Pseudosciences, thérapies de conversion et conservatisme : un casting gouvernemental sulfureux

Aurélie Haroche| 24 Septembre 2024

Paris – Enfin, le casting du nouveau gouvernement est connu. Côté santé, la première impression est plutôt bonne. D’abord, Michel Barnier dont beaucoup remarquaient que les questions sanitaires n’avaient été que rarement sa priorité au cours de sa pourtant longue carrière politique a choisi l’hôpital Necker comme terrain de sa première visite en tant que Premier Ministre.

Même si le discours a un peu manqué de consistance, voilà qui était un témoignage de la prise de conscience des attentes majeures du secteur. Continuant sur cette ligne, Michel Barnier a annoncé hier vouloir faire de la santé mentale la grande cause nationale pour 2025. Là encore, même si les associations attendent une concrétisation pour se réjouir, on peut se féliciter d’une apparente lucidité du Premier ministre quant à certains enjeux majeurs. 

Consensus et humilité avenue de Ségur

Le choix de Geneviève Darrieussecq à la santé paraît également judicieux. Bien qu’elle ait fait partie elle aussi de la Fédération hospitalière de France (FHF), elle est loin d’être considérée, contrairement à son prédécesseur Frédéric Valletoux, comme incarnant cette institution dont les discours parfois peu amènes vis-à-vis des médecins libéraux ne contribuent guère à la cohésion et à l’apaisement. Au contraire, forte de son expérience en ville et à l’hôpital, le Dr Geneviève Darrieussecq est accueillie avec une certaine espérance par la plupart des syndicats et représentants. L’humilité de son discours de passation a conforté cette première impression positive. 

Ecoute et prudence sur la fin de vie

Cependant, quelques réserves s’expriment, notamment en ce qui concerne les discussions autour de la légalisation d’une aide active à mourir dans notre pays. Sur le sujet, Michel Barnier est demeuré prudemment réservé. On sait cependant que plusieurs membres du gouvernement sont clairement hostiles à toute évolution de la loi.

La position de Geneviève Darrieussecq est sans doute plus nuancée. Ses prises de position lors des débats parlementaires précédents suggèrent que l’une de ses principales préoccupations devrait être notamment d’entendre le point de vue des professionnels de santé, ce qui ne manquera pas d’être salué par ces derniers. Mais pour les partisans d’une nouvelle législation, il ne faudrait pas que cette écoute ne conduise à une loi (si loi il y a) à minima. 

Le mythe de la force d’attraction de l’AME retrouve des forces

Si on le voit, l’adoption de « nouveaux droits » paraît incertaine (et donc de plus en plus incertaine aussi la tenue de la promesse déjà fragile d’Emmanuel Macron d’une évolution législative sur la fin de vie au cours de son second quinquennat), la défense des « droits acquis » est-elle en péril ? Sur l’Aide médicale d’Etat (AME), déjà les coups de butoir ont commencé, avec notamment l’expression très claire par le nouveau ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau d’une volonté de refonte de ce dispositif.

« Je ne veux pas […] que la France soit le pays le plus attractif d’Europe pour un certain nombre de prestations sociales, d’accès aux soins » a martelé le nouveau locataire de la place Beauvau, négligeant les conclusions de la plupart des rapports considérant que l’AME ne représente guère une « force d’attraction » en matière d’immigration.  

Des ministres qui pensent que l’homosexualité est une maladie ? 

L’AME étant depuis de nombreuses années un objet de discussions voire de tractations politiques, il est probable que le sujet de sa refonte soit effectivement abordé. D’autres thèmes par contre ne devraient pas revenir sur le devant de la scène, notamment en ce qui concerne le droit à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG) ou l’accès des couples de femmes à la procréation médicalement assistée (PMA). Interpellé sur ces points par son prédécesseur, Gabriel Attal, Michel Barnier a affirmé en effet : « Il n’y aucune ambiguïté s’agissant des grandes lois de sociétés pour les hommes et les femmes, elles seront intégralement réservées. Je serai un rempart pour qu’on préserve l’ensemble de ces droits ».

