourtant, il est vrai que les « dépenses publiques » ne cessent d’augmenter année après année, et ce depuis plus d’un siècle. Elles représentaient en 2023 l’équivalent de 57 % du PIB, en baisse d’un point par rapport à 2022.

Dépenses publiques en France, 1870-2023

Contrairement à ce que beaucoup de médias mainstream laissent entendre, les dépenses publiques ne sont pas une partie du PIB. La mention du PIB ne sert que de point de comparaison. Dès lors, lorsque l’on entend que les dépenses publiques représentent l’équivalent de 57 % du PIB, cela ne signifie absolument pas que les « dépenses privées » représentent 100 – 57 = 43 % du PIB (et c’est pourtant bien ce que l’on veut faire croire au public). En réalité, les dépenses privées représentent au moins 130 % du PIB. Pour bien comprendre tout ceci, nous vous renvoyons vers notre article sur la grande arnaque du « jour de libération fiscale ».*

Si la hausse de 10 % à 58 % du PIB semble gigantesque, c’est en fait un phénomène relativement naturel qui accompagne le développement de tous les pays. Ainsi, la moyenne des dépenses publiques dans la zone euro est de 50 %, dont 55 % pour l’Italie et la Belgique, ce qui montre bien qu’il n’y a pas d’anomalie délirante en France : les dépenses ont très fortement augmenté presque partout depuis 80 ans.

Dépenses publiques en Europe en 2023

Certes, la France est en tête des dépenses en Europe, mais les quelques points d’écart entre la France et la moyenne de la zone euro s’expliquent assez bien : la moitié de l’écart correspond à des dépenses de protection sociale mutualisées (soit autant de dépenses d’assurances privées en moins) et le reste correspond à des particularités françaises.

Il est assez logique que la France dépense plus pour sa protection sociale, car elle a une des plus fortes espérances de vie. Cela est également logique pour l’enseignement et le logement, car nous avons une démographie dynamique, etc.

Écart de dépenses publiques entre la France et la moyenne de la Zone Euro en 2022

Plus en détail, et si on met de côté les dépenses sociales (pour lesquelles la France est championne), la France ne se distingue de ses voisins européens que par une importante part des dépenses consacrée au soutien à l’économie, principalement à destination des entreprises (cf. « Affaires économiques »).

Autrement dit, c’est le soutien aux entreprises qui place la France dans le haut du classement des dépenses publiques hors Sécurité sociale.

Dépenses publiques hors dépenses de protection sociale en 2022

À l’inverse, les dépenses dans le fonctionnement des administrations publiques restent très contenues et gérées avec une réelle parcimonie : la France se situe ainsi dans la moyenne inférieure des grands pays d’Europe sur ce point.

Dépenses publiques hors sécurité sociale dans une sélection de pays en 2022

Concentrons-nous maintenant sur la France pour analyser la contribution de chaque secteur, en commençant par les dépenses de protection sociale, vu qu’elles ont été les principales responsables de la forte croissance des dépenses publiques.

Évolution des dépenses publiques de la France, 1960-2023

Le vieillissement de la population, principale cause de la hausse des dépenses publiques

Les dépenses publiques de Protection sociale ont accompagné le développement de notre pays durant les Trente Glorieuses. Elles ont même été une des causes de ce fort développement, en libérant les actifs de charge de la retraite des aînés, en éduquant longtemps une grande partie des actifs, et en augmentant l’espérance de vie et donc la durée de consommation, etc.

Dépenses de santé et gain d'espérance de vie en France, 1950-2022

Quand on observe l’évolution des dépenses de protection sociale, il apparaît que la gestion des partenaires sociaux a été relativement bonne : en réalitéles déficits de la Sécurité sociale ont été fort limités.

Dépenses et recettes de la Sécurité sociale en France, 1960-2023

Le fameux « trou de la Sécu » a toujours été très faible rapporté à l’énormité de la dépense. Il a été causé par la volonté politique de ne pas équilibrer pleinement le régime en augmentant les cotisations, comme cela est toujours le cas dans tout système assurantiel. C’est ce que font les mutuelles tous les ans, sans aucun psychodrame.

Environ 80 % des dépenses de protection sociale (qui sont majoritairement supportées par la Sécurité sociale, mais également par les administrations centrales et locales, ce qui explique que leur total soit légèrement supérieur à celui du graphique précédent) sont constituées des dépenses de retraite et de santé.

Dépenses de protection sociale en France, 1960-2022

La forte augmentation des dépenses a connu deux causes successives. La première a donc été le développement économique et social du pays jusque dans les années 1990.

La France avait fait le choix de sortir les retraités de la misère : leur taux de pauvreté est passé de près de 45 % en 1970 à près de 11 % actuellement, ce taux étant en forte hausse depuis l’élection d’Emmanuel Macron…

Taux de pauvreté des actifs et des retraités en France, 1970-2022

La fin de la misère pour les retraités, c’est aussi une conséquence de la hausse des dépenses publiques. Et comme la France a l’un des plus hauts taux de dépenses publiques, elle a en retour l’un des plus bas taux de retraités pauvres en Europe. Mais, « étrangement », ce genre de réussite française ne semble pas intéresser nos grandes chaînes prétendument d’information…

Taux de pauvreté des plus de 65 ans en 2022

La deuxième cause de la forte hausse des dépenses publiques, depuis la fin des années 1990, est le vieillissement de la population, qui se fait de plus en plus sentir. Le ratio entre les actifs et les retraités est passé de 3 à près de 1,5 en un demi-siècle.

Retraites en France : rapport démographique du régime général, 1960-2023

Ce phénomène est lié à l’augmentation de l’espérance de vie, qui a été permise par la création de notre efficace système de santé après-guerre. S’est rajouté par-dessus l’effet démographique du baby-boom des Trente Glorieuses. Dès lors, ce vieillissement va encore se poursuivre durant des décennies. Par exemple, la population de plus de 80 ans va encore augmenter de moitié dans les 15 ans à venir.

