Michel Barnier à Bruxelles, l’homme qui « n’avait pas d’ennemis »
Michel Barnier a longtemps été vu comme un négociateur hors pair à Bruxelles, de la régulation financière au Brexit. Mais ses sorties anti-européennes en marge des primaires LR de 2021 ont marqué les esprits et abîmé l’image du nouveau premier ministre français.
Michel Barnier a mené plus de quinze ans de sa carrière politique au contact de Bruxelles : ministre délégué aux affaires européennes dans le gouvernement d’Alain Juppé (1995-1997), deux fois commissaire européen, sous l’Italien Romano Prodi (1999-2004) puis sous le Portugais José Manuel Barroso (2010-2014), et négociateur en chef sur le Brexit (2016-2020). À quoi s’ajoute une expérience éclair (six mois) d’eurodéputé et de chef de la délégation UMP (Union pour un mouvement populaire), en 2009.
À tel point que l’homme au style raide et au langage parfois techno, à l’anglais incertain (il a repris des cours pendant les négociations du Brexit), semble plus connu et redouté au cœur de l’UE qu’en France. Il n’y a qu’à voir la réaction épidermique de la presse britannique jeudi à l’annonce de sa nomination pour le comprendre, où Barnier reste « l’homme du Brexit », qui a tenu tête à trois interlocuteurs différents au 10 Downing Street, et accompagné de près la décomposition du Parti conservateur – sans perdre la face.
Ironie de l’histoire, le tout premier vote du citoyen Barnier, dans sa commune d’Albertville, en 1972, portait déjà sur le Royaume-Uni : il s’agissait du référendum organisé par Georges Pompidou sur l’adhésion de la Grande-Bretagne aux « Communautés européennes ». Barnier avait alors voté oui « sans états d’âme », écrit-il dans ses mémoires. Adhésion qu’il allait s’appliquer à défaire presque cinquante ans plus tard.
Dans sa carrière bruxelloise, sa seule véritable déconvenue remonte à 2014, lorsqu’il s’était présenté pour devenir le candidat de la droite européenne pour la présidence de la Commission. Lors du Congrès du Parti populaire européen (PPE), sa famille politique, à Dublin, il avait dû s’incliner face au Luxembourgeois Jean-Claude Juncker (245 voix contre 382, parmi quelque 800 délégué·es).
Bulle bruxelloise
Sur le papier, sa connaissance des arcanes bruxellois devrait être un atout à Matignon, alors que la Commission européenne a placé la France sous une procédure de déficit excessif le 16 juillet, et que les discussions budgétaires entre Paris et Bruxelles s’annoncent difficiles. Il pourra aussi compter sur des relais précieux au sein de l’exécutif bruxellois.
Son ancien chef de cabinet, Olivier Guersent, est désormais à la tête de la toute-puissante Direction générale de la concurrence. C’est lui, Guersent, qui prend la parole pour parler de Barnier dans les colonnes du Financial Times ce vendredi : « C’est une sorte d’ovni dans le ciel politique français. Il est difficile à définir. Ce qui le rend compatible avec presque tout », dit-il de son ancien patron.
Michel Barnier pourra aussi s’appuyer sur la Française Stéphanie Riso, une de ses plus proches conseillères durant le Brexit, aujourd’hui à la tête de la Direction générale du budget européen, après avoir travaillé presque quatre ans dans le cabinet d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission.
Difficile, dans la bulle bruxelloise, d’entendre autre chose que des louanges à l’égard de l’ancien commissaire. Sa capacité à forger des compromis revient en boucle, d’autant plus qu’elle est une denrée rare dans la classe politique française.
« Il est capable de travailler hors de ses frontières politiques, il respecte les autres familles politiques », juge l’ex-eurodéputé écologiste belge Philippe Lamberts, qui l’a beaucoup fréquenté sur des sujets variés, de la régulation financière au Brexit. « Je ne partage pas ses idées politiques mais je lui reconnais la capacité d’avoir su tenir ensemble des forces contraires, dans le dossier du Brexit, avec des options assez divergentes sur la question de la sortie de l’UE », avance de son côté la socialiste Sylvie Guillaume, qui fut eurodéputée de 2009 à 2024.
Pour le conservateur Alain Lamassoure, qui a longtemps travaillé avec Barnier, dans des gouvernements à Paris puis comme eurodéputé à Bruxelles, l’expérience acquise durant les années du Brexit ne lui sera pas forcément d’une grande utilité pour sortir de la crise politique française. « La comparaison avec le Brexit n’a pas beaucoup de valeur. Barnier était le diplomate qui négociait, mais ce n’est pas lui qui fixait les buts de la négociation. Il était l’intermédiaire, le Kissinger. Cette fois, c’est lui qui va devoir se donner à lui-même les instructions », avance Lamassoure.
« Sa méthode de travail consiste à trouver un accord entre des gens qui appartiennent à des pays différents, à des cultures différentes, à des partis politiques différents, dit encore Lamassoure. Ce qui constitue un vrai atout pour lui à présent. À une nuance près : à Bruxelles, il a toujours existé une majorité de travail au sein du Parlement européen [de député·es pro-européen·nes] comme au Conseil, alors que là, à Paris, il n’y a pas de majorité de travail du tout. »
Des avancées sur la régulation financière
Outre le Brexit, le Savoyard est associé à Bruxelles aux dossiers de régulation financière, lorsqu’il occupa le poste de commissaire au marché intérieur et aux services, de 2010 à 2014. En réaction à la crise financière provoquée par le secteur des subprimes aux États-Unis, il avait lancé des dizaines de textes censés limiter les risques systémiques posés par des banques devenues trop gourmandes – passant presque aux yeux de certains pour un « gauchiste ».
« Quand on voit les majorités politiques qu’il y avait à l’époque, je crois qu’il a plutôt bien fait le boulot, résume le Belge Lamberts. Maintenant, est-ce que cet effort de régulation financière a réglé le problème global ? La réponse est non, parce que peu de choses ont abouti, ou que d’autres choses ont été détricotées depuis. »
À l’époque, les Britanniques, encore présents dans l’UE, avaient insisté pour placer l’un des leurs, Jonathan Faull, à la tête de la Direction générale du marché intérieur et des services, pour contrer les éventuelles velléités régulatrices du Français, et protéger la City. Ce qui n’a pas facilité les choses pour Barnier. Également joint par Mediapart, Thierry Philipponnat, chef économiste de Finance Watch, ne cache pas qu’il doit à Barnier une bonne partie de l’existence de cette ONG, qui se présente comme le « Greenpeace de la finance », grâce au versement d’une subvention de l’UE gérée par la Commission.
C’est un homme qui n’a pas d’ennemis, parce qu’il est à rebours de ce qu’est devenue la politique depuis vingt ans.
Alain Lamassoure, ancien eurodéputé
« Je l’ai toujours trouvé correct, à sa place, écoutant, ne la jouant pas copain-copain parce qu’il était commissaire, assure Philipponnat. Lorsqu’il a pris son mandat, il n’était pas le meilleur expert sur le sujet, mais il l’a pris à bras-le-corps et il a travaillé ». S’il reconnaît que peu de textes ont finalement abouti sans être détricotés par la suite, il juge aussi que le « rapport Liikanen »commandé par Michel Barnier sur la séparation des activités les plus spéculatives des banques, de leurs activités de dépôt et de prêts à l’économie, reste un texte de référence, et bien plus ambitieux que ce qu’a autorisé la loi bancaire françaiseadoptée sous le mandat de François Hollande à la même époque.
Autre atout pour Barnier, aux yeux de dirigeant·es à Bruxelles, qui n’aiment rien tant que la stabilité : Michel Barnier et Emmanuel Macron sont à peu près sur la même ligne pro-européenne, de soutien à l’Ukraine et d’élargissement de l’UE à l’Est. Ce qui ne devrait pas compliquer la mécanique des négociations, lors des sommets européens à venir. C’est loin d’être négligeable quand Jordan Bardella, lui, avait fait savoir qu’il comptait bien siéger à la table du Conseil, en remplacement de Macron, lors de ces grands-messes, laissant augurer un blocage de ces sommets.
« C’est un homme qui n’a pas d’ennemis, parce qu’il est à rebours de ce qu’est devenue la politique depuis vingt ans. Il n’injurie pas, insiste encore Alain Lamassoure. Il n’a même pas injurié Marine Le Pen, et c’est pour cela qu’il est jugé aujourd’hui compatible, à la différence de Xavier Bertrand. »
La mue anti-UE de 2021
Des failles viennent tout de même compliquer ce portrait flatteur. D’abord, s’il a su se mettre en avant sur des sujets plutôt porteurs et consensuels, comme la régulation financière, Michel Barnier a participé à la deuxième Commission Barroso, dont il a validé sans ciller la ligne d’extrême rigueur budgétaire – voir la gestion calamiteuse de la crise grecque depuis Bruxelles de 2009 à 2015. À l’époque, Michel Barnier se tient aussi à distance des négociations de libre-échange, plaidant pour la « réciprocité »des échanges, mais sans jamais freiner, en interne, l’avancée de ces discussions, avec les États-Unis (TTIP) comme avec le Canada (Ceta), fidèle à son ADN d’homme politique de droite.
Surtout, vu depuis Bruxelles, il existe un avant et un après 9 septembre 2021. Ce jour-là, lors des journées LR à Nîmes, celui qui est alors candidat aux primaires du parti pour la présidentielle de 2022 s’en prend tout haut aux arrêts de la Cour de justice de l’UE sur les migrations, et remet en cause le droit communautaire, pourtant un fondement de l’UE. Comme le rappelle Le Monde, un ancien conseiller de Barnier à Bruxelles s’était alors étranglé sur Twitter : « Boris Johnson, sors de ce corps !!! Vingt ans au service de l’Europe et vingt jours de précampagne pour tout saloper en appelant à “ne plus être soumis à la CJUE [Cour de justice de l’UE – ndlr]” ».
« C’est l’ambition qui a pris le pas sur les convictions, c’est aussi simple que cela », évacue Alain Lamassoure. « J’ai trouvé ce moment assez choquant, se souvient la socialiste Sylvie Guillaume. Cela ressemblait à une course à l’échalote avec ses concurrents, pour savoir qui adoptera les thèses les plus proches de l’extrême droite. »
« Il a adopté un langage qui contredisait tout ce qu’il avait fait par le passé, dit encore Philippe Lamberts. Nous étions nombreux à avoir été estomaqués à Bruxelles en l’écoutant reprendre des idées qu’il avait combattues pendant les négociations du Brexit. Pour moi, c’est sa seule tache noire, mais elle n’est pas secondaire. »
Durant cette primaire de 2021, Michel Barnier peut compter sur le soutien enthousiaste d’une eurodéputée de son camp, Nadine Morano, ou encore sur le soutien officieux de François-Xavier Bellamy, chef de la délégation LR au Parlement européen : deux représentant·es de l’aile droite du parti. Il reste à savoir ce qui tenait, dans cette campagne de 2021, de l’opportunisme ou des convictions. Le feu vert de Marine Le Pen à sa nomination à Matignon donne déjà sans doute une partie de la réponse.