Les ressources minières s’épuisent rapidement alors que la demande augmente
L’activité minière a un impact néfaste sur l’environnement et les populations, mais les ressources minérales sont difficilement substituables. Utilisées en grandes quantités dans différents secteurs d’activité tels que les transports, la construction, la production d’énergie ou encore les biens de consommation, elles sont omniprésentes dans notre vie quotidienne et indispensables à l’économie mondiale. Afin de répondre aux objectifs du « développement durable », il est temps pour l’industrie minière d’effectuer des changements et d’adopter une nouvelle stratégie axée sur l’économie circulaire.
publié le 20/09/2024 Par Lucie Touzi
Les ressources naturelles de la Terre, renouvelables ou non, ne sont – comme beaucoup de choses sur Terre – pas inépuisables. Essentielles pour satisfaire les besoins humains, ces dernières sont largement surexploitées depuis quelques siècles, et ce malgré le temps très long qui est nécessaire pour les reconstituer naturellement.
Chaque année, le think-tank indépendantGlobal Footprint Network calcule le « Jour du dépassement », soit la date à laquelle l’humanité a consommé toutes les ressources que la Terre est capable de régénérer en un an et, cette année, c’est le 1er août qui a marqué la date limite. « Cela signifie que l’humanité utilise actuellement 1,7 fois plus vite les ressources naturelles que leur possibilité à se régénérer », indique le think-tank.
Depuis 1961, alors que le jour du dépassement était enregistré le 30 septembre, la tendance générale montre un avancement de cette date chaque année… Alors qu’il est urgent d’utiliser durablement nos ressources naturelles, les tendances continuent d’être à la hausse, voire s’accélèrent.
« L’extraction des ressources naturelles de la Terre a triplé au cours des cinq dernières décennies, en raison de la construction massive d’infrastructures dans de nombreuses régions du monde, ainsi que des niveaux élevés de consommation matérielle, en particulier dans les pays à revenu moyen supérieur et à revenu élevé », indique l’ONU dans son rapport. D’après ce dernier, si aucune mesure n’est prise rapidement pour inverser les tendances, l’extraction des ressources pourrait augmenter de +60 % d’ici 2060 par rapport aux niveaux de 2020.
Parmi ces ressources, on compte les ressources minérales, dont l’exploitation est liée à des enjeux importants, mais aussi à de nombreux délires consuméristes. En effet, la plupart des objets (plus ou moins utiles) qui nous entourent ou que nous consommons sont fabriqués avec ce type de ressources, en particulier les produits de haute technologie.
Les ressources minérales sont-elles limitées ?
Face à la croissance démographique mondiale et aux modes de vie toujours plus prédateurs de l’Occident, la demande en matières premières minérales, nécessaires à la production de nombreux biens d’équipements et de consommation, est en constante progression. Dans le même temps, certaines matières premières sont devenues essentielles au développement de nouvelles technologies (dont le caractère indispensable reste largement questionnable) et répondent aux enjeux de la « transition énergétique » (notamment le cuivre ou le lithium avec l’électrification massive en cours). Il est donc tout à fait logique de se poser la question suivante : les ressources minérales vont-elles s’épuiser rapidement ?
Pour répondre à cette question, il faut bien faire la différence entre les notions de ressources et de réserves. Comme l’explique Anne-Sylvie André-Mayer, professeure en métallogénie à l’université de Lorraine et directrice adjointe du laboratoire GeoRessources, dans le journal du CNRS : « Si l’on fait abstraction des facteurs techniques, environnementaux, géopolitiques, réglementaires ou industriels influençant l’approvisionnement en minéraux, les ressources minérales totales recélées par la Terre dépassent certainement les besoins de l’humanité sur la durée de son existence ». Sauf qu’une ressource n’est exploitable qu’à partir du moment où elle est accessible…
Grâce aux avancées scientifiques et aux progrès techniques, il est aujourd’hui possible d’exploiter de nouveaux gisements miniers de plus en plus difficiles d’accès, mais aux teneurs minérales de plus en plus basses. Autrement dit, les ressources minérales ne manquent pas, mais leur exploitation ne va probablement pas pouvoir suivre le rythme de la demande croissante au niveau mondial, de sorte que des choix de société devront être faits.
« Malgré les efforts déployés pour intensifier l’exploration et la production nationales, les économies avancées continueront de dépendre des importations en provenance des économies en développement et émergentes pendant de nombreuses années encore, en raison de la demande croissante et du temps considérable qui s’écoule entre la découverte et la production de minerais», assure l’OCDE dans son rapport.
La France, par exemple, malgré sa forte tradition minière, n’a plus que quelques mines encore en activité : le sel, la bauxite, les calcaires bitumineux, l’or en Guyane et le nickel en Nouvelle-Calédonie. D’après les informations publiées par MinéralInfo, la France n’a pas encore découvert tous ses gisements miniers et le pays possède encore de nombreuses richesses minérales attractives sur le plan industriel : minéraux industriels, métaux de base, métaux d’alliage, métaux rares et métaux précieux.
Les critères technico-économiques sont primordiaux dans l’avancée des travaux d’exploration de nouveaux gisements miniers et, en fonction du contexte économique et technique propre à une époque, le potentiel de certains gisements déjà connus peut également être réévalué. Mais compte tenu du contexte environnemental, la priorité n’est-elle pas d’abord à une remise en question de notre modèle extractiviste ?
