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« Le signal politique est désastreux » : privée de ministre, la protection de l’enfance défile à Paris

Une manifestation inédite a rassemblé, mercredi à Paris, des professionnels de toute la France chargés de protéger les enfants en danger. Ils dénoncent le « délabrement » du secteur et l’absence de ministre dédié à la « grande cause nationale » décrétée par Emmanuel Macron.

Mathilde Mathieu

25 septembre 2024 à 21h01 https://www.mediapart.fr/journal/france/250924/le-signal-politique-est-desastreux-privee-de-ministre-la-protection-de-l-enfance-defile-paris?utm_source=quotidienne-20240925-190816&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20240925-190816&M_BT=115359655566

 

« Y« Ya pas de place. » Cette excuse, les professionnel·les de la protection de l’enfance ne supportent plus de l’entendre. « Je pense à un garçon de 12 ans qui a eu accès, chez lui, très jeune, à des vidéos pornos. Il souffre d’une addiction sexuelle et nous avons des suspicions d’agression de sa part sur l’un de ses frères. En juillet, une juge des enfants a ordonné son placement. Il n’est toujours pas effectif », raconte Virginie Vandenberghe, éducatrice de jeunes enfants de La Rochelle (Charente-Maritime).

Le huis clos infernal se poursuit donc. Mais jusqu’à quand, s’indigne cette professionnelle, venue battre le pavé parisien.

Mercredi 25 septembre, à Paris, une manifestation d’un genre inédit était organisée à l’appel d’un collectif baptisé « Les 400 000 », en référence au nombre d’enfants maltraité·es dans leur famille, et que les départements sont censés protéger. Les plus grandes associations chargées du suivi des mineur·es en danger (financées par les collectivités et pas toujours promptes à protester) étaient mobilisées au côté d’organisations comme ATD Quart Monde ou la Ligue des droits de l’Homme, de juges des enfants ou de parlementaires (en particulier du Nouveau Front populaire).

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Virginie Vandenberghe, éducatrice de jeunes enfants en Charente-Maritime.  © Photo : Marie Magnin / Mediapart

Ce sont quelques milliers de personnes qui ont ainsi marché jusqu’au Panthéon, avec le sentiment d’une patrie bien peu reconnaissante pour leur travail, qu’il s’agisse d’éducatrices ou d’éducateurs, d’assistantes sociales, de psychologues, de médiatrices familiales…

Alors que le secteur est déjà au bord de l’effondrement, leur colère a été encore attisée par la composition du nouveau gouvernement Barnier. « Il n’y a plus de ministre de la protection de l’enfance ! », résume Pierre-Alain Sarthou, qui coordonne le collectif.

Sous Gabriel Attal, une ministre déléguée avait été chargée de « l’enfance » et « des familles », mais le périmètre a été revu et corrigé : l’ancienne sénatrice Agnès Canayer (Les Républicains) est désormais priée de s’occuper de « la famille » (au singulier) et de « la petite enfance » (exclusivement). « Autrement dit des crèches, cingle Pierre-Alain Sarthou. Où il y a évidemment du travail à faire… Mais les autres enfants jusqu’à 18 ans ? Le signal politique est désastreux. »

« Bataille culturelle »

Les dysfonctionnements des services départementaux de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) sont pourtant légion, au point qu’une commission d’enquête avait été lancée par les député·es au printemps. Dissoute en même temps que l’Assemblée nationale, elle pourrait tout de même renaître de ses cendres, vu l’urgence, sous l’aiguillon du Nouveau Front populaire. « On a besoin d’une bataille culturelle sur les droits des enfants, plaide ainsi Marianne Maximi, députée LFI, au pied de la sono. On a mobilisé contre les féminicides mais les infanticides sont tout aussi insupportables. » 

Si les drames se multiplient, c’est que les moyens manquent pour les 130 000 enfants victimes de violences sexuelles chaque année, les 3 000 qui vivent à la rue, les 3 500 bloqués sur liste d’attente alors qu’un juge a ordonné leur exfiltration du foyer (selon une estimation du Syndicat de la magistrature, à la fin 2023).

« On parle beaucoup de ces placements non exécutés, mais les listes d’attente s’allongent aussi pour nos mesures d’assistance éducative [confiées à des éducateurs pour accompagner les parents – ndlr] », glisse Cendra Leblanc, membre du bureau du Syndicat de la magistrature (classé à gauche). « Quand j’en ordonnais, elles étaient parfois mises en œuvre un an après, précise cette ex-juge des enfants, en poste jusqu’à peu à Chaumont (Haute-Marne). Ça veut dire que pendant tout ce temps, aucun éducateur ne mettait les pieds dans la famille… » Alors qu’il s’agit de prévenir des maltraitances plus graves.

