Une France divisée : l’atomisation de la nation selon Jérôme Fourquet
Dans sa trilogie, L’Archipel français, Naissance d’une nation multiple et divisée (Seuil, 2019), La France sous nos yeux, économie, paysages, nouveaux modes de vie (co-écrit avec Jean Laurent Cassely, Seuil, 2021) et La France d’après, tableau politique (Seuil, 2023), Jérôme Fourquet, sondeur, « politologue » et géographe de formation, explore un pays très fragmenté, mais dont les morceaux, les îles comme il les appelle, sont aussi reliés par un certain nombre de passerelles. La France qu’il décrit diffère radicalement de ses caractéristiques d’avant les années 1980, en raison de multiples évolutions, dont la principale est l’effacement de sa double matrice catholique et républicaine. Les résultats électoraux s’éclairent à l’aune de ces bouleversements à la fois économiques, sociaux, culturels et religieux.
publié le 10/06/2024 Par Laurent Ottavi https://elucid.media/societe/france-divisee-atomisation-nation-jerome-fourquet-archipel

Il arrive que la recension d’un ouvrage gâche le plaisir du lecteur, tant elle se veut exhaustive. La trilogie écrite par Jérôme Fourquet, dont l’un des tomes a été co-signé avec le journaliste et essayiste Jean-Laurent Cassely, et dont l’ensemble est le fruit d’une collaboration avec le géographe-cartographe Sylvain Manternach, résiste pour sa part à tout enfermement.
Le directeur du département « Opinion et Stratégies d’entreprise » de l’IFOP y explore les tréfonds de la société française et leurs effets sur la vision du monde et les opinions de ses habitants. Il se situe, pour ce faire, à différentes échelles et mobilise une très grande variété d’approches et d’indicateurs (auteurs académiques des sciences humaines, courants idéologiques, processus économiques, monographies de territoires, histoire des groupes sociaux et de leurs récits, pratiques individuelles et collectives, étude des flux, examen des prénoms, musique, gastronomie, littérature, photographie, cinéma, télévision, réseaux sociaux, observation directe, itinéraires personnels, témoignages, portraits, etc.), y compris les plus cocasses de prime abord, comme le nombre de consultations de fiches Wikipédia, la possession de telle ou telle machine à café et la présence ou non d’un animal de compagnie.
Le socle géographique de l’analyse
Jérôme Fourquet parvient de cette façon à établir des constats généraux tout en signalant des cas particuliers, des exceptions qui, au sens propre, confirment la règle. Le croisement entre géographie et sociologie, parmi toute la palette dans laquelle il puise, lui offre un précieux point d’appui. La carte, d’un côté, indique l’influence du contexte et du milieu sur la formation des opinions et l’inclinaison de sensibilités. Elle révèle notamment les disparités du vote et des visions du monde d’un même groupe social selon les régions, entre les ouvriers du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais, typiquement, et ceux de la Mayenne ou de la Vendée. Le sondage, d’autre part, renseigne sur l’influence des caractéristiques individuelles (niveau de diplôme, profession, âge) que les cartes ne permettent pas de restituer.
La méthode retenue par l’auteur s’explique en grande partie par sa formation de géographe. Il place d’ailleurs ses travaux sous le patronage de grandes références de cette discipline, tels Arnaud Frémont et André Siegfried. Jérôme Fourquet s’inscrit également dans la continuité de Fernand Braudel, le plus géographe des historiens, et des autres grands noms de l’École des Annales, si soucieux d’interdisciplinarité. Comme eux, le sondeur attribue une grande importance au temps long et à la « civilisation matérielle » dans l’évolution des sensibilités (l’objet d’étude d’Emmanuel Le Roy Ladurie, cité au détour d’une page, disciple de Fernand Braudel et historien de l’École des Annales lui aussi) et dans la formation des représentations du monde. En prenant appui sur des données très concrètes (la date de lancement d’une chaîne de grande distribution, d’une offre bancaire ou d’une nouvelle gamme de produits), il arrive même à établir une chronologie précise de dynamiques qui ont reconfiguré la société française lors des dernières décennies (l’américanisation, le processus de démoyennisation, l’affirmation de l’Islam, etc.).