Mais si cette mise au point a été nécessaire, c’est parce que plusieurs membres du gouvernement se sont illustrés par des prises de position que les associations de défense des droits des femmes et des homosexuels considèrent, légitimement, comme préoccupantes. Opposition à la constitutionnalisation du droit à l’IVG, rejet d’une loi voulant interdire les thérapies de conversion destinées aux homosexuels ou encore rejet de la PMA pour toutes par plusieurs ministres sont ainsi épinglés.

Au-delà des considérations idéologiques qui sous-tendent ces prises de position et que chacun est en droit de défendre, le caractère anti-science de certaines interpelle. Ainsi, la défense des thérapies de conversion suggère que ces ministres pourraient partager l’opinion d’une part que l’homosexualité est une maladie et d’autre part que des traitements peuvent la soigner ; ce qu’aucun fondement scientifique ne permet de soutenir.

Que dire encore du nouveau ministre de la Consommation (qui a failli être celui de la Famille…), Laurence Garnier, qui avait refusé en 2016 qu’une campagne de prévention contre le Sida montrant des homosexuels s’embrassant soit diffusée dans sa ville – dénotant comment ses positions conservatrices l’empêchaient de prendre conscience de la réalité épidémiologique en France et du fait que les homosexuels demeurent la population la plus exposée au virus du SIDA. 

Le ministre de la Recherche qui n’aimait pas le « terme de recherche fondamentale » 

Mais que l’on se rassure, lors de sa passation de pouvoir hier au ministère de la Transition Ecologique qu’elle retrouve, Agnès Pannier-Runacher (qui arbore un pins arc-en-ciel qui n’est peut-être pas du goût de tous ses collègues) a assuré qu’elle n’avait qu’une « boussole : la science ». Agrémentée de plusieurs allusions à la défense de l’énergie nucléaire, la formule pourra sans doute être interprétée comme une pique à l’intention de certains élus écologistes. Mais pourrait-on espérer qu’elle soit également une invitation lancée à ses collègues et notamment au ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Patrick Hetzel.

L’arrivée de ce député LR, diplômé en sciences de gestion, au ministère de la Recherche relève peut-être en effet un peu du contre-emploi. Outre le fait que certaines de ses positions conservatrices en matière de bioéthique pourraient être un frein à l’essor de quelques travaux importants, lors d’une réunion à l’Assemblée nationale, il avait déclaré ne pas « beaucoup aimer le terme de recherche fondamentale». Pourtant, Patrick Hetzel a nourri une réflexion assez personnelle sur la démarche scientifique.

Comme par exemple, lorsque s’opposant à l’adoption d’un article destiné à créer un délit d’incitation à l’abandon de traitement, il n’a pas invoqué les risques pour la liberté d’expression, mais a préféré remarquer : « Très souvent, au moment où elles émergent, les ruptures de paradigme permises par les avancées scientifiques sont le fait d’individus qui, au sein de la communauté scientifique, sont minoritaires. Nous devons donc être très attentifs à éviter le développement d’un dogme qui serait celui d’une science officielle : ce serait tout à fait dangereux », rappelle Libération.

Ce dernier liste également d’autres positions iconoclastes du nouveau ministre : hostile au déremboursement de l’homéopathie, frileux quant à la vaccination obligatoire des soignants contre la Covid (non pas encore au nom de la liberté, mais parce que les vaccins n’auraient pas été suffisamment évalués selon lui) et promoteur de l’hydroxychloroquine au printemps 2020.

S’il ne fut pas le seul à l’époque à vouloir croire en ce traitement alors que la peur de l’épidémie terrassait le monde, il n’hésitait pas à faire siens des discours plus qu’ambigus quand il lançait : « Les médecins généralistes sont aujourd’hui privés des médicaments curatifs, alors qu’ils sont autorisés (décret du 24 mars) à utiliser le clonazépam injectable pour mettre un terme à la suffocation de leurs patients, mais aussi à leur vie ».

« Une boussole : la science » ? Peut-être que le nouveau ministre de la Coordination gouvernementale, Marie-Claire Carrère-Gée, pourrait réfléchir à ce mantra. 