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Dans la manifestation, mercredi 25 septembre, à l’appel du collectif « Les 400 000 », à Paris.  © Photo : Marie Magnin / Mediapart

« On a une hausse de l’activité qui ne permet plus de faire correctement le travail, confirme Chloé, qui dirige justement un service de professionnel·les chargé·es de ce type de mesures à domicile, au sein d’une association de Beauvais (Oise). Au lieu de douze jeunes par éducateur, on est monté jusqu’à vingt-trois. Et on est obligé de mettre des dossiers en attente. » Lesquels ? « Les cas de décrochage scolaire, par exemple. Même si on sait que ça génère des tensions dans les familles. » 

C’est qu’il y a plus grave : « Une recrudescence de la prostitution chez des jeunes filles placées dans des foyersqui sont recrutées par des proxénètes via les réseaux sociaux, indique Chloé. À leurs yeux, ce sont des proies faciles. S’ils en touchent une, ils lui demandent d’en recruter d’autres. Ces “lover boys” réservent des Airbnb et envoient des Uber les chercher. » 

On nous dit que c’est pour mieux suivre l’évolution du jeune, mais c’est clairement pour des raisons financières.

Claire Roquain, éducatrice

Entre janvier et août 2024, Chloé et son équipe ont dénombré quatorze jeunes filles dans cette situation, parfois dès 13 ans. « Pour les extraire du réseau, il faut les changer de département. Mais les dispositifs sont trop rares. Il y en a un dans le sud de la France – on ne sait même pas où c’est, on se donne rendez-vous à mi-chemin. » C’est donc qu’elle a pu exfiltrer des jeunes filles… Mais combien ? « Une. Il faut obtenir les financements. »

Venue défiler pour son association du Val d’Oise (Repairs 95), Claire Roquain, éducatrice de jeunes enfants, veut insister sur le sort réservé aux enfants placé·es quand ils et elles atteignent leur majorité. En tant qu’« ex », ce sujet lui tient à cœur : « Je me suis retrouvée à la rue juste avant mes 18 ans, puis en tant que jeune majeure, j’ai dû me battre avec l’ASE pour conserver une prise en charge, avec une peur constante. » 

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Claire Roquain, éducatrice de jeunes enfants, venue du Val-d’Oise.  © Photo : Marie Magnin / Mediapart

Depuis 2022 et la « loi Taquet », une obligation de « continuité de la prise en charge »jusqu’à 21 ans s’impose aux départements pour les jeunes sans ressources ni soutien familial, afin d’éviter de les jeter à la rue. « Dans les faits, les départements font des contrats d’un mois, trois mois, et mettent la pression en disant qu’à la moindre erreur, le contrat sera rompu. C’est traumatique, juge Claire Roquain. On nous dit que c’est pour mieux suivre l’évolution du jeune, mais c’est clairement pour des raisons financières. » 

De même, le nouveau principe de non-séparation des fratries, inscrit dans la loi, n’est pas respecté. « J’ai un exemple tout récent : un enfant de 3 ans est parti en famille d’accueil alors que son petit frère de 2 ans est resté en pouponnière. Ils vont grandir sans être là l’un pour l’autre », se désole l’éducatrice.

Dans le cortège, la nomination de Bruno Retailleau au ministère de l’intérieur achève d’alarmer les associations particulièrement impliquées dans le suivi des mineurs étrangers dits « non accompagnés » (MNA dans le jargon, soit sans famille en France). « On peut être un peu inquiet », déclare Serge Durand, qui représente l’association France terre d’asile. 

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Serge Durand, directeur de la protection des mineurs isolés étrangers à l’association France terre d’asile.  © Photo : Marie Magnin / Mediapart

Directeur d’un service gérant un millier de places en région parisienne pour les MNA, il refuse toujours de distinguer les enfants français et étrangers. Mais il a bien noté, cet été, que « des départements ont arrêté la prise en charge de premier accueil des MNA, pour des problèmes de place. Et une majorité de départements réclament que ce premier accueil relève désormais de l’État »

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Depuis des années, Bruno Retailleau s’est fait une spécialité de dénoncer « l’explosion du nombre de MNA », qui aurait « créé une situation ingérable » et se traduirait « par une augmentation de la délinquance ». Pour débusquer « les faux mineurs », le nouveau ministre de l’intérieur a prôné les tests osseux systématiques – quand bien même les scientifiques soulignent leur absence de fiabilité.

Et dire qu’Emmanuel Macron « avait décrété la protection de l’enfance grande cause de ce quinquennat… », souffle Serge Durand, sous la pluie battante.

Mathilde Mathieu

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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