Le marxisme, si présent dans les travaux des historiens de l’École des Annales, irrigue pareillement la trilogie de Jérôme Fouquet, qu’il s’agisse des théories de Karl Marx lui-même ou de celle d’Antonio Gramsci et de Pierre Bourdieu. Il lui sert en particulier à cerner les contours des nouvelles classes sociales et leur fonction, par exemple la situation de « fraction dominée de la classe dominante » d’une partie de l’électorat de Jean-Luc Mélenchon. Il lui sert aussi, grâce au sociologue Henri Mendras, souvent cité dans la trilogie et également influencé par Karl Marx, à identifier les groupes à partir desquels les idées et les pratiques se diffusent dans toute la société, en l’occurrence aujourd’hui les néo-artisans, les métiers de la culture, les professionnels du bien-être et les start-uppeurs, en lieu et place des enseignants.
L’archipelisation et ses causes
Le concept d’archipelisation introduit par Jérôme Fourquet dans le premier tome de la trilogie procède directement de cette méthode qui croise sociologie et géographie. Jérôme Fourquet signifiait par-là que la société se scinde désormais en différents groupes, qui s’apparentent à différentes îles, aux modes de vie et parfois à la vision du monde propres à chacune, tout en entretenant encore, à la différence d’une société communautarisée, des rapports entre elles et en continuant à partager des références communes. Le concept imprègne l’ensemble de la trilogie même si le mot lui-même se fait plus rare dans le deuxième livre et, dans une moindre mesure, dans le troisième.
L’archipelisation résulte de plusieurs dynamiques, mais deux d’entre elles sont plus décisives que les autres. Pendant une longue partie du XXe siècle, la matrice culturelle et religieuse catholique et la matrice républicaine, dont le parti communiste constituait la pointe avancée, transcendèrent le clivage ville/campagne et les différences régionales. Elles sont depuis quelques décennies en train de s’effacer, leur mort attendant le renouvellement des générations, c’est-à-dire l’extinction des baby-boomers.
En témoignent, d’un côté, l’adhésion massive à l’IVG, le soutien au mariage homosexuel, la progression fulgurante de l’islam, deuxième religion du pays qui exerce une influence déterminante sur les modes de vie et la sociologie des classes populaires dans certains territoires, l’émergence du courant évangélique, la poussée d’un ésotérisme plus ou moins déformé dans une société de consommation, ou encore l’évolution du nombre de divorces, de prêtres, de personnes se rendant à l’église au moins une fois par semaine, de l’attribution du prénom « Marie » et des naissances hors mariage, désormais majoritaires. En atteste, de l’autre, la dilution de l’écosystème et de la contre-société, bâtis par le Parti communiste, devenus résiduels.
L’effacement de la double matrice structurante catholique et républicaine n’est toutefois pas la seule cause de l’archipelisation. Celle-ci procède également de très nombreuses dynamiques dont beaucoup se sont d’abord exercées aux États-Unis. Jérôme Fourquet ne les relie pas pour autant comme il pourrait l’être aux évolutions du capitalisme, ce qui permettrait de davantage en éclairer les causes. Il évoque, notamment, l’avènement de la société du tertiaire (services, loisirs, bien-être, divertissement, etc.) et de la consommation, au sein de laquelle le territoire lui-même est devenu une ressource et un support de consommation cherchant à attirer des touristes ou des habitants par l’aménagement ou la mise en valeur du patrimoine.
Il aborde également, entre autres choses, l’accélération et l’approfondissement de l’internationalisation de la société française, le processus d’individualisation, la poursuite de la périurbanisation, le vieillissement de la population, la baisse du temps de travail, la mobilité croissante, l’immigration de masse, l’hybridation des traditions populaires et régionales avec d’autres influences américaines, maghrébines et asiatiques véhiculées par la globalisation, le renouveau de spiritualités elles aussi hybridées et américanisées, la puissante affirmation de l’Islam (18,8 % des naissances en 2016 correspondaient à des prénoms musulmans) et l’émergence du courant évangélique, la nouvelle stratification éducative, le souci grandissant pour l’écologie, la propagation du low cost, les transformations de la famille et du monde du travail, la suppression ou la réorientation des institutions dans lesquelles les différentes classes se rencontraient (le service militaire, les colonies de vacances), le déclin des institutions et des lieux issus de la massification (les grands médias, les boîtes de nuit, les hypermarchés, etc.), la reconfiguration des relations sous la forme client/prestataire, la numérisation, le commerce en ligne, la livraison à domicile, la financiarisation, la progression de la délinquance et la poussée d’une économie illégale.