Apparemment non. En avril dernier, le gouvernement français a proposé son nouveau projet de réforme du code minier, ayant comme objectif principal sa « simplification ». L’idée est de réduire le délai d’instruction des permis exclusifs de recherche miniers afin d’accélérer l’exploitation du sous-sol et de « faciliter la transition énergétique et écologique » de notre économie. Le problème, comme le souligne Guillaume Pitron, c’est qu’un monde « bas carbone » est nécessairement un monde « haut minerais et haut métaux »… Il n’y a pas de ressource miracle : seule une profonde réorganisation de nos modes de vie et de consommation est à même de nous prémunir de nos propre excès.
Face au désastre de l’exploitation minière, l’économie circulaire est-elle une solution ?
Il est certain que nous ne pouvons pas mettre fin à l’exploitation des ressources minérales, car elles sont utilisées dans de nombreux secteurs industriels tels que la chimie, l’électronique, l’aéronautique ou encore l’agro-alimentaire. Elles sont également indispensables pour les grands choix énergétiques en cours et à venir (mobilité électrique, éolien, photovoltaïque, etc.).
Néanmoins, on ne peut pas nier les impacts néfastes et dévastateurs de l’industrie minière sur l’environnement. « L’exploitation minière est l’une des principales activités ayant le plus grand impact sur l’environnement, avec l’exploitation des hydrocarbures. Elles ont souvent tendance à détruire les écosystèmes », assure César Ipenza, ancien conseiller du Premier ministre de l’Environnement entre 2009 et 2011 au Pérou et avocat spécialiste des questions environnementales liées à l’exploitation minière.

Fonderie de nickel exploitée par Virtue Dragon Nickel Industry (VDNI) à Morosi, dans le sud-est de l’île de Sulawesi (Indonésie) – (Photo by Adek BERRY / AFP)
L’enjeu majeur pour l’avenir de l’industrie minière est d’exploiter de manière « durable » et raisonnée les ressources minérales afin de réduire au maximum les risques environnementaux et limiter ainsi les extractions de minéraux. « Nous devons concevoir nos produits de façon plus durable et réutiliser davantage les matériaux déjà extraits afin de préserver nos ressources minérales », indique le Bureau de recherches géologiques et minières(BRGM).
L’économie circulaire est une solution proposée pour s’inscrire dans les objectifs du « développement durable », mais aussi pour faire face aux oligopoles des pays sur certaines ressources minérales et à la difficulté d’accès de certains gisements miniers. « Je crois que nous devons également être plus efficaces dans l’utilisation des minéraux et, surtout, évoluer vers l’économie circulaire, c’est-à-dire l’utilisation maximale des ressources ou la réutilisation des minéraux une fois qu’ils sont jetés. Cela doit aussi nous conduire à éviter que la technologie ait une durée ou une date d’obsolescence par exemple », ajoute César Ipenza.
Le recyclage (à condition qu’il ne soit pas un alibi pour le jetable), la réutilisation et la refabrication des matériaux déjà existants permettraient de répondre à une partie de la demande en minéraux dits « critiques » et de réduire l’extraction de nouveaux minéraux. « On estime que les approches de l’économie circulaire pourraient répondre à 20 % de la demande totale de minéraux critiques entre 2022 et 2050 », indique l’OCDE. Ces 20 % – certes bien utiles – ne règleront pour autant pas le problème de fond.
Nous consommons et consommerons à l’avenir beaucoup trop de ces minéraux critiques. Ils sont non seulement utilisés dans tous nos objets de la vie quotidienne moderne – télévisions, smartphones, ordinateurs, montres connectées, etc. – mais sont aussi indispensables dans la stratégie d’électrification de nos sociétés (en remplacement des hydrocarbures). « La criticité des métaux est un sujet complexe qui a fait l’objet de nombreux travaux depuis une dizaine d’années. C’est une notion variable dans le temps qui s’exprime selon deux axes : la disponibilité de la substance et son importance économique », définit MinéralInfo.
La consommation d’éléments de terres rares (ETR), entre autres, pourrait être multipliée par 7 d’ici 2040 selon l’Agence internationale de l’Énergie, notamment pour produire de nombreux objets électroniques et numériques comme les moteurs de véhicules électriques et hybrides ou les éoliennes en mer. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les terres dites « rares » ne sont pas rares… En réalité, l’enjeu principal est de réussir à les trouver en concentrations naturelles à des niveaux économiquement exploitables. « Ce qui rend ces matériaux rares, c’est qu’ils sont très difficiles à extraire et que les procédés pour les traiter sont complexes », explique l’International Institute for Sustainable Development (IGF).
Un autre enjeu concernant les terres rares est géopolitique. En effet, la Chine est le premier producteur mondial de terres rares ; elle possède 60 % du marché mondial. C’est pourquoi, développer la filière du recyclage est nécessaire pour mettre fin à cette dépendance, bien que celle-ci ne pourra pas se substituer complètement à l’extraction de nouveaux gisements miniers.
Les enjeux économiques et environnementaux sont importants, et il va falloir prendre des mesures rapidement pour trouver un équilibre entre l’extraction des ressources minérales en quantité raisonnable et le respect de l’environnement et des populations locales. Vaste chantier pour nos politiques qui demeurent aveugles aux externalités négatives du « bas carbone » comme unique stratégie…
Photo d’ouverture : Site d’extraction de nickel exploité par GemaKreasi Perdana (GKP) sur l’île de Wawonii, au sud-est de Sulawesi (Indonésie) – (Photo by Adek BERRY / AFP)