Pseudosciences, thérapies de conversion et conservatisme : un casting gouvernemental sulfureux

Aurélie Haroche| 24 Septembre 2024

Paris – Enfin, le casting du nouveau gouvernement est connu. Côté santé, la première impression est plutôt bonne. D’abord, Michel Barnier dont beaucoup remarquaient que les questions sanitaires n’avaient été que rarement sa priorité au cours de sa pourtant longue carrière politique a choisi l’hôpital Necker comme terrain de sa première visite en tant que Premier Ministre.nullLISEZ LA SUITE CI-DESSOUS 

Même si le discours a un peu manqué de consistance, voilà qui était un témoignage de la prise de conscience des attentes majeures du secteur. Continuant sur cette ligne, Michel Barnier a annoncé hier vouloir faire de la santé mentale la grande cause nationale pour 2025. Là encore, même si les associations attendent une concrétisation pour se réjouir, on peut se féliciter d’une apparente lucidité du Premier ministre quant à certains enjeux majeurs. 

Consensus et humilité avenue de Ségur

Le choix de Geneviève Darrieussecq à la santé paraît également judicieux. Bien qu’elle ait fait partie elle aussi de la Fédération hospitalière de France (FHF), elle est loin d’être considérée, contrairement à son prédécesseur Frédéric Valletoux, comme incarnant cette institution dont les discours parfois peu amènes vis-à-vis des médecins libéraux ne contribuent guère à la cohésion et à l’apaisement. Au contraire, forte de son expérience en ville et à l’hôpital, le Dr Geneviève Darrieussecq est accueillie avec une certaine espérance par la plupart des syndicats et représentants. L’humilité de son discours de passation a conforté cette première impression positive. 

Ecoute et prudence sur la fin de vie

Cependant, quelques réserves s’expriment, notamment en ce qui concerne les discussions autour de la légalisation d’une aide active à mourir dans notre pays. Sur le sujet, Michel Barnier est demeuré prudemment réservé. On sait cependant que plusieurs membres du gouvernement sont clairement hostiles à toute évolution de la loi.null

La position de Geneviève Darrieussecq est sans doute plus nuancée. Ses prises de position lors des débats parlementaires précédents suggèrent que l’une de ses principales préoccupations devrait être notamment d’entendre le point de vue des professionnels de santé, ce qui ne manquera pas d’être salué par ces derniers. Mais pour les partisans d’une nouvelle législation, il ne faudrait pas que cette écoute ne conduise à une loi (si loi il y a) à minima. 

Le mythe de la force d’attraction de l’AME retrouve des forces

Si on le voit, l’adoption de « nouveaux droits » paraît incertaine (et donc de plus en plus incertaine aussi la tenue de la promesse déjà fragile d’Emmanuel Macron d’une évolution législative sur la fin de vie au cours de son second quinquennat), la défense des « droits acquis » est-elle en péril ? Sur l’Aide médicale d’Etat (AME), déjà les coups de butoir ont commencé, avec notamment l’expression très claire par le nouveau ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau d’une volonté de refonte de ce dispositif.

« Je ne veux pas […] que la France soit le pays le plus attractif d’Europe pour un certain nombre de prestations sociales, d’accès aux soins » a martelé le nouveau locataire de la place Beauvau, négligeant les conclusions de la plupart des rapports considérant que l’AME ne représente guère une « force d’attraction » en matière d’immigration.  null

Des ministres qui pensent que l’homosexualité est une maladie ? 

L’AME étant depuis de nombreuses années un objet de discussions voire de tractations politiques, il est probable que le sujet de sa refonte soit effectivement abordé. D’autres thèmes par contre ne devraient pas revenir sur le devant de la scène, notamment en ce qui concerne le droit à l’Interruption volontaire de grossesse (IVG) ou l’accès des couples de femmes à la procréation médicalement assistée (PMA). Interpellé sur ces points par son prédécesseur, Gabriel Attal, Michel Barnier a affirmé en effet : « Il n’y aucune ambiguïté s’agissant des grandes lois de sociétés pour les hommes et les femmes, elles seront intégralement réservées. Je serai un rempart pour qu’on préserve l’ensemble de ces droits ».