Les mutations socioculturelles générées par toutes ces dynamiques peuvent s’inscrire dans une certaine continuité avec le passé. Jérôme Fourquet relève ainsi que la tournée des festivals bretons prend la suite des « pardons », c’est-à-dire de processions religieuses accompagnées de festivités, de chants et de danses, et du « tour de Bretagne » (tro breiz), un pèlerinage reliant les villes des sept saints fondateurs de la région.
Des couches anciennes, catholiques, agropastorales, vermeille (communiste) ou encore pied-noire dans le sud de la France, peuvent aussi perdurer, ressurgir ou se réactiver ici et là de façon épisodique. Le mouvement des Bonnets rouges, déclenché par le rejet de l’écotaxe imposée depuis Paris et par les difficultés accrues de la filière agroalimentaire, présentait par exemple une forte ressemblance avec la révolte du même nom de 1675, caractérisée déjà par une forte mobilisation du centre de la Bretagne.
La France d’après, une et multiple
Il n’en demeure pas moins que la société française diffère radicalement de ce qu’elle était avant les années 1980 dans ses paysages économiques, culturels, sociaux et esthétiques et dans ses rapports sociaux, ses modes de vie, la vision du monde et les imaginaires politiques de ses habitants. Jérôme Fourquet évoque même un basculement civilisationnel et anthropologique – la persistance de culture, de modes de vie, de pratiques religieuse, alimentaire ou de comportements politiques anciens tenant essentiellement à la minorité de territoires peu concernés par le grand mouvement de brassage des populations.
Pour toutes ces raisons, Jérôme Fourquet avance, avec Jean-Laurent Cassely, le concept de « France d’après », synonyme d’une France contemporaine en rupture sur de très nombreux plans avec « la France d’avant ». Il peut laisser penser, à rebours de l’intention des auteurs, que la nouvelle France décrite dans les trois ouvrages par Jérôme Fourquet s’est installée irrémédiablement dans ses nouvelles caractéristiques pour plusieurs décennies. Une partie des analyses des deux auteurs porte pourtant sur des situations d’entre-deux ou sur des processus appelés à ne pas durer. L’américanisation, entre autres exemples, risque de baisser en intensité à mesure que les États-Unis perdront de leur hégémonie, et donc de leur attractivité culturelle, et en raison de l’insoutenabilité de leurs modes de vie. De même, le maillage du territoire par la grande distribution ou l’effondrement de l’agriculture jurent avec la recherche d’autonomie alimentaire et devraient buter sur une vraisemblable saturation du capitalisme.
En dépit de ce léger flou sémantique sujet à confusion, Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely décrivent avec beaucoup de finesse et de nuance un pays un et multiple, dans lequel les territoires s’apparentent à des palimpsestes (les résultantes de la sédimentation de plusieurs strates architecturales) et/ou à des kaléidoscopes (la juxtaposition et l’imbrication sur des espaces de constructions de différents styles ou époques, selon une logique d’ensemble plus ou moins poussée et cohérente). Les espaces agricoles n’y sont plus qu’une composante parmi d’autres de la France non urbanisée aux côtés des zones investies par les néo-ruraux et des enclaves rurales touristiques et/ou gentrifiées (chambre d’hôte, éco-lieux, lotissement pavillonnaire). Les accents régionaux périclitent dans la France d’après et seuls le steak-frites et Jean-Jacques Goldman parviennent encore à réunir les générations maintenant que la blanquette de veau, le bœuf bourguignon et la musique de variété en générale ne font plus l’unanimité.
Les mêmes produits y sont consommés par tous, mais sous des formes différentes en fonction de la classe sociale (haut de gamme, bas de gamme), de la religion (halal), de l’idéologie (véganisme) ou de considération sanitaire (les régimes sans-). « L’idéal Plaza majoritaire », celui de la maison individuelle à la campagne, dans une ville moyenne ou dans sa périphérie résidentielle, associée au barbecue, au salon de jardin, à la balançoire et au trampoline et privilégiant les cercles familiaux, amicaux ainsi que l’homogénéité sociale, se décline lui aussi en plusieurs versions et en des prix différenciés.
La classe moyenne, enfin, perdure dans la France d’après aux yeux de Jérôme Fourquet, contrairement à la thèse du géographe Christophe Guilluy qui en a une autre définition. Ses critères d’accès se sont rehaussés en termes de standards de consommation et d’équipement du foyer, mais aussi du diplôme, avec une entrée située à bac+2 aujourd’hui (laquelle marque significativement la césure entre l’univers des magasins, des entrepôts et des ateliers, d’un côté, et des bureaux de l’autre). La classe moyenne fait cependant, là encore, l’objet d’une diversification, en l’occurrence d’une nette bipolarisation à cause des inégalités de revenus et de patrimoines et de l’émergence de visions du monde divergentes, voire opposées.
La partie supérieure se singularise par son éducation, ses codes culturels et ses modes de consommation prémium, voire non-matérialistes par certains aspects. La partie inférieure de la classe moyenne et les classes populaires tente elle de maintenir ses modes de vie fondés sur la maison individuelle, la voiture et l’hypermarché à l’aide d’une économie de la débrouille (économie informelle, chasse aux promotions, bon coin, hard discount, brocantes, jeux à gratter, paris en ligne, crédit à la consommation, auto-entreprise en complètement d‘activité) visant à arrondir ses fins de mois ou à accéder à des produits statutaires.
La nouvelle hiérarchie des territoires
Sous l’effet en particulier de la mobilité des populations et d’une polarisation des styles de vie, une hiérarchisation des territoires de la France d’après, tant changés en si peu d’années, a vu le jour, fondée sur l’inégale désirabilité résidentielle et touristique. Elle oppose deux parties du pays. La première est la « France AAA » des métropoles, centres économiques et culturels qui contiennent les lieux de décision et les meilleures offres de transports, leurs banlieues résidentielles et les zones touristiques (littoraux, compagnes « instagramables », stations de ski, etc.). La seconde est la « France backstage », où le prix au mètre carré vaut bien moins cher et qui participe dans l’ombre au rayonnement des métropoles en abritant les activités nécessaires à leur fonctionnement ainsi que les petites mains qui y travaillent. Elle comprend les banlieues non bourgeoises, les couronnes périurbaines éloignées des grandes métropoles, les petites villes en déclin et les zones rurales sans cachet et éloignées des sites remarquables.
Toutes les catégories sociales ne pouvant accéder au territoire de leurs rêves, chacune d’entre elles se reporte sur ce qu’elle peut s’offrir de mieux. Son choix entraîne alors, par un effet domino, le déclassement territorial de la catégorie située en dessous d’elle ou à côté d’elle spatialement. La classe moyenne supérieure, dans l’impossibilité de se loger dans les métropoles et leurs banlieues bourgeoises, chasses gardées des hauts patrimoines, a investi les banlieues populaires, comme le montre bien le cas de la Seine-Saint-Denis, une gentrification marquée par l’apparition de bistrots gastronomiques, d’ateliers d’artistes et autres espaces de coworking.
Elle y côtoie une population de primo-arrivants et d’enfants d’immigrés récents qui vivent dans des tours et des barres de grands ensembles de logements sociaux, dont l’environnement est fait de de coiffeurs bon marché, de commerces alimentaires ethniques, de magasins de téléphonie mobiles spécialisés dans les appels vers l’étranger et au sein duquel le voile est fortement présent. La classe moyenne supérieure ne s’aventure pas trop loin toutefois dans ces quartiers, préférant plutôt déménager en bout de ligne de RER ou dans une autre métropole raccordée au TGV. Ses choix de résidence, ajoutés au fait que les banlieues populaires font office de repoussoirs pour la majorité de la population, ont poussé les plus modestes à acheter du neuf dans les couronnes périurbaines, ce qui correspond au gros des troupes des Gilets jaunes. Dans les cas plus spécifiques des stations littorales et des stations de ski, le déplacement des populations ne pouvant plus y résider s’est lui fait vers l’intérieur des terres ou vers les vallées.
