Crèches privées : « Il y a des enfants punis dans le noir, , sans tétine, sans doudou », affirme Victor Castanet
Mardi 17 septembre 202
La « voracité » de certains groupes de crèches privées combinée à l' »inaction » des pouvoirs publics a eu des impacts « dramatiques » sur le secteur et sur les enfants, souligne le journaliste d’investigation Victor Castanet dont le livre « Les Ogres » (Flammarion) sort mercredi.
« Le sujet s’est imposé à moi. Si je dois avoir un fil rouge dans mon travail d’enquête, c’est celui de la vulnérabilité », affirme le journaliste Victor Castanet. L’auteur des « Fossoyeurs », enquête qui avait révélé en 2022 des cas de malversation et de maltraitance chez le géant des Ehpad privés Orpea, révèle cette fois la « voracité » de certains groupes de crèches privées, dont le groupe People & Baby.
« Ce secteur de la petite enfance, comme le secteur de la dépendance, traite de la manière dont notre société gère les plus fragiles. C’est un sujet qui me tenait à cœur », ajoute le journaliste. Dans cette enquête, Victor Castanet cite plusieurs exemples : « Il y a des punitions, avec des enfants punis dans le noir, sans tétine, sans doudou, des humiliations quand les enfants ne sont pas propres, des privations de nourriture, des coups. » Il revient également sur l’homicide d’une fillette en juin 2022, empoisonnée avec du déboucheur : « J’ai découvert que la professionnelle avait été embauchée avant cela par un autre groupe, et qu’elle avait été licenciée au bout de cinq jours. »
Un secteur sous haute tension
Faible niveau des salaires, manque de reconnaissance, dégradation des conditions de travail…. Comme d’autres secteurs du travail social et des métiers du soin, celui de la petite enfance souffre d’une profonde crise d’attractivité. Résultat, de plus en plus de crèches se retrouvent confrontées à des problèmes de sous-effectif avec des manques évalués par la CNAF, la Caisse nationale d’allocations familiales, à 10.000 professionnels.
Victor Castanet raconte également le « pacte de non-agression » qui aurait été conclu entre l’ancienne ministre des Familles Aurore Bergé et le lobby des crèches privées. Contactée par France Inter, Aurore Bergé répond : « Je ne souhaite à personne ce procès basé uniquement sur des rumeurs et l’aigreur d’un ancien collaborateur qui m’espionnait. J’aimerais être jugée sur ce que j’ai fait. »
« Les Ogres », le livre-enquête du journaliste Victor Castanet sur les dérives des crèches privées : « Nous, ce qu’on veut, c’est de la marge »
Le journaliste, auteur des « Fossoyeurs », sur le business du grand âge, s’est plongé dans l’univers de la petite enfance avec son livre « Les Ogres », à paraître le 18 septembre chez Flammarion. Partant des infractions constatées au sein du groupe People & Baby, considéré comme le mouton noir du secteur, il met en lumière les déviances d’un système irrigué par l’argent public.
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Partant des dérives constatées au sein du groupe People & Baby, considéré comme le mouton noir du secteur de la petite enfance, le jounaliste Victor Castanet met en lumière, dans sa nouvelle enquête « Les Ogres », les déviances d’un système irrigué par l’argent public. Nous en publions quelques extraits.
Une « crapule » de 2 ans
(…) L’histoire débute (…) à l’été 2018. (…) En pianotant sur Internet, Zohra* repère une crèche privée, située à quelques centaines de mètres seulement de leur future maison, à Villeneuve-d’Ascq [Nord].
