Le grand marché » de Benjamin Jung : « Pour sa guerre, la Russie dépend de la technologie de ses ‘ennemis’ occidentaux »

Grand entretien

Propos recueillis par  Etienne Campion

Publié le 23/09/2024 à 18:45 https://www.marianne.net/agora/entretiens-et-debats/le-grand-marche-de-benjamin-jung-pour-sa-guerre-la-russie-depend-de-la-technologie-de-ses-ennemis-occidentaux

Au cours d’une enquête menée à travers différents pays qui a donné naissance à son Le grand marché (paru au Cerf), le journaliste d’investigation Benjamin Jung montre la prégnance occidentale dans l’usage du feu côté russe. Il révèle circuits secrets, intermédiaires et bénéficiaires indirects, y compris français.

Marianne : Comment vous êtes-vous rendu compte que le marché des composants et de l’armement qui inonde le front ukrainien est « lié à des réseaux politiques tentaculaires » ainsi qu’à la « dépendance de l’économie russe envers ses partenaires occidentaux » ?

Benjamin Jung : Tout part des observations d’un blogueur féru de mécanique ukrainien devenu soldat, Pavlo Kachtchouk, qui postait sur les réseaux sociaux ses découvertes lorsqu’il disséquait les véhicules et drones russes présents sur le champ de bataille.

En 2022 déjà, il tirait la sonnette d’alarme et publiait des photos et vidéos de composants développés par de grands industriels français présents dans de l’armement russe. J’ai alors commencé à enquêter, je me suis rendu sur le terrain, en Ukraine, pour observer les armes russes et leur impact dans les villes et les campagnes ukrainiennes ainsi qu’au plus près des combats et pour mettre les mains dans leurs entrailles afin de voir quels composants occidentaux leur permettaient de fonctionner. J’ai également rencontré de nombreuses sources et je me suis plongé dans des documents financiers et douaniers internationaux. 

Après plus d’un an d’enquête, je suis aujourd’hui en mesure de faire la lumière sur des entreprises et des réseaux internationaux qui permettent à la Russie d’acquérir les composants essentiels au fonctionnement de sa machine de guerre malgré les sanctions et embargos imposés par l’Occident.

Je démontre également la manière dont de grandes entreprises occidentales, plus particulièrement françaises comme Total et Technip sur le volet des hydrocarbures, ou encore Auchan et Leroy Merlin, permettent à la Russie d’amasser les fonds astronomiques nécessaires à financer sa politique guerrière. Sans ces flux à la fois matériels et financiers, la Russie serait incapable de faire la guerre à son voisin de l’ouest.

En quoi est-ce une « guerre nouvelle » en termes d’équipements ? Par les drones ?

Les drones ont un impact radical sur la manière de faire la guerre. Pour la première fois, à cause de la présence permanente des engins d’observation dans le ciel Ukrainien, aucun mouvement ne peut avoir lieu d’un côté ou de l’autre sans que l’ennemi ne soit mis au courant. Les mouvements des soldats sur le front sont presque inexistants à cause de la peur de se faire prendre pour cible, les transports de troupes et de matériel se font de nuit, et il faut constamment inventer de nouveaux moyens pour faire face aux assauts des petits drones civils transformés en armes antipersonnel ou antichar au gré des capacités de bricolages et des idées des uns et des autres.

Ce changement dans la manière de combattre, qui fait la part belle à l’adaptabilité, m’était raconté par un capitaine d’artillerie ukrainien que j’ai eu la chance d’interviewer. Pour lui, la généralisation de l’utilisation des drones sur le champ de bataille marque un tournant aussi important dans l’histoire de la guerre que l’apparition du char d’assaut. Pour autant, le conflit qui a lieu aujourd’hui sur le territoire ukrainien rappelle également les affrontements à grande échelle du siècle dernier de par la présence abondante de tranchées et de no man’s land ainsi que par l’utilisation intensive de l’artillerie. Nous avions eu tendance à oublier l’existence d’un tel type de conflit entre deux armées professionnelles, modernes et bien équipées puisque la quasi-totalité des combats engageant des forces occidentales qui ont eu ces dernières décennies se faisaient face à des ennemis se rapprochant plutôt de la guérilla ou du terrorisme, moins équipés et peu formés, résultant en un déséquilibre beaucoup plus flagrant entre les belligérants.

De quels pays la Russie est-elle dépendante ?

Ce que cette enquête met en lumière, c’est que la Russie est totalement dépendante de la technologie des pays qu’elle considère comme ses ennemis. Sans composants américains, français, canadiens ou encore japonais, son complexe militaro-industriel serait incapable de fabriquer les systèmes d’armement utilisés dans son invasion de l’Ukraine. Cette dépendance n’est pas nouvelle et peut s’observer depuis la guerre froide.