Les métropoles et leurs banlieues
Les métropoles occupent le sommet de la pyramide des territoires de la France AAA. Elles ont vu leur population de « people from anywhere » (« les gens de partout », David Goodhart), autrement dit de cadres et de professions intellectuelles et artistiques, très diplômées, très mobiles et très tournées vers l’international, augmenter considérablement. Elles le doivent notamment à la mise en place de lignes TGV qui, télétravail aidant, ont importé les métiers de catégories aisées et l’écosystème de l’innovation entrepreneuriale. La tertiarisation y est « heureuse », car les professions en question se situent surtout du côté de la conception et de l’encadrement.
La même situation vaut pour la numérisation. La grande ville abrite la « start-up nation » composée de bac+5, jeunes, souvent enfants de médecins ou d’enseignants, incarnation d’une jeunesse mondialiste, maîtrisant l’anglais grâce à des séjours à l’étranger et au visionnage de séries en V.O. Si toutes les composantes de la société sont aujourd’hui américanisées ou orientalisées, les plus aisées vivant en métropoles se distinguent des autres par le voyage à New York ou au Japon et par leur intérêt pour le cinéma d’auteur.
La concentration d’avantages dans de grandes villes, coupées à bien des égards du vécu des autres habitants du pays, a toutefois ses revers. Outre qu’il est très difficile de s’y loger, même pour des catégories favorisées, elles génèrent lassitude et saturation, a fortiori depuis le Covid. Une partie de la population des grandes villes, pour des raisons souvent écologiques, décide donc de les abandonner afin de vivre dans une ville de taille intermédiaire ou en zone rurale, créant là aussi une gentrification de certains territoires. Le départ de ces catégories peut être lié à une reconversion professionnelle dans les métiers de l’artisanat, plus riches de sens et à la volonté de vivre en marge de la société de consommation, un mouvement inverse à celui des habitants de la France périphérique accrochés au triptyque consommation, grande distribution, télévision.
De leur côté, les banlieues non bourgeoises des grandes agglomérations, appartenant à la « France backstage », ont été reconfigurées par les flux d’immigration qui ont entraîné, avec l’insécurité, le départ des Français autochtones ou d’immigration ancienne. En dehors des zones où elles ont été gentrifiées, elles se caractérisent par un fort taux de chômage, un mode de vie spécifique comprenant la chicha et la chaise pliante de camping, un repli identitaire, une délinquance importante, une présence très marquée de l’islam, hybridée avec une américanisation jadis combattue par le Parti communiste, une montée de l’islamisme dans la jeunesse, l’essor, comme dans la France périphérique, du courant évangélique sur les ruines d’anciennes structures sociales, excepté dans les quartiers à population majoritairement maghrébine et une économie parallèle et illicite portée par le trafic de stupéfiants empruntant les mêmes axes majeurs que les secteurs de la logistique et du transport routier.
Elles se situent du mauvais côté de la tertiarisation, celui de l’exécution, mal rémunérée, aux contrats instables et pénibles, et du numérique. Les banlieues abritent ainsi en grand nombre des métiers comme chauffeurs VTC, livreurs à domicile et agents d’entretien.
La banlieue dispose aussi d’un soft power non négligeable. Elle influe notamment sur le langage, à travers des expressions, sur l’alimentation (le kebab et le taco, même si le succès de ce dernier tient précisément au fait de ne pas être associé à la banlieue) et à la musique (hip pop et pop urbaine en tête des streaming). La rupture d’une partie des arabo-musulmans avec les codes culturels français ne doit pas non plus masquer l’intégration d’une autre, non négligeable, visible dans les armées, et son ascension sociale, décelable dans l’accès à la propriété ou à la location dans des quartiers pavillonnaires et à la possession de commerces typiques de la classe moyenne.
La France périphérique
La France périphérique, enfin, des petites et moyennes villes et des zones rurales se situe à l’écart des axes de circulation et d’échanges, des littoraux et des couronnes périurbaines et maintient ou accroit sa population du fait de la recherche d’un logement bon marché. Elle est restée globalement inchangée dans son architecture, avec une domination du bâti datant d’avant la Première Guerre mondiale.