Population de la France métropolitaine par âge en 1980, 2023 et 2040

À ce problème démographique s’est ajouté un mécanisme plus insidieux consacré à soutenir le secteur privé, sous forme de subventions et de crédits d’impôt. Ces aides et subventions publiques (destinées également à certains ménages) représentaient au minimum 120 milliards d’euros de dépenses directes en 2020 (et bien plus en incluant tous les mécanismes d’aides), en forte augmentation depuis les années 2000.

Elles représentaient alors 5 % des dépenses publiques totales contre 8 à 10 % aujourd’hui. C’est d’une part un effet du pillage néolibéral de l’État au bénéfice du secteur privé, mais également une conséquence de l’euro qui, pénalisant les entreprises par la fixité du taux de change, oblige à les subventionner pour qu’elles ne s’écroulent pas.

Aides et subventions publiques en France, 1980-2024

La Commission européenne a déjà planifié la destruction de notre modèle social

Pour conserver le même niveau de retraite, il faudrait cotiser deux fois plus. Mais les réformes des retraites se sont enchaînées pour éviter une telle hausse des impôts. Les dépenses de retraite stagnent, voire diminuent depuis 2014. Comme le nombre de retraités continue d’augmenter, cela signifie que le revenu moyen perçu par les retraités est, proportionnellement, un peu plus bas qu’il y a 10 ans.

Mais ce n’est rien par rapport à ce qui se trame à Bruxelles. La Commission européenne publie régulièrement ses « prévisions » concernant les dépenses de retraite dans un « Ageing Report ». Ces prévisions se transforment ensuite en objectifs et donc en « recommandations » du Conseil (quasiment obligatoires).

Les dernières « projections » publiées en 2021 (le néolibéralisme résiste même aux pandémies) prévoient ainsi que ces dépenses de retraite passeront de 15,6 % à 12,6 % entre 2030 et 2070 : près de 20 % de baisse de la dépense publique totale de retraite en 40 ans !

Part des plus de 65 ans dans la population et dépenses de retraite, 1960-2023-2070

Dans le même temps, dans son scénario à fécondité basse (retenu en raison de la forte baisse actuelle des naissances), l’Insee prévoit que les plus de 65 ans vont passer de 24 % à 30,7 % de la population française, soit près de 30 % de retraités en plus. Cela signifie donc que, dans ce scénario, la Commission européenne anticipe une baisse d’environ 35 % de la retraite publique perçue en moyenne par chaque Français.

Projection de l’évolution entre 2019 et 2070 du montant des dépenses publiques de retraite exprimé en pourcentage du PIB publié par la Commission européenne:

Une telle situation n’a rien de « naturel », ce n’est pas une « prévision », mais bien l’anticipation d’une politique néolibérale féroce de destruction de notre modèle social et d’un retour de la grande pauvreté chez les retraités – une politique dont l’objectif est d’arrêter l’augmentation des « dépenses publiques » et d’éviter tout risque de pression fiscale sur les plus riches. L’Insee s’est d’ailleurs clairement félicité de cette politique en 2015 :

« Grâce aux réformes adoptées depuis plus de vingt ans, la part des dépenses de retraites dans le produit intérieur brut (PIB) devrait baisser de manière marquée entre 2013 et 2060 (-2,6 points). La France se trouverait ainsi dans une position relativement favorable par rapport à ses partenaires européens pour faire face au vieillissement de sa population. »

En effet, baisser les retraites individuelles d’un bon tiers est un moyen « favorable » de « faire face au vieillissement », mais il est dommage de ne pas avoir indiqué qu’il y en avait d’autres, bien moins douloureux pour la majorité de la population…

On comprend ainsi mieux la propagande de plus en plus forte sur « la hausse des dépenses publiques » : comme le vieillissement de la population va continuer à pousser à la hausse des dépenses de protection sociale, leur stabilisation ou leur baisse ne pourra être réalisée qu’au prix d’une baisse des revenus des séniors et d’un reste à charge plus élevé des remboursements de santé. Cela induira une forte baisse du pouvoir d’achat, avec de lourds effets économiques et sociaux.

Pour les néolibéraux, il s’agit donc de convaincre la puissante catégorie électorale des séniors (qui représente près de 40 % des votants) de voter contre ses intérêts et ceux de ses enfants, dans le seul et unique but de ne pas avoir à augmenter les impôts des plus aisés pour financer le maintien de notre modèle de protection sociale…

Un système très protecteur, mais qu’on apprécie trop tardivement

La grande majorité des dépenses sociales sont donc constituées des dépenses de retraite et de santé, qui sont pour la plupart de nature « assurantielle » : on cotise d’abord quand on est actif pour maintenir un système dont on bénéficiera soi-même plus tard. Il y a bien un effet de « solidarité » avec un transfert au bénéfice des plus pauvres, mais il est faible par rapport à la proportion des impôts qui reviennent au contribuable sous forme de revenu différé ou de services.

La représentation des contributions au financement et des dépenses individuelles en fonction de l’âge fait apparaître deux profils très différents. Sans grande surprise, on cotise donc essentiellement en tant qu’actif, jusqu’à 1 600 € par mois en moyenne, essentiellement sous forme de cotisations sociales et de CSG. Ce n’est plus que 400 € par mois en tant que retraité.

Contribution au financement de la protection sociale par personne et par âge en France

Le profil des dépenses est inversé. Si on ne consomme qu’environ 400 € par mois jusqu’à la retraite, celles-ci atteignent 2 500 € par mois à la retraite, et près de 3 000 € en moyenne en fin de vie (et bien plus en cas de maladie longue).

Dépenses de protection sociale par personne et par âge en France

Au final, en tenant compte des effectifs vivants à chaque âge, on peut représenter ce phénomène « d’épargne dans le temps » au niveau national. Dans la jeunesse, on est évidemment en faible déficit, car on utilise les services publics presque sans cotiser. Dans l’âge actif, on cotise énormément, ce qui représente une forme d’épargne publique forcée. Et quand arrive la retraite, on va de facto piocher dans cette épargne pour disposer d’une retraite et se faire soigner.

Cet aspect forcé hérisse les néolibéraux. Cependant, sans ce système, on aurait certes plus d’argent en tant qu’actif, mais il est fort probable que, au vu des vicissitudes de la vie, une partie soit immédiatement consommée, diminuant d’autant le niveau de retraite possible.

Contribution et dépense de protection sociale en France en fonction de l'âge

Cette épargne forcée différée au moyen de l’impôt est la force de notre système social, mais c’est aussi sa faiblesse, car on cotise en tant qu’actif, en ayant l’impression de se faire « voler » son argent pour les autres. Et lorsque l’on bénéficie comme prévu de ce système, on est alors une personne âgée et malade (10 % des dépenses de santé d’une vie sont utilisés la dernière année de vie, soit environ 25 000 € en moyenne), et on ne peut donc plus aller sur des plateaux de télévision pour en expliquer tout l’intérêt.

La courte vue de notre fonctionnement psychique, qui nous évite de trop penser à la vieillesse difficile et à la mort, explique que dans ce système où on prend aux actifs pour donner aux retraités, on entend souvent des actifs se plaindre de payer trop d’impôts, mais jamais des retraités se plaindre de toucher trop de retraite, bien au contraire…

La vision de « se faire voler » son argent au bénéfice d’autres personnes, savamment entretenue par la propagande néolibérale, est largement erronée. Il s’agit bien plus en réalité d’un transfert temporel réalisé de soi-même, en tant qu’actif, à soi-même, en tant que retraité. Si les dépenses publiques augmentent, cela signifie un peu plus d’impôts aujourd’hui, mais aussi un peu plus de revenus plus tard. Et ce système étant géré en répartition, il ne peut pas faire faillite s’il est bien géré, contrairement à l’autre propagande visant à faire croire aux jeunes « qu’ils n’auront pas de retraite », pour les faire cotiser à des systèmes privés gérés en capitalisation, qui eux, peuvent parfaitement faire faillite en cas de forte inflation…

C’est ce système qui a permis d’accompagner sans trop de drames l’incroyable augmentation de notre espérance de vie, qui a crû de 15 ans depuis 1950, faisant cependant nettement augmenter les dépenses publiques ces dernières décennies. Mais les impôts supplémentaires sont allés financer les retraites et la santé, et non pas les autres services publics de l’État, ce qui explique leur délabrement actuel. Ce n’est pas lié à un problème de gestion, mais à un simple manque d’argent.

Idée fausse n° 2 : « Les finances de l’État sont hors de contrôle : on paie de plus en plus d’impôts, mais le déficit ne baisse pas »

Les dépenses publiques sont constituées des dépenses de Sécurité sociale et des dépenses des administrations (centrales, c’est-à-dire l’État, et locales). Nous venons d’analyser en détail les premières et avons constaté qu’elles avaient fortement augmenté dans le temps. La propagande néolibérale laisse entendre que les finances de l’État sont hors de contrôle, que l’on paie de plus en plus d’impôts et que le déficit ne baisse pas pour autant.

Source : IFRAP

Or, pour freiner l’augmentation totale des dépenses publiques, les responsables politiques ont stabilisé les dépenses des deux autres types d’administrations, qui correspondent d’ailleurs à ce qu’on entend en général par le terme « administration ».

Dépenses et recettes des administrations centrales et locales en France, 1960-2023

Cependant, les collectivités locales sont autonomes et leurs dépenses ont fortement augmenté dans les années 1980 et 2000. Par chance, la loi de décentralisation de 1982 leur a imposé de voter un budget de fonctionnement en équilibre, ce qui a certainement évité de lourdes dérives financières.

Les collectivités ont cependant connu un déficit (relativement) élevé en 2023, et il semble que cette dérive ait augmenté en 2024, ce qui contribue au dépassement par la France de ses prévisions et engagements budgétaires.

Dépenses et recettes des administrations locales en France, 1960-2023

On dit souvent qu’il y a eu une bascule entre l’État et ces collectivités. C’est vrai, mais seulement en partie : ce n’est pas ceci qui explique les fortes augmentations de fonctionnaires locaux observées.

Part de la population active travaillant de la fonction publique en France, 1950-2022

Rappelons en effet que les fonctions publiques d’État et territoriales sont presque opposées en termes sociologiques. Si la fonction publique d’État comprend majoritairement des personnels de catégorie A (fonctions de conception et de direction, avec un recrutement à bac + 3) et seulement 20 % de personnel de catégorie C (fonctions d’exécution, de type ouvrier ou employé), les proportions sont inversées pour la fonction publique territoriale.

Il est évident qu’on n’a pas basculé des postes d’enseignants ou de juges vers des postes d’égoutiers ou de mécaniciens.

Effectifs et catégories de la Fonction publique en France en 2022

Soulignons également que ces postes territoriaux ont souvent été soumis à une forme de « clientélisme », qui n’est d’ailleurs pas toujours scandaleuse quand elle répond à des attentes d’intérêt général de la population. Par exemple, dans les régions qui ont été durement frappées par le chômage causé par les désindustrialisations, les élus ont pu aider à limiter les dégâts sociaux en créant des emplois publics locaux pour embaucher les ouvriers non qualifiés dont les postes avaient quitté le pays.

Il y a en effet une assez nette corrélation entre le nombre d’emplois publics locaux et le taux de chômage. Pour ces créations d’emplois de fonctionnaires, la hausse des dépenses publiques n’est pas une « gabegie », mais un traitement social des effets de la désindustrialisation induite par la mondialisation. Et il vaut sans doute mieux payer des personnes peu qualifiées pour qu’elles travaillent pour la commune (donc pour l’agrément de tous), plutôt qu’elles restent chez elles au chômage (les emplois correspondants ayant été délocalisés).

Taux d'emploi dans la fonction publique territoriale et taux de chômage en France

Mais en retour, les gouvernants ont mis l’État à la diète…

Les dépenses d’administration sont restées stables, mais celles des collectivités locales ont fortement augmenté. Il en résulte, comme nous l’avons annoncé, que les dépenses de l’État et des autres administrations centrales ont donc diminué depuis un demi-siècle. 

Dépenses des administrations publiques en France, 1960-2023

Nous ne rentrons pas ici dans le détail, mais il faut savoir que certains postes ont augmenté, comme les aides aux entreprises – cela a particulièrement été le cas avec Emmanuel Macron, comme nous l’avons démontré dans notre article sur la baisse de la productivité en France.

Ainsi, de nombreux postes de dépenses de l’État ont fortement baissé, et cela explique une bonne partie de la dégradation des services publics – une dégradation qui pose tellement de problèmes actuellement et dont les effets à long terme seront ravageurs. On pense par exemple à l’éducation mais aussi à la santé, avec la forte augmentation à venir de personnes très âgées, alors qu’on manque déjà de médecins et de places en Ehpad…

Plus important encore, il y a un « bonus » dans cette très mauvaise gestion des finances de l’État. Non seulement des dépenses essentielles ont été coupées, mais en plus, les recettes correspondantes ont été encore plus diminuées, ce qui a fait exploser le déficit public et donc la dette publique…

Toute cette politique est au cœur du néolibéralisme : il s’agit de l’État au service des plus riches, via des dépenses sous forme d’aides aux entreprises, des baisses d’impôts des entreprises sous la pression de l’Union européenne (baisse du taux d’impôts sur les bénéfices et baisse des impôts de production), des baisses d’impôts des plus riches (suppression de l’ISF), mais aussi sous forme d’intérêts versés sur la dette publique, souscrite pour placer l’épargne inutile de ces personnes qui ont trop d’argent. Quand on est riche et qu’on vote Macron, on gagne à tous les coups !

Dépenses et recettes des administrations centrales (dont État) en France, 1960-2023

Ainsi, bien loin de se « goinfrer », l’État a vu ses dépenses essentielles nettement diminuer et ses recettes encore plus diminuer. 

Ce qui cause le déficit, ce n’est pas le nombre de fonctionnaires, c’est une gestion calamiteuse des gouvernements néolibéraux.

Et dans ce flot de mauvaise gestion, celle de Macron est une des pires en Europe : il n’échappe à la dernière place que par la présence de la Roumanie, qui est d’ailleurs dans une situation bien pire que la France.

Déficit ou excédent public pour 2023 en Europe

Et pas de « Mais qui aurait pu prédire ? ». Cette situation n’étonnera que les naïfs : comment un Président qui a réussi à se ruiner en 3 ans après avoir gagné 3 millions d’euros dans la banque aurait-il pu être un bon gestionnaire des deniers publics ?

Au final, on a bien au global des impôts qui augmentent, mais c’est pour financer la Sécurité sociale qui, elle, est bien gérée. Le déficit vient essentiellement de l’État qui, par clientélisme des gouvernants, baisse les impôts malgré la baisse de ses dépenses et sa situation financière catastrophique.

Dépenses et recettes des administrations publiques en France, 1960-2023
Dépenses des administrations publiques en France, 1960-2023

Espérons que les conséquences de cette mauvaise gestion, appuyée par Bruxelles, ne viendront pas détruire définitivement notre modèle social qui offre des services inestimables.

Ce qu’il faut retenir

Depuis un demi-siècle, les dépenses publiques ont fortement augmenté, passant de 10 % à 58 % du PIB. C’est en fait un phénomène relativement naturel qui accompagne le développement des pays.

Cette hausse a majoritairement concerné les dépenses de Sécurité sociale. Ceci a été causé par deux phénomènes : tout d’abord, on a créé un large système de retraite et de santé, qui a sorti une grande partie des retraités de la misère. Mais par la suite, comme ce système efficace a fortement augmenté notre espérance de vie, il a entraîné un fort vieillissement de la population, auquel s’est ajouté l’effet du baby-boom des Trente Glorieuses.

Le vieillissement va se poursuivre encore longtemps, poussant logiquement les dépenses publiques à la hausse. Or, étant donné que les néolibéraux n’acceptent plus la moindre augmentation des prélèvements obligatoires, ils vont vouloir diminuer de force les prestations au niveau individuel pour stabiliser les dépenses. Pire, la Commission européenne indique qu’elle veut diminuer les dépenses nationales de retraite, au moment où le nombre de séniors va fortement augmenter.

Si nous laissons Bruxelles appliquer son plan, les retraites individuelles pourraient baisser d’un tiers d’ici 30 ans.

Pour compenser les fortes hausses liées à la protection sociale, les gouvernements ont stabilisé les dépenses d’administration. Comme celles des collectivités locales ont explosé – en partie pour créer des emplois peu qualifiés dans des zones frappées par le chômage causé par la désindustrialisation et la mondialisation – cela signifie que les gouvernements n’ont eu de cesse de diminuer les dépenses de l’État, d’où la déliquescence de nos services publics.

Cerise sur le gâteau, les néolibéraux, de gauche comme de droite, n’ont eu de cesse, par clientélisme, de diminuer les recettes de l’État encore plus rapidement, ce qui a fait exploser le déficit public. Cependant, comme on le voit en 2024, les choses se tendent fortement : Macron a tiré bien trop fortement sur la corde, et un retour de manivelle devrait se faire sentir sous la forme de brutales baisses de dépenses publiques aux effets très douloureux sur l’économie et la population…

La grande arnaque du « jour de libération fiscale » 2024 La grande arnaque du « jour de libération fiscale »

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Article élu d’intérêt général

Les lecteurs d’Élucid ont voté pour rendre cet article gratuit. Date de publication originale : 09/01/2024 

Le niveau de dépenses publiques est une tarte à la crème du débat médiatique monopolisé par les néolibéraux, qui ne cessent de faire passer notre pays pour une sorte d’enfer fiscal où les citoyens, et surtout les plus riches, seraient maltraités par un État obèse dont les impôts matraqueraient le secteur privé, toujours présenté comme étant le seul « productif ». Pourtant, dès lors que l’on oublie les chiffres abscons issus de la comptabilité nationale pour regarder par la fenêtre, on observe une réalité tout à fait différente. Cela signifie donc que cette propagande est fausse et qu’elle vise à manipuler les citoyens. Elle repose en particulier sur une grave incompréhension du fonctionnement d’une économie, et parfois même de la simple définition du PIB. Ne vous faîtes plus avoir ! On vous explique tout.

Graphe Économie

publié le 20/07/2024 Par Olivier Berruyer

https://elucid.media/analyse-graphique/jour-liberation-fiscale-grande-arnaque/grande-arnaque-jour-liberation-fiscale#:~:text=«%20Il%20y%20a%20une%20date,travaillent%20pour%20l%27État.%20»

Qui n’a jamais entendu la propagande néolibérale sur le thème du « Nous vivons dans un régime communiste : l’État prend 56 % de nos revenus » ? En effet, alors que les enjeux sont énormes pour maintenir un niveau de vie décent des séniors, c’est-à-dire à nous-mêmes dans quelques années, les néolibéraux n’ont eu de cesse de promouvoir la destruction de notre modèle social, pour être certains de ne pas voir la contribution des plus riches augmenter, quand il ne s’est pas agi de la faire baisser.

Leur propagande s’est donc déchainée depuis une quinzaine d’années, directement ou via des « thinks-tanks » bidon, simples instruments de lobbying. Ils ont ainsi martelé en permanence cette notion de dépenses publiques à « 58 % du PIB », ou dénoncé les « 45 % du PIB » de prélèvements obligatoires.

Le poujadisme made in USA

Différentes associations poujadistes sont parvenues à introduire en France la notion de « jour de libération fiscale », qui avait été inventée aux États-Unis après-guerre (Tax Freedom Day). Son principe est simple : on applique à l’année une estimation du taux d’imposition pour déterminer le jour où, en théorie, on aurait payé 100 % de nos impôts annuels si l’on avait payé 100 % d’impôts chaque jour de l’année.

Source : Le Point

Le prophète du néolibéralisme Milton Friedman l’a reprise à son compte lorsqu’il écrivait dans son livre Free to Choose :

« Nous avons proposé d’instituer une nouvelle fête nationale, le Jour de l’Indépendance personnelle – le jour de l’année où nous cesserions de travailler pour payer les dépenses du gouvernement et où nous commencerions à payer pour les biens que nous choisissons (individuellement ou à plusieurs) à la lumière de nos besoins et de nos désirs. »

Les Contribuables associés ont introduit ce concept en France en 1999 :

« Enfin libre », « travailler pour l’État », prison, etc., tout y passe. Cette propagande a logiquement été reprise par les principaux médias néolibéraux, puisque le poujadisme fait toujours cliquer…

Source : RMC, Figaro, Les Echos, Le Point

L’analyse des multiples manipulations de ce concept permet de comprendre comment la propagande fabrique le consentement des populations à des politiques contraires à leur intérêt.

D’abord, le « travailler pour soi » versus « travailler pour l’État » n’a guère de sens, car cela supposerait que les impôts seraient une dépense « à perte », au bénéfice d’autres personnes. Or, d’une part, le contribuable bénéficie d’une contrepartie financière immédiate (bouclier énergie, subvention) ou différée (retraite, chômage) pour la partie correspondant aux transferts financiers. Mais il en est de même du reste des impôts, qui servent au fonctionnement des administrations, avec un retour sous forme de services rendus par des enseignants, des juges, des infirmières, des cantonniers qu’on ne paye pas directement.

Bref, avec un tel raisonnement poussé à l’absurde, on pourrait affirmer qu’on travaillerait 15 jours dans l’année « pour Carrefour » ou « pour Total », vu les importantes sommes qu’on dépense chez eux… Sauf qu’en retour, on bénéficie de courses ou d’essence. Les dépenses publiques ne sont souvent que des dépenses classiques préfinancées. Le fait d’avoir collectivisé le financement des dépenses publiques ne change en rien leur nature.

Coiffeur versus infirmière

Autre élément récurrent des néolibéraux : il y aurait un secteur public qui « vampiriserait » un secteur privé, complètement étouffé par l’obésité d’un État « noyé » sous le nombre de fonctionnaires. On se demande bien comment, dans ces conditions, la Suisse n’a pu avoir qu’une croissance de 2,6 % en 2022 et 1,1 % en 2019, contre 2,5 % et 1,8 % pour la France, alors que ce pays a un taux de dépenses publiques deux fois plus faible qu’en France (27 % contre 48 %). L’argument des néolibéraux est donc à l’évidence complètement erroné.

Cet élément de propagande repose sur le postulat qu’un emploi public, par exemple une infirmière à l’hôpital, verrait son salaire payé par le secteur privé, par exemple par un coiffeur, dont elle « volerait » finalement les revenus. Au premier regard, cet argument peut sembler logique si on ne prend pas le temps de la réflexion.

En réalité, cette analyse est largement biaisée, car elle repose sur une mauvaise compréhension de l’activité économique, car centrée sur le mode de financement des services. Or, l’économie repose d’abord sur le travail, et dans les deux cas, on a deux salariés qui vont travailler le matin, rendent des services toute la journée à des clients, et rentrent le soir chez eux. Il n’y a aucune différence à leur niveau. La différence est qu’on paye le salon de coiffure après la coupe, alors qu’on a prépayé via l’État la possibilité d’avoir accès gratuitement à une infirmière en cas de besoin.

Et l’identité de la nature des fonctions est encore plus flagrante si l’on compare une infirmière fonctionnaire à l’hôpital et une infirmière libérale qu’on paye pour un soin à domicile. Réciproquement, imaginons qu’une coupe de cheveux pour un homme coute en moyenne en France 25 €, et qu’un Président communiste décide que la coupe de cheveux est un service public qu’il décide de nationaliser : les coiffeurs deviennent des fonctionnaires, et les hommes (pour simplifier l’exemple) ont désormais droit à une coupe gratuite chaque mois où ils veulent, moyennant une hausse des impôts des hommes de 25 € (le législateur créera bien entendu tout un tas de niches fiscales pour les chauves).

Sans discuter de l’intérêt de cette mesure, on peut dire que ce Président sera lourdement critiqué par les néolibéraux pour avoir gonflé les effectifs de fonctionnaires et les dépenses publiques. Mais en réalité, qu’est-ce qui a vraiment changé pour l’économie du pays après cette nationalisation du secteur ? En premier ordre, rien n’a changé.

S’il est faux d’affirmer que le secteur public vampirise le secteur privé, c’est parce que l’économie est circulaire : la demande entraîne l’offre de produits et de services qui d’abord crée de l’emploi, puis génère des salaires qui financent de la nouvelle demande. Oui, le salaire de l’infirmière est partiellement payé par les impôts du coiffeur. Mais celui-ci a droit en échange à des services d’infirmière, c’est un achat prépayé de services. Et ensuite, une fois par mois, l’infirmière dépense une partie de son salaire chez le coiffeur, dans le cadre d’un achat de service payé après réalisation. Le coiffeur a peut-être payé 20 % de son salaire en impôts, mais il se trouve que 20 % de sa clientèle est fonctionnaire, donc 20 % de son salaire vient du secteur public qu’il a financé. Le coiffeur vampirise-t-il alors les fonctionnaires ? Non, bien évidemment.

Le plus interpellant dans ces exemples est que, pour le coiffeur ou l’infirmière libérale, comme il s’agit d’emplois privés, un néolibéral trouvera toujours ces activités désirables, « créatrices de richesses », et espérera que les « dépenses privées » correspondantes monteront sans cesse pour alimenter la sacro-sainte croissance. Mais en revanche, il considérera toujours l’emploi de l’infirmière fonctionnaire comme surnuméraire, à supprimer d’urgence pour diminuer les « dépenses publiques » tout comme le serait l’emploi de coiffeur fonctionnaire dont on a vu qu’il est en réalité identique à celui du coiffeur privé. Pour les néolibéraux, les dépenses publiques doivent toujours baisser, et les dépenses privées doivent toujours monter.

La pathologie de la liberté de choix absolue rend donc les néolibéraux imperméables à de la logique élémentaire. Ensuite, bien entendu, on peut débattre de l’utilité de certains postes de fonctionnaires ou de secteurs publics, mais il s’agit d’un débat de second ordre. Au final, tous les secteurs, public et privé, bénéficient au final de ces dépenses publiques. Et tous les secteurs bénéficient d’une dépense privée.

Dès lors, on comprend qu’il serait très simple d’augmenter le montant des dépenses publiques, sans la moindre douleur pour les citoyens : il suffirait par exemple de créer une « prime énergie et soutien » de 500 € par mois par ménage, financé par un impôt de 500 € par mois par ménage. Les dépenses publiques augmenteraient ainsi de 180 Md€, soit + 7 points de PIB, et atteindraient 65 %. Les néolibéraux hurleraient encore plus fort, et pourtant strictement rien n’aurait changé au niveau du pouvoir d’achat des ménages.

C’est exactement ce genre de phénomène qui se passe en réalité, certes en un peu plus redistributif (l’impôt serait par exemple de 600 € pour la moitié des ménages les plus riches et de 400 € pour les autres), mais cela ne change rien au schéma général de circulation de l’argent de la dépense publique. Et c’est pour cette raison que des pays économiquement proches ont parfois des dépenses publiques très différentes en % du PIB, sans qu’il y ait de grandes conséquences économiques.

La principale différence entre une dépense publique et une dépense privée est donc le prépaiement de la première ; ce n’est pas l’activité elle-même. C’est une différence réelle, dont il faut étudier l’intérêt pour savoir si un service mérite de devenir public. Économiquement, ce n’est qu’un choix de deuxième ou troisième ordre, qui ne devrait pas mériter le dogmatisme actuel qui monopolise une large part du débat public. Et encore, cette différence s’estompe parfois, car de plus en plus de services privés fonctionnent en prépaiement, et souvent même à volonté, comme une souscription à Netflix ou Deezer, des livraisons à volonté Amazon Prime, ou encore une carte d’abonnement au cinéma.

Ne reste alors au final que la simple liberté de choix de souscrire, ou pas, un tel abonnement. Elle est très importante vu le caractère récréatif de ces exemples. Mais que signifierait cette « liberté de choix » dès lors qu’il s’agirait d’avoir une retraite, de se faire soigner, d’éduquer ses enfants, de vivre en sécurité, d’avoir de l’électricité, de pouvoir faire appel à la justice, de disposer de routes et de trains, de vivre dans un environnement non toxique, etc. ?

Production, valeur ajoutée et PIB

Revenons au jour de libération fiscale. Reste à savoir comment on calcule ce fameux jour. Comme on l’a vu précédemment, les Contribuables associés ont simplement pris le ratio des dépenses publiques exprimées en pourcentage du PIB (60 %), qu’ils ont appliqué aux 365 jours de l’année, soit 220 jours, ce qui donnait en 2022 le 9 août. Ce calcul est en réalité une erreur très répandue et très grave, car il révèle une incompréhension totale de la notion de PIB. Comme on l’a expliqué dans cet article, le PIB est la valeur réelle produite par un pays, qui se compose en quasi-totalité de la somme des valeurs ajoutées des entreprises (à laquelle on ajoute simplement quelques impôts sur les produits).

Pour connaître la valeur réelle produite par un pays, il ne faut pas simplement additionner les chiffres d’affaires des entreprises, c’est-à-dire la valeur de toutes les ventes. Sinon, il suffirait de multiplier de simples intermédiaires en achat/revente pour augmenter fortement et fictivement le PIB. Prenons l’exemple de la baguette de pain. Si on additionne la valeur de la vente de farine par le meunier et celle du pain par le boulanger, on va compter deux fois la production de farine qui a été incorporée dans le pain. C’est pourquoi on a créé la notion de valeur ajoutée, qui est égale au chiffre d’affaires moins les consommations intermédiaires, c’est-à-dire les achats extérieurs qui ont été nécessaires à la production (pour le boulanger, ce sera donc la farine, le levain, le sel, l’eau, l’électricité, le loyer…). C’est en additionnant ces valeurs ajoutées qu’on obtient le PIB, qui donne une valeur bien plus réaliste que la simple somme des ventes.

Prenons l’exemple, fictif, d’un service de livraison de pain à domicile décrit dans le graphique suivant. L’agriculteur cultive et livre le blé au meunier, qui fournit de la farine au boulanger, qui vend une baguette à l’entreprise de livraison.

Cet exemple permet de bien montrer les effets cumulatifs : on arrive à 4,20 € d’achats et de ventes, mais à seulement 2,19 € de valeur ajoutée et 2,01 € de consommations intermédiaires. Au niveau national, la consommation intermédiaire est également égale à environ la moitié de la valeur de la production.

Les dépenses publiques ne sont pas une part du PIB !

Ce détour par le PIB est très important, car quand la propagande néolibérale martèle sans cesse que « les dépenses publiques représentent 56 % du PIB » ou « la moitié du PIB », le sous-entendu est clair : les dépenses privées représenteraient donc seulement 44 % du PIB, d’où « le dernier pays communiste », etc. Mais tout ceci est totalement faux, car le PIB n’est pas la somme de toutes les dépensesLes dépenses publiques ne sont pas un ensemble inclus dans le PIB, cela n’a rien à voir. Elles sont ici exprimées en pourcentage du PIB, mais elles pourraient tout aussi bien être exprimées en pourcentage de n’importe quelle autre valeur monétaire.

Redisons-le clairement : les dépenses publiques ne sont pas « une part » du PIB. C’est une grave erreur de le dire ou de le laisser entendre, ce que font très fréquemment les néolibéraux. Éric Ciotti a déclaré en 2022 :

« Il y a une date qui est importante dans le calendrier civil de l’année, c’est le 19 juillet. Le 14 juillet c’est notre fête nationale, mais, le 19 juillet, c’est le jour de libération fiscale des Français. Ça veut dire que du 1er janvier jusqu’au 19 juillet les Français travaillent pour l’État. » 

Mais Emmanuel Macron avait également dit durant ses vœux pour 2019 : « Nous dépensons pour le fonctionnement et en investissement pour notre sphère publique plus que la moitié de ce que nous produisons chaque année ». Il reprenait ainsi la propagande du gouvernement précédent, en la personne de Michel Sapin, qui déclarait en 2016 : « Cela se traduit logiquement par une baisse de la part des dépenses publiques dans le PIB ». On pourrait également citer Pierre Moscovici : « Alors que les dépenses publiques représentent 58 % du PIB, a-t-on réellement le sentiment que la qualité du service public en France est à son plus haut niveau ? ». Et d’ailleurs, eux-mêmes reprenaient la propagande de Nicolas Sarkozy en 2010 :

« La solution est de diminuer le poids de la dépense publique. Il n’y a pas le choix. La dépense publique représente la moitié de notre richesse nationale, 10 points de PIB de plus que chez nos amis allemands, mais, que je sache, l’Allemagne n’est pas sous-administrée. »

« Sous-administrée », non, mais elle a logiquement beaucoup moins de transferts financiers publics. Tous se sont engouffrés dans le sillon tracé de longue date par Jean-Marie Le Pen, comme ici en 2007 : « La dépense publique a crû de manière continue depuis des décennies, pour représenter aujourd’hui 55 % du PIB. […] La dépense publique est monopolisée par les crédits de fonctionnement de l’État-Providence ». Ce dernier point est évidemment totalement faux, comme nous l’avons expliqué précédemment.

Même l’Insee se laisse régulièrement aller à cette propagande, comme ici quand l’institut évoque « la part des dépenses [publiques] dans le PIB ». C’est comme parler de « la part de la dette publique dans le PIB » ou de « la part de la fortune d’Elon Musk dans le PIB français » : cela ne veut tout simplement rien dire…

Source : Insee – 31/05/2023

Il y a un point fondamental à bien comprendre. Quand on parle de « dépenses publiques », on parle des dépenses réalisées par le secteur public. Dès lors, on pourrait définir les « dépenses privées », comme celles réalisées par le secteur privé, qui seraient donc égales à l’ensemble de toutes les dépenses moins les dépenses publiques.

