Le commerce d’animaux sauvages, la déforestation et l’agriculture intensive, entre autres, contribuent grandement à la réémergence de maladies infectieuses en Afrique

« L’épidémie de mpox et la multiplication d’émergences infectieuses doit remettre en question nos façons d’habiter la Terre »

Tribune

Camille BesombesMédecin infectiologue et épidémiologiste

L’épidémiologiste et chercheuse au médialab de Sciences Po Camille Besombes souligne, dans une tribune au « Monde », que le commerce d’animaux sauvages, la déforestation et l’agriculture intensive, entre autres, contribuent grandement à la réémergence de maladies infectieuses en Afrique.

Publié le 24 septembre 2024 à 14h00  Temps de Lecture 3 min.Lire plus tard Partager

L’urgence de santé publique de portée internationale a été déclenchée en août par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en raison d’une flambée épidémique de mpox sans précédent dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), au Kivu, et dans les pays frontaliers auparavant indemnes de la maladie. Un nouveau sous-clade 1b du virus est apparu dans la zone, confirmant la transmission désormais strictement interhumaine de cette maladie, anciennement appelée « variole du singe ». Depuis septembre 2023, le début de l’épidémie actuelle, la RDC rapporte plus de 15 000 cas suspects de mpox, loin des 4 000 cas rapportés les précédentes années.

Si cette épidémie inquiète la communauté internationale, ce n’est pourtant pas la première fois que la mpox, maladie jusqu’ici négligée, sort de son berceau africain.

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En 2003, des cas étaient apparus chez des enfants aux Etats-Unis, avec des lésions sur les mains et un cas d’encéphalite. L’enquête a permis de remonter la chaîne de contamination jusqu’à des chiens de prairie, eux-mêmes contaminés dans une animalerie par des rats de Gambie provenant du Ghana. Le virus était donc identifié sur des animaux venus d’un pays où aucun cas animal ou humain de mpox n’avait été signalé. Un révélateur de l’implication du commerce d’animaux vivants dans la survenue et la dissémination de virus.

Franchissement de la barrière entre espèces

L’épidémie mondiale de mpox de 2022 a surpris la communauté internationale, alors convaincue qu’il s’agissait d’une maladie principalement zoonotique, et survenant dans des zones forestières d’Afrique. Cette fois, l’épidémie se propageait au sein de la communauté homosexuelle occidentale. Depuis 2017, au Nigeria, des formes génitales de cette maladie étaient aussi apparues chez des hommes jeunes dans les zones urbaines : un changement épidémiologique insuffisamment pris en compte à l’international.

En 2017, un premier cas avait été détecté à Port-Harcourt, une ville du sud productrice d’huile de palme, trente-neuf ans après la survenue du dernier cas humain de mpox dans ce pays. Les études génomiques suggèrent que le franchissement de la barrière entre espèces aurait eu lieu dès 2014 dans deux régions nigérianes caractérisées par des plantations de palmiers à huile. Cette exploitation intensive provoque une simplification massive des écosystèmes, avec des extinctions d’espèces spécialistes et des proliférations d’espèces opportunistes comme les rongeurs. Les noix de palme sont en effet très appréciées des petits écureuils arboricoles suspectés d’être le réservoir de la mpox.

Le développement de ces plantations induit par ailleurs des déplacements de travailleurs, souvent des hommes, engendrant de la prostitution et des voyages fréquents vers leurs familles par-delà les frontières. Ces écologies simplifiées et ces mises en promiscuité sont caractéristiques de l’ère du « plantationocène », terme proposé par les chercheuses Donna Haraway et Anna Tsing.

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En République démocratique du Congo, au Kivu, la flambée épidémique de mpox de 2023 a débuté dans les réseaux de prostitution urbains. Le premier patient chez qui le clade 1b a été isolé était barman dans la principale ville minière de la province. En guerre civile depuis plus de vingt ans, avec plus d’un million de personnes déplacées dans des camps, de nombreux mouvements transfrontaliers et une majoration des violences sexuelles faites aux femmes, la région a également été marquée par la survenue d’une épidémie d’Ebola, en 2018, devenue urgence sanitaire de portée internationale en 2020.

Des environnements structurellement pathogènes

Cette succession d’émergences infectieuses dans une même zone révèle des environnements devenus structurellement pathogènes. Reconnaître cela conduit à replacer la responsabilité, non plus sur les pratiques des personnes qui mangent ce qu’elles peuvent dans un environnement dégradé, mais sur les grandes entreprises minières, forestières et agro-industrielles qui déstructurent les socio-écosystèmes africains. Ainsi, la situation épidémique actuelle vient mettre en lumière les écologies simplifiées par nos façons d’habiter la Terre au sein du plantationocène.

Identifier les facteurs impliqués dans une réémergence de maladie infectieuse permet, d’une part, de faire de la prévention secondaire adaptée aux modes de transmission de la maladie spécifiques à chaque contexte et, d’autre part, d’identifier les facteurs favorisant plus largement plusieurs maladies émergentes pour cibler la prévention primaire à long terme.

Cela met sous les projecteurs les zones d’ombre de nos modes de vie sur Terre, de nos relations interhumaines et de nos relations au vivant, qui permettent d’aborder les principaux facteurs de risques des émergences infectieuses identifiés par la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes), le groupe international d’experts sur la biodiversité constitué sur le modèle du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Son rapport d’octobre 2020, « Echapper à l’ère des pandémies », soulignait la responsabilité du commerce d’animaux sauvages, de la déforestation, de l’intensification de l’agriculture et du système de plantation, des exploitations minières, de la pauvreté, des guerres…

Cependant, dans le traité sur la prévention des pandémies, en cours de négociation entre Etats, la prévention primaire visant à éviter les passages d’agents infectieux des animaux vers les humains depuis la gestion des écosystèmes n’est que très peu mentionnée.

Camille Besombes est chercheuse au médialab de Sciences Po.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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