L’établissement – Baby City – appartient au groupe People & Baby dont elle ne sait alors presque rien, si ce n’est qu’il s’agit de l’un des géants du secteur. « (…) Lorsque vous appelez, vous ne tombez pas sur la crèche, mais sur une commerciale du siège, m’apprend-elle. Cette vendeuse a alors raconté que ça allait être très compliqué, qu’il n’y avait plus aucune place, que la crèche était complète. » Après avoir soufflé le froid (…), la commerciale passe au chaud. « Elle nous demande ce qu’on fait dans la vie avec mon mari Bilal*, poursuit Zohra. Je lui explique qu’on est médecins libéraux. Et là, elle s’écrie : “J’ai peut-être une solution pour vous ! Je peux vous avoir une place si vous prenez un berceau d’entreprise. C’est 14 000 euros par an. Mais au final, ça ne vous coûtera presque rien. C’est défiscalisable via le crédit d’impôt famille.” »
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La représentante de People & Baby profite d’une zone grise dans la réglementation. Normalement, comme leur nom l’indique, les « berceaux d’entreprise » sont financés par des entreprises au profit de leurs salariés. Celles-ci doivent être soumises à l’impôt sur les sociétés et pourront bénéficier, in fine, de déductions fiscales approchant les 80 % de la somme dépensée. En l’espèce, la situation est bien différente : Bilal n’est pas salarié d’une entreprise mais associé d’un regroupement de médecins. Les parents se retrouveront à régler eux-mêmes la part famille (les heures de présence de l’enfant) et la part entreprise (la réservation du berceau). Plus problématique encore, ils ne pourront pas légalement bénéficier de l’ensemble des déductions fiscales promises par People & Baby.
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Quelques semaines plus tard, la famille (…) s’installe dans le quartier de la Haute-Borne. (…) Ils en profitent pour discuter avec la directrice ; le courant passe instantanément. Laurie Renard leur laisse entendre qu’ils se sont vraisemblablement fait duper. « Elle ne comprend pas pourquoi on nous a obligés à prendre un berceau d’entreprise à 14 000 euros par an, rapporte Zohra, dépitée. Elle nous dit : « Mais vous auriez dû m’appeler. Je vous aurais pris en direct. La crèche est en train de redémarrer. Elle est quasiment vide. On n’a personne pour le moment. » (…) En discutant avec l’équipe, Zohra apprend que la crèche faisait précédemment partie du réseau 1,2,3 Soleil, avant d’être rachetée, peu avant leur arrivée, par le groupe People & Baby : « Ce n’était pas encore une crèche imprégnée par la mentalité People. »
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Une nouvelle directrice, Clémence Fournier*, a remplacé Mme Renard, sans que les parents soient tenus au courant. Pur produit People & Baby, Mme Fournier enchaîne depuis 2018 les postes de direction au sein du groupe (…). A Villeneuve-d’Ascq, elle ne tarde pas à imposer sa méthode. Alors que les restrictions d’accueil et de circulation dans les crèches sont levées pour toute la France en octobre 2020, elles se poursuivent pendant encore plusieurs mois dans cette structure. Au grand dam des parents. « Elle barricade totalement notre crèche », déplore Zohra, qui n’y met plus que ses jumeaux, Sofiane* et Younès*. (…)
La famille commence à avoir de sérieux doutes. (…) L’ambiance avait changé. Les filles avaient l’air triste. (…) « Il y a eu une demi-douzaine de démissions en quelques mois, raconte Zohra. Et à chaque départ, on a passé un palier. »
Les jumeaux, eux aussi, se mettent peu à peu à changer de comportement. « Younès est de plus en plus effacé. Chacun son caractère, mais quand même. Il perd sa curiosité. Il joue moins. Il est trop sage, détaille sa mère. Pour ce qui est de Sofiane, ça devient très compliqué parce qu’il commence à hurler la nuit, à faire des cauchemars. Il ne peut plus dormir dans sa chambre. Il reste accroché à moi tous les soirs. Et le matin, il se roule par terre lorsqu’on le dépose à la crèche. » Et puis Sofiane a maigri. Elle l’emmène alors chez le médecin, qui lui recommande d’enrichir ses repas.
Les premières frictions avec la nouvelle direction ont lieu à la fin de l’hiver 2020-2021. « Un matin, je vais pour déposer mes enfants à la crèche, me raconte Zohra, et là, il y a deux filles (…) qui sont au bout de leur vie. Elles pleurent et m’expliquent que tout le monde a la gastro, que la directrice n’est pas là, qu’elles ne sont que deux et qu’elles n’ont aucune visibilité sur le reste de la journée. Elles me supplient de reprendre mes enfants. » Zohra s’exécute mais demande des explications à la directrice. Une première passe d’armes oppose les deux femmes, notamment à propos de la facturation. Mme Fournier envisage, dans un premier temps, de lui comptabiliser la journée, arguant que la crèche était ouverte. (…) Peu après, sans qu’on puisse établir de lien de causalité, Zohra se met à recevoir de plus en plus régulièrement des remarques à propos du comportement de Sofiane, qui n’a pas encore 2 ans. (…)
Zohra a le sentiment que la directrice a pris Sofiane pour cible et qu’elle ne lui laisse rien passer. (…) Un soir, Mme Fournier l’accueille ainsi : « Alors, vous venez chercher la crapule ? » (…)
En mai 2021, la situation au sein de la crèche Baby City se dégrade encore, jusqu’à atteindre un point de non-retour. Le 25, aux alentours de 18 h 30, Zohra arrive pour récupérer ses jumeaux. L’infirmière, Sandrine*, l’entreprend vivement. « Elle semble être dans une colère noire et me fait comprendre, avec une voix chevrotante, que mon fils est ingérable et qu’elle a dû lui expliquer les choses à cinq reprises, mais qu’il ne veut rien entendre », rapporte Zohra. Lors du dîner, elle constate des traces de griffures à la base du cou de Sofiane, juste en dessous de ses boucles brunes. (…)
Deux jours plus tard, (…) en lui faisant prendre le bain, Bilal découvre des traces de bleus et de griffures sur l’épaule, le haut du bras droit et la base du cou de Sofiane. En observant attentivement le contour des marques, les deux parents médecins en arrivent à la même conclusion : « C’était la forme d’une main d’adulte, m’indique Zohra. Et ça faisait penser à des lésions d’empoignement. »
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Dans la foulée, une enquête est diligentée par la brigade des mineurs de Lille. Plusieurs familles sont entendues. (…) Au total, neufs enfants au moins auraient été victimes de comportements inappropriés. La directrice et l’infirmière sont poursuivies pour des « violences physiques ou psychologiques commises sur des enfants en bas âge » ainsi que des « privations d’aliments ou de soins au point de compromettre la santé d’un enfant ». Les faits signalés s’étalent sur une période allant de septembre 2019 à mai 2021. Les victimes supposées avaient entre 4 mois et 3 ans.
[Plusieurs fois reporté, le procès des deux salariées mises en cause doit avoir lieu le 23 septembre au tribunal de Lille]
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Soyons clairs : il existe des « brebis galeuses » (…). Le tout est de savoir comment les groupes réagissent en leur présence. En l’occurrence, lorsque des familles ou des salariées ont tenté d’alerter le siège de People & Baby, elles se sont heurtées à un mur de silence. (…) Plus grave, les auxiliaires de puériculture qui ont tenté de tirer la sonnette d’alarme ont été sanctionnées. (…)
Le drame de Lyon
Le 22 juin 2022, vers 7 h 40, le père de Lisa dépose sa fillette de 11 mois à la micro-crèche Danton Rêve, dans le 3e arrondissement de Lyon. Myriam, agent de puériculture, l’accueille avant de retourner à ses activités. Cette femme de 27 ans est arrivée en retard. Elle est donc contrainte de faire le ménage en compagnie de ce premier bébé, passant d’une salle à l’autre. Ce matin-là, la direction de People & Baby l’a laissée ouvrir seule. La réglementation l’y autorise. La crise [dûe au] Covid a temporairement assoupli les règles : c’est seulement à partir de l’arrivée du quatrième enfant que la présence d’une seconde professionnelle est obligatoire.
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Quelques minutes plus tard, deux mamans entrent dans la crèche. Myriam, paniquée, les entraîne jusqu’à Lisa, allongée au sol, prise de convulsions. Les pompiers, aussitôt alertés, transportent le nourrisson à l’hôpital Femme Mère-Enfant. A midi, le décès de Lisa est constaté. Aux secours, Myriam a raconté que la fillette a avalé de la gouache. (…) Elle passe finalement aux aveux quarante-huit heures plus tard, au cours de sa seconde garde à vue. L’agente de puériculture reconnaît alors avoir forcé Lisa à ingérer du « déboucheur W.-C. », « excédée par ses pleurs », expliquant, selon ses propres mots, « avoir pété un plomb ».
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Christophe Durieux, le président du groupe, et ses équipes rapprochées répéteront à l’envi que ce drame est un acte isolé, commis par une professionnelle en dehors de tout soupçon, que l’organisation de l’entreprise ne saurait être questionnée (…) J’apprends (…) que quelques mois avant ce drame, en février 2022, l’autrice de l’homicide, Myriam, a été embauchée par l’un des concurrents de People & Baby, le groupe Babilou (…). Ce groupe lui a fait signer un CDD le 21 février, avant de mettre fin à sa période d’essai… au bout de cinq jours seulement !
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Des conditions de travail déplorables
J’ai obtenu les témoignages inédits de deux anciens cadres du groupe, dont la mission était précisément d’assurer la santé, la sécurité et les conditions de travail des salariés de People & Baby. Si l’un d’entre eux a préféré rester anonyme, le second a décidé de témoigner en son nom. Il s’appelle Frédéric Heuze et a occupé ce poste en contrat d’alternance entre septembre 2021 et mars 2022. Il avait notamment la charge de la mise en place du plan de maîtrise sanitaire, du contrôle de la qualité de l’air, de la formation incendie, et plus globalement du développement d’une politique de sécurité pour les 630 crèches du groupe ainsi que les sièges régionaux.
« Il y a certaines entités du groupe où l’on devait faire des audits de sécurité, or on n’a jamais réussi à aller sur place, me révèle Frédéric Heuze. Dès que l’on proposait des dates, ça n’allait pas. (…) » Il ira même jusqu’à préconiser à certains de ses collègues d’alerter les autorités de contrôle. (…) Son collègue, que nous appellerons Michel Meunier*, partage la même analyse. (…) : « Je me suis rendu compte que des agents de puériculture faisaient plus de huit heures d’affilée avec les enfants, sans pause. (…) »
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Frédéric Heuze comme Michel Meunier sont partis peu de temps avant le drame de Lyon, avec le sentiment de ne pas pouvoir accomplir la mission pour laquelle ils avaient été embauchés. « J’ai fait un abandon de poste après avoir tapé, vainement, du poing sur la table, dégoûté par leurs pratiques, précise M. Meunier. (…) Je me suis rendu compte qu’en fait mes rapports servaient avant tout à obtenir des subventions publiques pour réaliser des travaux dans les crèches. Et qu’une partie de cet argent n’était pas dépensée. C’est un montage très sophistiqué… »
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Aucune région ni aucun type de crèche ne semblent épargnés. En 2022, le groupe a eu à affronter une grève de ses employés, à Dijon. Une vingtaine de professionnelles, sur la trentaine que compte l’établissement Roosevelt (80 berceaux), décident de stopper le travail le 21 février. Sous couvert d’anonymat, elles racontent à France 3 Régions la dureté de leur quotidien. « Nous avons un problème récurrent de chauffage. Certains matins, la température dans les locaux oscille entre 11 °C et 15 °C. Nous avons des soucis réguliers avec la machine à laver, le four ou le stérilisateur. Des matelas sont défectueux, arrachés… » La mairie, embarrassée, révèle avoir déjà dû intervenir, quelques mois plus tôt, pour la remise en marche du chauffage. Roosevelt n’est pas une crèche d’entreprise mais une délégation de service public (DSP), confiée par la ville de Dijon à People & Baby.
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« Le jackpot »
Il va être ici question d’argent public, donc de notre argent à tous.
Afin d’inciter les entreprises à réserver des places de berceaux pour améliorer l’équilibre vie privée-vie professionnelle de leurs salariés, l’Etat a mis en place, en 2004, le crédit d’impôt famille (Cifam). En l’état actuel de la réglementation, il permet aux sociétés de déduire de leurs impôts 50 % du prix du berceau. Ce à quoi il faut ajouter 25 % de déduction de l’impôt sur les sociétés. Cette niche fiscale est, bien évidemment, le premier argument de vente développé par tous les vendeurs du secteur (…). Sans ce dispositif, le secteur s’écroule.
Pour ne pas voir la note s’envoler de manière totalement incontrôlable, l’Etat a posé des garde-fous. Par exemple celui-ci : une entreprise ne peut obtenir plus de 500 000 euros de déductions via le Cifam. Le cadre paraît, à première vue, bien défini (…). C’est sans compter, là encore, sur l’ingéniosité de People & Baby, d’après les témoignages de nombreux cadres. (…)
Le hic, c’est que personne n’a pensé à fixer un plafond par prix de berceau. Un oubli que People n’a pas tardé à exploiter. (…) La stratégie était bien réfléchie : cibler les beaux quartiers, où les loyers sont chers et où l’on trouve des profils aux rémunérations conséquentes, tels que les avocats, les médecins, les notaires, etc. (…) Il était alors possible d’exploser les tarifs des berceaux, ce que m’a confirmé l’ancien directeur commercial, Alain Moresco*. « Sur ce secteur des crèches d’entreprises, on était 30 % plus chers que nos concurrents, affirme-t-il. (…) Pour People, c’est évidemment le jackpot. Pour les finances publiques, c’est une tout autre histoire. (…) »
Le secret de la fortune des Durieux
Pendant des mois, j’ai avancé à l’aveugle.
Je ne parvenais pas à comprendre le sens de la trajectoire de People & Baby, je me demandais pourquoi une personnalité comme Christophe Durieux se battait avec tant de vigueur pour faire grossir un groupe non rentable. Et puis un jour (…), les pièces du puzzle se sont enfin assemblées devant moi. (…) Même quand le groupe People & Baby affiche un déficit, le couple dirigeant s’enrichit, à travers ses SCI, en se constituant un patrimoine immobilier. (…)
Mais qui donc arrêtait les prix de ces loyers ? « Eux-mêmes ! s’exclame l’ancien [directeur général adjoint] de People & Baby, Bruno Simon*. (…) » On commence à comprendre le mécanisme. Christophe Durieux et son épouse Odile Broglin sont les détenteurs d’un groupe dont la majorité des revenus provient de l’argent public. Ils acquièrent, via leurs SCI, des locaux qu’ils louent ensuite à leur entreprise. Les loyers ne sont pas, a priori, établis en fonction du marché locatif mais d’après le montant de leurs échéances de crédit. Ce procédé n’a rien d’illégal, à condition que le loyer ne soit pas surévalué (…). En résumé, l’argent sort de People & Baby pour rejoindre les sociétés du couple fondateur. (…). « Du point de vue de l’actionnaire, le loyer du siège payé trop cher, c’est de l’argent qui sort de sa poche, m’explique-t-il.Alors que le loyer de la crèche, c’est de l’argent qui sort de la poche de l’Etat. »
(…)
Au cours de nos échanges, Christophe Durieux a reconnu, à demi-mot, qu’il arrive que le montant des loyers soit fixé en fonction d’autres critères que la valeur du marché. « Il faut quand même qu’on soit dans un financement cohérent, justifie-t-il. (…) Mais notre calcul, on le fait en fonction de la rentabilité pour l’exploitant People & Baby. (…) Nous, ce qu’on veut, c’est de la marge pour People & Baby. » Le hic, c’est que de la marge, People & Baby n’en a jamais. Et que, dans le même temps, le patrimoine immobilier du couple fondateur grossit chaque année.
Le triomphe du low cost
(…) Le tournant remonte à vingt ans.
Le monde de la petite enfance a été totalement bouleversé en 2004 par la politique volontariste de Christian Jacob, alors ministre de la famille. Face au manque criant de berceaux, il a pris la décision de « booster » le secteur en instaurant des subventions de financement aux opérateurs privés ainsi qu’une déduction fiscale aux entreprises souhaitant proposer des places à leurs salariés. C’est à la même période qu’est né le principe de la délégation de service public (DSP), lorsqu’une mairie (ou une collectivité) confie à un groupe privé la gestion d’une crèche municipale existante ou en projet (…).
Un certain nombre de maires ont jugé judicieux de faire appel à des sociétés dont la petite enfance était le cœur de métier. Cela leur permettait également de réduire sensiblement les délais d’ouverture. Alors qu’une mairie, soumise au code des marchés publics, met entre trois et cinq ans pour créer une nouvelle structure, les gestionnaires privés sont capables d’être opérationnels en moins de six mois. Autre avantage non négligeable : la réalisation d’économies sur le budget communal.
(…) Le tarif du berceau, dans ce fonctionnement, tourne alors autour des 7 000 euros annuels, tandis qu’en gestion directe il leur fallait bien souvent dépenser plus de 10 000 euros, du fait notamment de ce mal endémique propre à la fonction publique, l’absentéisme.
(…)
A priori, si le privé réduit ses marges et permet aux communes d’économiser de l’argent public, c’est plutôt une bonne nouvelle. Mais les choses ne se passent pas ainsi. Car en réalité, en dessous d’un certain prix, il n’existe que deux options : soit le gestionnaire voit sa rentabilité diminuer au risque de mettre en péril son avenir ; soit il baisse la qualité de ses prestations : c’est ce qu’on appelle le low cost.
(…) Et voilà comment la guerre des prix déclenchée aux alentours de 2010 dans le secteur de la petite enfance a entraîné une diminution du nombre de professionnelles dans de nombreuses crèches. Or moins de personnel signifie des conditions de travail et une qualité d’accueil des bébés dégradée.
(…)
Partout en France, des communes, petites ou grandes, de gauche ou de droite, font le choix du moins cher (…).
Il se trouve que l’une des toutes premières lanceuses d’alerte de cette enquête a été employée par l’une des crèches confiées par la mairie d’Aix-en-Provence à Le Petit Chaperon Rouge.
Cette femme, désireuse de rester anonyme et que nous appellerons Samantha*, (…) m’accueille avec trois de ses collègues. (…) Ces quatre professionnelles me racontent, avec beaucoup de détails, les conséquences concrètes de cette stratégie low cost, tant au niveau de la nourriture – « On doit désormais commander 5 % de repas en moins par rapport au nombre d’enfants inscrits » – que de l’occupation – « On a un système de surbooking, comme dans les avions, on inscrit des enfants en plus de notre capacité » –, des ratios d’encadrement – « Chez les grands, on doit gérer normalement huit enfants, et ça arrive qu’on en ait neuf ou dix, (…) » – ou du profil de certaines professionnelles (…).
Cette analyse, Jean-Emmanuel Rodocanachi, le fondateur de Le Petit Chaperon Rouge, la conteste fermement. Il est bien obligé de reconnaître que la dotation de la ville a baissé (de plus de 15 %) entre 2009 et 2022, mais il assure que le budget de fonctionnement global (…) a, lui, augmenté (…).
Même à Matignon…
Cette dynamique du low cost ne concerne pas que les villes ou les collectivités, mais aussi des ministères ou de grandes entreprises publiques. (…) Mais j’ai découvert un cas encore plus emblématique : la crèche de… Matignon. (…) Le 4 juillet 2022, soit deux semaines après la tragédie de Lyon, les services d’Elisabeth Borne (…), ont fait le choix du moins-disant et du moins cher, optant pour la proposition offrant le moins d’effectifs à un prix par berceau compris entre 4 500 et 3 000 euros, en fonction du taux d’occupation. Rappelons (…) qu’une mairie dépense plus de 10 000 euros en régie directe ou encore que les premières DSP étaient facturées autour de 7 000 euros… Et que les services du premier ministre sont désormais prêts à descendre jusqu’à… 3 000 euros !
(…)
Responsabilité des élus locaux
Les services départementaux de PMI (service de protection maternelle et infantile), qui ont la lourde tâche d’inspecter les structures d’accueil du jeune enfant, sont particulièrement pointés du doigt. (…) Une crèche est inspectée tous les deux ou trois ans environ alors qu’une maison de retraite, avant 2022, faisait l’objet d’une vérification approfondie tous les vingt ans en moyenne.
Alors, qu’est-ce qui cloche ?
Un témoin essentiel entre en scène. (…) Avocat, spécialiste du contentieux des autorisations, il forme depuis plus de six ans des agents de la PMI à l’inspection-contrôle. Il me dépeint, inquiet, une dégradation continue du niveau de ses « élèves ». (…) Mais selon les dires de ce formateur, le principal obstacle est à chercher du côté des élus locaux. (…)
(…)
Ce témoin me donne une (…) information, confirmée par deux autres sources. Dans le département des Hauts-de-Seine, les inspecteurs de la PMI auraient découvert, dans les années précédant le Covid, des dysfonctionnements d’ampleur impliquant plusieurs établissements de La Maison Bleue [un groupe privé revendiquant 3 000 crèches]. « Ils avaient repéré que les noms de membres du personnel apparaissaient sur l’organigramme de plusieurs crèches, révèle-t-il. On ne peut pas être dans deux endroits à la fois… Ils avaient également mis au jour un système d’optimisation des coûts, notamment au niveau du nombre de repas. » Une accusation fermement contestée par l’actuel PDG de La Maison Bleue.
Les pratiques dénoncées par ce formateur auraient poussé la PMI à réclamer la fermeture de plusieurs établissements. « (…) Mais il ne s’est rien passé, s’indigne mon témoin. Et il n’y a pas eu de fermeture. Pourquoi ? Parce que les élus ont besoin de places en crèche et savent pertinemment qu’il n’y a plus de pognon côté public. Alors ils vous font comprendre qu’il ne faut pas emmerder le privé. »
* Les noms suivis d’un astérisque sont des pseudonymes, correspondant aux personnes souhaitant garder l’anonymat.