Grâce à ces réseaux mondiaux d’espionnage, l’Union soviétique basait déjà le design de ses roquettes, missiles de croisières et autres armes sur celles développées à l’Ouest et s’employait à acquérir les composants nécessaires à leur fabrication auprès d’industriels américains et européens comme Texas Instruments, IBM ou encore Thomson. Au cours des dernières décennies, la Russie a quasiment élevé cette politique d’acquisition de technologie étrangère au rang de doctrine, faisant au passage l’impasse sur sa propre recherche, ce qui a mené à son incapacité actuelle à produire elle-même les éléments de haute technologie nécessaires à la fabrication de son armement.

Qu’est-ce que le réseau Zimenkov ?

Le réseau Zimenkov tire son nom de la famille biélorusse à sa tête, des oligarques proches du dictateur Alexandre Loukachenko et liés au complexe militaro-industriel biélorusse. Aidés par leur collection de passeports, Igor Vladimirovich Zimenkov et son fils Jonatan dirigent une vaste opération internationale ayant pour but de faciliter les affaires des industriels de l’armement russes et biélorusses, notamment en les aidant à vendre des véhicules militaires à l’étranger ou à acquérir les technologies étrangères nécessaires à fabriquer de l’armement.

Ils se reposent pour cela sur un vaste réseau de complices, d’intermédiaires et de sociétés écran dans le monde entier, d’Israël à Singapour, en passant par la Lettonie. Ce système, que je décris dans l’ouvrage et qui n’est pas sans rappeler le fonctionnement des mafias internationales, n’est qu’un exemple parmi d’autres de la manière dont l’appareil militaire de Vladimir Poutine et de ses alliés continue de fonctionner en dépit des nombreuses sanctions et des embargos mis en place par la communauté internationale.

Quelle place a pris Safran et Thales depuis le conflit ?

Au cours de cette enquête, j’ai découvert que de nombreux composants manufacturés par les multinationales françaises de défense et d’aéronautique Safran et Thales continuaient à affluer vers la Russie. Qu’il s’agisse d’éléments électroniques ou mécaniques, ces pièces permettent à la Russie de maintenir en vol les avions de ses nombreuses compagnies aériennes, toutes sanctionnées, notamment parce qu’elles participent à l’effort de guerre du Kremlin en transportant les soldats. Certaines pièces fabriquées par Safran sont également livrées à la branche civile de Sukhoi, principal fabriquant russe d’avions de chasse lui aussi logiquement sanctionné par la France et le reste de l’Occident, l’aidant par la même occasion à continuer ses affaires. Officiellement, ces entreprises ont pourtant arrêté de faire du business en Russie.

Tout cela pose de nombreuses questions, notamment sur les moyens et les efforts mis en place par les entreprises et les gouvernements pour contrôler les marchandises et appliquer les sanctions avec fermeté, d’autant plus qu’il y a à peine deux semaines, une enquête du site d’information Inform Napalm révélait comment des avions de chasse Sukhoi russes continuent d’être entretenus avec du matériel Safran et Thales par des spécialistes venus du Kazakhstan et formés en France auprès de Thales. En même temps, ces mêmes entreprises profitent à fond du conflit et ont aujourd’hui leur carnet de commandes bien remplies, puisqu’elles arment l’Ukraine, notamment en missiles, par l’intermédiaire de l’aide promise par la France.

Où en sont les entreprises françaises en Russie ?

La majorité des entreprises françaises, comme européennes ou américaines, sont aujourd’hui parties de Russie. Se faisant, elles se plient aux sanctions et évitent également le risque d’entacher leurs images et réputations. Pourtant, celles qui restent sont essentielles à l’économie russe. C’est le cas de TotalEnergies, qui permet à la Russie d’extraire et de vendre son gaz naturel grâce à un partenariat juteux avec la société russe Novatek, dont elle est actionnaire.

Par ses parts dans la société Ternftegaz, Total est également directement impliqué dans la production du carburant qui permet aux bombardiers russes de voler, de frapper les troupes autant que les civils en Ukraine et d’y faire régner la terreur toutes les nuits et tous les jours depuis plus de deux ans, à chaque fois que les sirènes d’alerte bombardement se font entendre.

Cette activité, qui permet notamment à Vladimir Poutine de conserver une influence énorme sur la scène internationale, ne pourrait avoir lieu sans une autre entreprise française, Technip, qui fabrique les immenses usines nécessaires à la Russie pour liquéfier son gaz naturel, le tout, là aussi, à la barbe des sanctions internationales.

Mais l’énergie n’est pas le seul secteur dans lequel les entreprises françaises continuent de soutenir le Kremlin. Les entreprises du gigantesque groupe Mulliez, parmi lesquelles Leroy Merlin, Auchan ou encore Decathlon, rebaptisé « Desport » en Russie, continuent d’apporter, par les taxes qu’elles payent, un soutien financier capital au régime russe et à sa politique guerrière. Certaines de ces entreprises soutiennent même directement l’effort de guerre de plusieurs manières différentes, par exemple en passant des contrats avec une entreprise d’État russes liée au renseignement militaire.

Le grand marché, Benjamin Jung, Éditions du Cerf, 240 pages, 20 euros.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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