Publié le 25 septembre 2024
Michel Barnier a admonesté un de ses ministres, coupable d’avoir exclu le parti lepéniste de « l’arc républicain ». De quoi susciter la colère de certains députés macronistes qui constatent ici l’influence sidérante de Marine Le Pen sur le gouvernement.
Publié le 25 septembre 2024
L’emprise du RN sur le nouveau gouvernement inquiète jusque dans les rangs des soutiens d’Emmanuel Macron.
© Eric TSCHAEN/REA
C’est un premier cas concret de ce que suppose l’accord tacite noué entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen autour du nouveau gouvernement. Et un cran vertigineux de franchi : il est désormais interdit de dire du mal du RN au sommet de l’État, sous peine de se prendre une soufflante.
Le premier ministre Michel Barnier a ainsi suscité une vive émotion jusque dans ses propres rangs, le 24 septembre, pour avoir admonesté Antoine Armand, le nouveau ministre de l’Économie. La faute de ce dernier ? Avoir déclaré que la porte de Bercy, son ministère, était ouverte à tous les partis, « pour peu qu’ils fassent partis de l’arc républicain », dont il exclut le RN.
Une déclaration somme toute classique il y a quelques mois encore, Emmanuel Macron ayant tenu des propos identiques pas plus tard qu’en février dans l’Humanité. Mais c’était avant : maintenant, il faut se maintenir au pouvoir. Ces propos sont devenus intenables en Macronie aujourd’hui, alors que le gouvernement ne doit sa survie qu’à la promesse de non-censure de l’extrême droite.
Malaise au sein du groupe macroniste
Un état de fait politique, conséquence du pacte faustien consenti par Emmanuel Macron, ce que n’a pas manqué de rappeler implicitement Marine Le Pen depuis l’Assemblée nationale : « Il semblerait que tous les ministres n’aient pas compris la philosophie de ce gouvernement. »
Résultat : Michel Barnier a appelé Antoine Armand pour qu’il rectifie ses propos. Mais aussi Marine Le Pen, comme l’a révélé le Figaro, pour l’assurer qu’elle serait bien reçue à Bercy si elle le souhaite. Dans un communiqué, le ministère de l’Économie a indiqué quelques heures plus tard que « le ministre recevra toutes les forces représentées au Parlement ».
Un camouflet pour lui, et une victoire pour l’extrême droite. « On a le pouvoir de faire recadrer un ministre qui dit n’importe quoi et qui n’a pas bien compris la feuille de route », s’en est félicitée la députée RN Alexandra Masson, mercredi, sur BFM.
Une « feuille de route » qui impliquerait donc pour les macronistes de toujours veiller à cajoler le parti lepéniste. Ce qui les expose, sans surprise, à l’ire de la gauche : « Michel Barnier bafoue le barrage républicain pour lequel nous nous sommes toutes et tous mobilisés il y a peu », a réagi Lucie Castets, toujours candidate à Matignon pour le Nouveau Front populaire.
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Au sein du groupe macroniste, aussi, ce basculement inquiète, alors que certains n’ont toujours pas digéré le casting très droitier de la nouvelle équipe ministérielle. « A-t-on fait barrage au RN pour finalement y être soumis ? » fait mine de s’interroger le député du Maine-et-Loire Denis Masséglia.
D’autres parlementaires du groupe Ensemble pour la République ont soutenu la première déclaration du nouveau locataire de Bercy, comme Marie-Pierre Rixain : « Non, le RN n’est pas dans l’arc républicain », écrit-elle sur X, tandis que son collègue Éric Bothorel a republié une vidéo datée du 3 septembre dans laquelle Antoine Armand expliquait pourquoi le RN « n’est pas un parti républicain » : « C’est un parti qui a été fondé par des anciens collaborateurs du nazisme », rappelait-il vingt jours avant d’être nommé au gouvernement.
La normalisation des relations avec le RN, une longue histoire
Son recadrage illustre aussi les fractures appelées à se creuser entre, d’un côté, le camp présidentiel, qui fournit le plus gros contingent de députés à la nouvelle majorité relative d’Emmanuel Macron (165 députés sur 212), et, de l’autre, « Les Républicains » (47 députés). Les premiers ont pour la plupart appelé au barrage républicain lors des législatives, les seconds n’y ont pas participé.
Pas étonnant, donc, que des LR soient montés au créneau pour fustiger la position du ministre de l’Économie : « La déclaration d’Antoine Armand est une contradiction insoutenable, absurde et inutilement provocatrice. On ne peut pas insulter 11 millions d’électeurs », a ainsi déclaré le maire de Cannes, David Lisnard, dont le nom avait un temps circulé pour Matignon.
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À noter que ce n’est pas le premier cap franchi dans la normalisation des relations entre le bloc central et le RN. En octobre 2022, au nom de « l’attitude respectueuse à avoir les uns avec les autres », Yaël Braun-Pivet avait sanctionné une de ses collègues, la députée Renaissance Astrid Panosyan-Bouvet, car celle-ci avait qualifié le RN de « xénophobe » dans l’Hémicycle.
Désormais ministre du Travail de Michel Barnier, cette dernière ne devrait pas se risquer à emboîter le pas à Antoine Armand. Les macronistes peuvent pour cela remercier leur « patron ». À force de petits arrangements avec les institutions pour éviter d’admettre sa défaite, celui qui a passé sept ans à construire son récit politique sur « la lutte contre les extrêmes » ne les autorise désormais plus qu’à cogner sur la gauche.