Mais si cette mise au point a été nécessaire, c’est parce que plusieurs membres du gouvernement se sont illustrés par des prises de position que les associations de défense des droits des femmes et des homosexuels considèrent, légitimement, comme préoccupantes. Opposition à la constitutionnalisation du droit à l’IVG, rejet d’une loi voulant interdire les thérapies de conversion destinées aux homosexuels ou encore rejet de la PMA pour toutes par plusieurs ministres sont ainsi épinglés.

Au-delà des considérations idéologiques qui sous-tendent ces prises de position et que chacun est en droit de défendre, le caractère anti-science de certaines interpelle. Ainsi, la défense des thérapies de conversion suggère que ces ministres pourraient partager l’opinion d’une part que l’homosexualité est une maladie et d’autre part que des traitements peuvent la soigner ; ce qu’aucun fondement scientifique ne permet de soutenir.

Que dire encore du nouveau ministre de la Consommation (qui a failli être celui de la Famille…), Laurence Garnier, qui avait refusé en 2016 qu’une campagne de prévention contre le Sida montrant des homosexuels s’embrassant soit diffusée dans sa ville – dénotant comment ses positions conservatrices l’empêchaient de prendre conscience de la réalité épidémiologique en France et du fait que les homosexuels demeurent la population la plus exposée au virus du SIDA. 

Le ministre de la Recherche qui n’aimait pas le « terme de recherche fondamentale » 

Mais que l’on se rassure, lors de sa passation de pouvoir hier au ministère de la Transition Ecologique qu’elle retrouve, Agnès Pannier-Runacher (qui arbore un pins arc-en-ciel qui n’est peut-être pas du goût de tous ses collègues) a assuré qu’elle n’avait qu’une « boussole : la science ». Agrémentée de plusieurs allusions à la défense de l’énergie nucléaire, la formule pourra sans doute être interprétée comme une pique à l’intention de certains élus écologistes. Mais pourrait-on espérer qu’elle soit également une invitation lancée à ses collègues et notamment au ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, Patrick Hetzel.

L’arrivée de ce député LR, diplômé en sciences de gestion, au ministère de la Recherche relève peut-être en effet un peu du contre-emploi. Outre le fait que certaines de ses positions conservatrices en matière de bioéthique pourraient être un frein à l’essor de quelques travaux importants, lors d’une réunion à l’Assemblée nationale, il avait déclaré ne pas « beaucoup aimer le terme de recherche fondamentale». Pourtant, Patrick Hetzel a nourri une réflexion assez personnelle sur la démarche scientifique.

Comme par exemple, lorsque s’opposant à l’adoption d’un article destiné à créer un délit d’incitation à l’abandon de traitement, il n’a pas invoqué les risques pour la liberté d’expression, mais a préféré remarquer : « Très souvent, au moment où elles émergent, les ruptures de paradigme permises par les avancées scientifiques sont le fait d’individus qui, au sein de la communauté scientifique, sont minoritaires. Nous devons donc être très attentifs à éviter le développement d’un dogme qui serait celui d’une science officielle : ce serait tout à fait dangereux », rappelle Libération.

Ce dernier liste également d’autres positions iconoclastes du nouveau ministre : hostile au déremboursement de l’homéopathie, frileux quant à la vaccination obligatoire des soignants contre la Covid (non pas encore au nom de la liberté, mais parce que les vaccins n’auraient pas été suffisamment évalués selon lui) et promoteur de l’hydroxychloroquine au printemps 2020.

S’il ne fut pas le seul à l’époque à vouloir croire en ce traitement alors que la peur de l’épidémie terrassait le monde, il n’hésitait pas à faire siens des discours plus qu’ambigus quand il lançait : « Les médecins généralistes sont aujourd’hui privés des médicaments curatifs, alors qu’ils sont autorisés (décret du 24 mars) à utiliser le clonazépam injectable pour mettre un terme à la suffocation de leurs patients, mais aussi à leur vie ».

« Une boussole : la science » ? Peut-être que le nouveau ministre de la Coordination gouvernementale, Marie-Claire Carrère-Gée, pourrait réfléchir à ce mantra. 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire