Minoritaire à l’Assemblée nationale, le parti de Laurent Wauquiez a réussi à s’imposer à Matignon en profitant de la faiblesse du pouvoir et de ses arrangements avec l’extrême droite.

Une situation insensée que le camp présidentiel et ses idiots utiles tentent de retourner en attaquant la direction du PS.

Ellen Salvi

7 septembre 2024 à 10h50 https://www.mediapart.fr/journal/france/070924/non-la-gauche-n-est-pas-responsable-du-casse-de-lr-matignon?utm_source=quotidienne-20240907-183505&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20240907-183505&M_BT=115359655566

Ils sont arrivés sous l’œil des caméras dans la matinée de vendredi, au lendemain de la nomination de Michel Barnier. Trois hommes, trois costumes sombres, trois sourires. Gérard Larcher, le président Les Républicains (LR) du Sénat, Laurent Wauquiez, le patron des député·es de la Droite républicaine, et Bruno Retailleau, son homologue au Palais du Luxembourg, ont eu le plus grand mal à cacher leur satisfaction d’être reçus si tôt à Matignon, juste après son ancien locataire, Gabriel Attal, désormais chef des élu·es macronistes à l’Assemblée nationale.

Bien sûr, en sortant de leur rendez-vous avec leur collègue de parti devenu premier ministre, tous trois ont pris soin de se montrer prudents. Certes, « la personnalité de Michel Barnier a les atouts qui peuvent permettre de réunir les conditions de réussir », mais « ce qui compte, c’est le programme […] pour que la France ne soit pas bloquée », a insisté Laurent Wauquiez« On est heureux évidemment que ce soit une personnalité comme celle de Michel Barnier », a abondé Bruno Retailleau, mais « une des premières questions que nous lui avons posées est : “Quel premier ministre il compte être ?” […] Un collaborateur ou un premier ministre de plein exercice ? »

Après avoir engrangé seulement 5,41 % des suffrages exprimés au second tour des législatives anticipées et y avoir remporté 38 sièges – le groupe compte désormais 47 membres, apparentés compris –, LR se retrouve donc au pouvoir par la grâce d’Emmanuel Macron. Les grands perdants de juillet posent leurs questions, leurs conditions et leurs bagages Rue de Varenne. Comble démocratique : le seul parti à ne pas avoir participé au front républicain ayant permis d’éviter que l’extrême droite n’accède à Matignon y fait son entrée avec la complicité du Rassemblement national (RN), qui ne s’est pas opposé à la nomination de Michel Barnier.

Gérard Larcher, Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez ont toutes les raison d’avoir le sourire. Car rien, dans les derniers résultats électoraux, ne laissait présager que leur famille politique prendrait autant de galon. Après avoir péniblement réuni 4,78 % des suffrages exprimés au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, puis 7,25 % aux européennes de 2024, et être arrivés loin derrière le RN, le Nouveau Front populaire (NFP) et la coalition macroniste au scrutin législatif, c’est peu dire que les Français·es ne comptaient pas leur accorder un tel mandat.

Depuis l’échec de Nicolas Sarkozy en 2012 et la campagne désastreuse de François Fillon cinq ans plus tard, LR n’avait jamais franchement réussi à retrouver un espace politique. L’ayant bien compris, Emmanuel Macron s’était d’ailleurs employé dès 2017 à dilapider le peu qu’il restait du parti, en piochant dans ses équipes et ses idées. La dernière personnalité à avoir acté la fin du mouvement fut son président lui-même, Éric Ciotti, qui a préféré miser en solitaire sur une alliance avec le RN, plutôt que de lanterner des années encore dans l’opposition.

Mais en allant si vite grossir les rangs de l’extrême droite, le député des Alpes-Maritimes, aujourd’hui à la tête d’un groupe de 16 élu·es à l’Assemblée, avait oublié deux données essentielles de l’équation : la persistance du front républicain et la faiblesse d’un pouvoir entêté. Incapable d’envisager une véritable cohabitation et d’opérer un changement profond de politique, le président de la République s’est finalement tourné vers un parti minoritaire, avec l’assentiment du RN, au mépris du message des urnes et de la mobilisation de millions de personnes.

Les idiots utiles du macronisme

Sur le fond, la nomination de Michel Barnier est logique. Elle s’inscrit dans la droitisation continuedu macronisme, qui a déjà accueilli depuis fort longtemps un nombre incalculable de personnalités issues de LR – Édouard Philippe, Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, Bruno Le Maire, Jean Castex, Rachida Dati, Catherine Vautrin… Pour n’en citer qu’une poignée. Le chef de l’État aurait d’ailleurs très bien pu nommer une énième recrue de droite à Matignon dès 2022, comme le lui conseillaient nombre de ses soutiens, afin d’élargir sa majorité alors relative.

Mais à l’époque, Emmanuel Macron, fraîchement réélu, pensait encore avoir la main. Jusqu’en juin dernier, au moment de la dissolution de l’Assemblée, il était même persuadé de pouvoir la reprendre. Par manque de discernement, il a laminé son camp et renforcé celui de Marine Le Pen, pour finir par s’associer avec ses alliés naturels. Le pouvoir est aujourd’hui dans un tel état que LR bénéficie même d’un poids plus grand que celui qu’il aurait eu deux ans plus tôt. Les portes étaient grandes ouvertes, le parti de Laurent Wauquiez n’a eu qu’à entrer.

Ce casse, sur fond de petits arrangements entre les droites et l’extrême droite, laissera des traces. Il a déjà largement mis en échec notre démocratie« On a passé notre temps à expliquer aux gens qu’il fallait croire au pouvoir des urnes. Et maintenant, on leur dit quoi ? », interroge un militant du NFP dans ce reportage. Pourtant, depuis la nomination de Michel Barnier, une partie du camp présidentiel et certains socialistes, aidés par des commentateurs zélés, imputent à Olivier Faure la responsabilité de cette situation insensée. Pour faire diversion ou par simple choix tactique, ils accusent le premier secrétaire du Parti socialiste (PS) d’avoir « empêché la nomination de Bernard Cazeneuve », selon les mots de la maire de Paris, Anne Hidalgo.

Donné un temps favori pour Matignon, Bernard Cazeneuve n’a en réalité jamais été le choix privilégié du chef de l’État ni de son bras droit Alexis Kohler.

Le nom de l’ancien premier ministre éphémère de François Hollande avait surgi – au milieu de celui de plusieurs autres hommes – au cours des longues journées de tergiversations d’Emmanuel Macron. Donné un temps favori pour Matignon, grâce à des confidences savamment distillées dans la presse, Bernard Cazeneuve n’a en réalité jamais été le choix privilégié du chef de l’État ni de son secrétaire général, Alexis Kohler, trop attachés à leurs politiques économiques pour prendre le risque de nommer quelqu’un qui avait, à titre d’exemple, critiqué la réforme des retraites.

L’hypothèse de sa nomination a d’ailleurs été écartée à l’instant même où Marine Le Pen a annoncé que son groupe voterait une motion de censure si jamais cette option était retenue. Les calculs de l’Élysée étaient simples : même si une partie du groupe socialiste avait soutenu un gouvernement Cazeneuve, celui-ci aurait manqué de voix pour ne pas tomber. Mais depuis deux jours, le pouvoir et ses idiots utiles ont réussi à accréditer l’idée selon laquelle la direction du PS avait laissé passer « la chance de la gauche » en refusant de donner un blanc-seing à cette fausse proposition.

Or qu’a fait cette direction du PS, sinon respecter les engagements du NFP ? « Nous avons dit que nous étions favorables à un certain nombre de points et que nous jugerions le premier ministre en fonction des points qu’il viendrait défendre, a tenté de défendre Olivier Faure sur France 5Il y avait là la volonté de briser le Nouveau Front populaire sans même avoir l’assurance que Bernard Cazeneuve serait à Matignon. Vous imaginez ce que ça peut représenter ? […] Comment pouvez-vous penser un seul instant que c’est la décision des socialistes qui aurait guidé le choix du président de la République ? »

À LIRE AUSSIChristian Laval : « Macron fait l’inverse du front républicain, un front anti-populaire »

6 septembre 2024Emmanuel Macron nomme Michel Barnier à Matignon, mais le problème reste entier

5 septembre 2024

La question fait mouche pour qui connaît la façon dont Emmanuel Macron exerce le pouvoir depuis sept ans. Pourtant, c’est une autre ritournelle qui se propage aujourd’hui et commence à masquer le mauvais coup politique réalisé par le chef de l’État. Le retournement de situation est sans précédent : au lieu de se préoccuper de l’homme qui a écrasé le résultat des législatives pour mieux poursuivre son quinquennat comme si de rien n’était – avec Michel Barnier, l’Élysée préfère d’ailleurs parler de « coexistence exigeante »plutôt que de « cohabitation » –, on s’en prend à celles et ceux qui ont souhaité assurer une véritable alternance.

Le président de la République, qui ne cesse de construire sa stratégie sur les faiblesses de ses adversaires politiques, n’entend pas laisser perdurer l’union de la gauche. Après avoir parié à tort sur ses divisions au moment de la dissolution de l’Assemblée – quand bien même l’hypothèse était plausible depuis la dislocation de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) au lendemain du 7 octobre –, il concentre à présent ses coups de boutoirs sur le NFP. Et ce, avec la complicité tacite d’une partie de la direction du PS, qui garde les yeux rivés sur son prochain congrès, où elle espère liquider la ligne d’Olivier Faure.

Ellen Salvi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire