En France, l’éolien en mer attend encore son rythme de croisière
Le pays, qui souhaite atteindre 45 gigawatts (GW) de puissance installée d’ici à 2050, contre 1,5 GW aujourd’hui, compte simplifier les procédures et limiter les risques de contentieux.
Par Adrien Pécout Publié le 17/09/2024 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/09/17/en-france-l-eolien-en-mer-attend-encore-son-rythme-de-croisiere_6321738_3234.html
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Jusqu’à présent, c’est une goutte d’eau, pour ainsi dire. Après une décennie d’attente, la France ne compte que trois parcs éoliens en mer déjà opérationnels. Mais la filière industrielle de cette énergie renouvelable espère bien en construire « une cinquantaine » d’ici à la moitié du siècle, selon l’objectif présidentiel d’Emmanuel Macron, en 2022.
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Au large de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et de Fécamp (Seine-Maritime), les premiers parcs d’EDF sont pleinement en service depuis 2022 pour l’un, depuis juin pour l’autre. Celui de l’espagnol Iberdrola, 62 éoliennes à 16 kilomètres au moins des côtes de Saint-Brieuc, tourne à pleine puissance depuis mai. Son inauguration aura lieu jeudi 19 septembre.
Loin du rivage, avec un vent plus fort et plus régulier, les éoliennes en mer promettent un meilleur rendement que celles sur terre. Encore faut-il organiser leur déploiement et les répartir sur le territoire. Façade par façade, la responsabilité incombe à l’Etat, maître d’ouvrage dans ce domaine.
Principal défi : déterminer la future cartographie de l’éolien en mer. Avec ces trois parcs déjà en service, le pays dispose pour l’instant de 1,5 gigawatt (GW) de puissance installée. C’est encore peu, par rapport à ce que vise le « Pacte éolien en mer entre l’Etat et la filière » : atteindre 18 GW en 2035, puis 45 GW en 2050, et donc dépasser la capacité des éoliennes terrestres. « Les Pays-Bas et l’Allemagne ont des objectifs encore supérieurs à la France, dans des espaces maritimes pourtant plus petits que le nôtre », souligne Pierre Peysson, président de la commission éolien en mer du Syndicat des énergies renouvelables (SER), une organisation professionnelle.
Dix autres parcs identifiés
Charge aux pouvoirs publics de désigner telle ou telle entreprise pour développer des projets. Groupés ou non, des appels d’offres sont instruits en amont par une autorité administrative indépendante, la Commission de régulation de l’énergie. Outre les trois parcs en service, l’Etat en a déjà identifié dix autres : six ont été attribués, quatre doivent encore l’être. Soit une capacité totale de 10 GW.
Reste le plus dur : le dixième appel d’offres (« AO10 ») sera censé représenter à lui seul… environ 10 GW. Un volume d’une ampleur sans précédent, qui nécessite de coordonner une multitude de chantiers, sur les quatre façades maritimes du pays. Il était d’abord question de le lancer en 2025, avant de le repousser pour 2026. « Il n’y a plus de temps à perdre », estime maintenant M. Peysson, pour le SER.
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Le lancement de l’« AO1 » remonte, en effet, à 2011. « La lenteur initiale de la France est surtout due au nombre important de recours contre les parcs », analyse Pierre Tardieu, directeur politique de WindEurope, autre association professionnelle. Depuis 2023, la loi relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables vise précisément à simplifier les procédures et à limiter les risques de contentieux.
Car l’éolien en mer, comme sur la terre ferme, peut susciter des conflits d’usage. De novembre 2023 à avril, sur saisine du gouvernement, la Commission nationale du débat public (CNDP) a donné la parole à la population sur le déploiement des énergies marines. De cette consultation, il ressort une « volonté consensuelle » de préserver la pêche côtière, tout comme celle de protéger écosystèmes marins et paysages. Ce qui n’est pas neutre d’un point de vue économique. Plus un parc se situe loin, plus le coût de son raccordement sera onéreux.
Défis logistiques
La France soutient sa filière par un mécanisme de rémunération. C’est le principe du « contrat pour différence » (CFD, en anglais) : quand les prix du marché de gros sont inférieurs à un certain niveau, c’est l’Etat qui compense la différence auprès des producteurs. Et quand les prix dépassent ce montant, c’est aux producteurs de reverser le surplus.
Le mécanisme français prévoit aussi une indexation pour tenir compte de la conjoncture (inflation, taux d’intérêt), ce qui n’est pas systématiquement le cas aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, où des projets ont été annulés ou suspendus ces derniers mois.
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« En Suède, il n’existe aucun mécanisme de CFD ni aucun autre soutien financier pour le développement de l’éolien offshore [en mer], constate Florence Simonet, directrice générale de Vattenfall Eolien en France. Il n’y a pas non plus de soutien de l’Etat pour le développement du raccordement au réseau électrique. » Conséquence, début septembre, l’entreprise suédoise annonçait la mise en suspens d’un de ses projets, dans la Baltique. « [En 2023], la mise à l’arrêt de projets aux Etats-Unis a eu des répercussions jusqu’en Europe, qui est une grande exportatrice de technologies éoliennes », rappelle Cédric Philibert, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales.
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Pales, nacelles, mâts… les composants des éoliennes posent de nouveaux défis logistiques aux ports français, qui doivent faire de la place pour assembler des installations géantes – une éolienne pouvant atteindre 200 mètres de haut. Du travail en perspective : la filière s’attend à regrouper 20 000 emplois directs et indirects en 2035. Soit environ quatre fois plus qu’à la fin de l’année 2020. « Les enjeux sont énormes, tant pour la réduction des gaz à effet de serre que pour la réindustrialisation », souligne Guy Jourden, représentant syndical CGT au Conseil national de la mer et des littoraux.
En théorie, le gouvernement est tenu d’apporter une réponse aux observations de la CNDP d’ici au 26 septembre, et donc de préciser sa future cartographie de l’éolien en mer.
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