Mais comme les dépenses publiques ne sont pas une part du PIB, le ratio de « dépenses publiques » ne dit absolument rien de ce que serait un ratio de « dépenses privées ». Et l’erreur à ne surtout pas commettre, c’est d’en conclure que les dépenses privées seraient égales à 100 % moins le pourcentage des dépenses publiques, par exemple 100 – 57 % = 43 %. C’est exactement le piège mental tendu par les promoteurs du jour de libération fiscale pour manipuler les esprits en faisant croire que les dépenses publiques représentent la majorité des dépenses. On le voit notamment dans cet article deContrepoints : « le journal libéral de référence en France », avec en bonus un doublé avec le fameux « secteur public financé par le secteur privé » :

Source : Contrepoints – 08/10/2014

Contacté par nos soins, l’Insee nous a d’ailleurs répondu que « la notion de “dépense privée” n’est pas définie dans le cadre des comptes nationaux » et qu’elle ne disposait donc pas d’un tel chiffre, ni même d’une façon de le calculer. Comme quoi, l’obsession de la dépense publique ne s’étend nullement à la dépense privée, pourtant autrement plus importante.

On peut cependant essayer d’évaluer l’ordre de grandeur de la dépense privée à partir de celui de la dépense totale (publique + privée). Une partie de la Dépense totale sert à acheter tous les produits des entreprises, et une autre permet, par exemple de financer les achats entre personnes physiques. La dépense totale est donc nécessairement supérieure à la valeur totale de la production (c’est-à-dire au chiffre d’affaires total de toutes les entreprises), qui a dépassé en 2022 les 5 000 Md€.

En retirant le montant des dépenses publiques, on obtient ainsi un premier ordre de grandeur minimal de ce que seraient les « dépenses privées », qui représentent donc au moins 130 % du PIB. On commence dès lors à bien comprendre l’arnaque du « jour de libération fiscale ».

En réalité, si on veut vraiment mettre en rapport le secteur public et le PIB, c’est simple, il suffit de calculer la part du secteur public dans la valeur ajoutée : elle valait selon l’Insee 430 M€ en 2022. Comme elle fait bien partie du PIB, on peut donc dire que les administrations publiques représentent environ 17 % du PIB ; c’est d’ailleurs l’ordre de grandeur du taux de prélèvements nets consolidés que calculait l’Insee jusqu’en 1997. Si on compare ce qui est comparable, on peut aussi calculer que la part des dépenses de fonctionnement et d’investissement des administrations publiques représente environ 12 %de l’ensemble des dépenses.

Si on réalise le même calcul avec les emplois, notion beaucoup plus simple à appréhender, il apparaît que le secteur public représente environ 20 % de tous les emplois. On peut donc en conclure au final que le poids réel des administrations publiques est de l’ordre de 16 % à 20 % de l’économie. Et il a assez peu évolué depuis un demi-siècle.

Le soleil ne se couche jamais sur l’empire de la propagande néolibérale

Un autre think tank néolibéral réalise la promotion du jour de libération fiscal au niveau européen : l’Institut Molinari. Comme certains lobbyistes néolibéraux ont fini par comprendre qu’il était totalement stupide de réaliser des calculs à partir du ratio des dépenses publiques en proportion du PIB, ce think tank évite cet écueil et utilise plutôt une estimation du taux d’imposition d’un salarié célibataire ayant un salaire moyen (pour les cotisations patronales et salariales, l’impôt sur le revenu et la TVA). Ils aboutissent à 54 %.

Il n’y a pas cette fois d’erreur méthodologique, mais on reste dans de la manipulation intellectuelle, puisque là encore, on s’intéresse uniquement aux impôts payés, et pas aux transferts reçus (ce salarié a probablement perçu une prime pour l’emploi, des réductions d’impôts, un bouclier énergie, des remboursements de la Sécurité sociale, etc.). Et cet institut se concentre simplement sur les contributions payées durant la moitié de la vie (en tant qu’actif) et pas aux situations à d’autres âges ou situations de la vie. Quel est le jour de libération fiscale pour un enfant, un retraité, un chômeur, un handicapé ? Bref, c’est une tromperie de plus de cet institut « peu reconnu » et habitué aux polémiques. Désormais, vous ne vous laisserez plus prendre à cette propagande ridicule qui essaie de faire croire que « les Français travaillent 7 mois sur 12 pour la collectivité ».

Ce qu’il faut retenir

La « hausse des dépenses publiques » est un élément central et récurrent de la propagande néolibérale, qui vise à nous faire passer pour un pays communiste. Mais ce qui a nettement augmenté depuis les années 1970, ce n’est pas une forme « d’étatisation de l’économie », c’est en réalité la circulation de l’argent. Une partie a été destinée à augmenter la solidarité entre les citoyens pour, d’une part, sortir nombre de retraités de la misère où ils étaient durant les 30 Glorieuses, et d’autre part, faire face aux crises survenues depuis lors, en particulier de l’emploi suite à la désindustrialisation du pays. Une autre partie est causée par le vieillissement de la population, et correspond plutôt à une forme d’épargne forcée des actifs, destinée à être consommée durant la retraite. La contrepartie est le maintien d’un système social permettant une vie plus longue et terminée dans la dignité.

Les néolibéraux cherchent cependant à casser ce modèle, en faisant croire qu’il vampiriserait plus de la moitié des revenus, ce qui est complètement faux, car les dépenses publiques ne sont pas une partie du PIB. Ils inventent également le spectre d’un secteur public pléthorique qui aspirerait les revenus du secteur privé, alors que chaque jour montre au contraire son insuffisance pour gérer le présent et le futur. Cette analyse trompeuse repose simplement sur l’incompréhension totale du fonctionnement d’une économie.

Photo d’ouverture : Kaspars Grinvalds – @Shutterstock

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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