La France périphérique est celle de la maison individuelle et du déplacement en voiture synonyme à ses yeux d’autonomie et de lutte contre les privilèges, du hard discount, de bons plans et des vide-greniers, des routes secondaires et de Blablacar et d’une américanisation prenant la forme de la danse country, du Buffalo Grill et du Pole dance. Elle se désole de ne plus avoir de médecins et de la fermeture des bureaux de poste, des maternités et des gares même si les lignes étaient peu fréquentées.
Elle a continué à se vider de ses agriculteurs, la profession dont la baisse d’effectifs a été la plus brutale de toutes. Ils pèsent seulement désormais dans le « rural profond » ou dans les marges des départements, les espaces les plus éloignés des agglomérations. La France périphérique a aussi subi de plein fouet la désindustrialisation, comme les banlieues. L’industrie y a été détrônée par la logistique, et le camion y a remplacé le train. Le gros entrepôt en grande périphérie des métropoles ou à proximité des nœuds autoroutiers, celui d’Amazon typiquement, a pris la succession de l’usine, l’entreprise profitant des prix bas de l’immobilier.
La désindustrialisation a profondément modifié le cadre de vie des habitants. L’usine était le centre de tout un écosystème lié à une culture paternaliste qui comprenait la cité ouvrière et le club de football, vecteurs de lien social, de sentiment d’appartenance et de fierté. Même quand elle n’a pas fermé, les effectifs y ont radicalement baissé. L’économie des anciennes villes industrielles repose dorénavant sur la consommation des ménages, stimulée par la dépense publique, les salaires de fonctionnaires et les allocations. La grande distribution, l’un des principaux employeurs avec le secteur social/santé, le recyclage et la fonction publique, constitue souvent la cause première de la création de grandes zones commerciales en périphérie, où la population désormais travaille, consomme et se divertit, au détriment du centre-ville.
La variation du prix du carburant dans la France périphérique, écrit Jérôme Fourquet, est aussi sensible dans la France périphérique que l’était celle du blé sous l’Ancien Régime. Il n’est pas étonnant dès lors que l’annonce de l’augmentation des taxes sur les carburants, survenue après une hausse continue de l’essence et du gasoil, a déclenché le mouvement des Gilets jaunes. Il donne une bonne représentation de la France périphérique avec dans ses rangs de nombreuses professions de service peu qualifiées, majoritairement employés et ouvriers, et très sexuées, au nombre desquelles figurent des agents et des caristes d’entrepôts, des routiers, des patrons de PME artisanales pour les hommes, des métiers de service à la personne et des caissières de la grande distribution pour les femmes.
Les Gilets jaunes ont d’ailleurs particulièrement ciblé les entrepôts d’Amazon. Ils représentent une France qui travaille dur, intérimaire, plus ou moins indépendante, enchaînant les CDD de courte durée, exerçant en statut d’auto-entrepreneurs, cumulant les activités et les statuts. Ils tiennent à ne pas être confondus avec les « assistés » bénéficiant des allocations, qu’ils cherchent à éviter en se détournant des quartiers à forte proportion de logements sociaux ou les maisons anciennes et vétustes du centre du village et les écoles scolarisant leurs enfants. Les catégories plus aisées de la France périphérique, minoritaires, se sont tenues à distance du mouvement.
Contrairement à certaines représentations qui se sont dégagées d’une mauvaise lecture de Christophe Guilluy, la France périphérique dont ont surgi les Gilets jaunes est diverse tant le plan social qu’ethnique. Un couple de retraités habitant une demeure restaurée peut y croiser des actifs intellectuels en télétravail ou exerçants leur activité dans l’économie résidentielle (chambre d’hôte, commerce, cours de yoga), un hypnotiseur ou un agriculteur bio. Un éco-lieu peut aussi y jouxter un kebab et une pizzeria.
La France périphérique dispose d’autre part de territoires AAA, bénéficiant des retombés du luxe, ayant su mettre en valeur leur patrimoine architectural ou paysager. Des campagnes haut de gamme accueillent ainsi d’anciens habitants des métropoles cherchant un équilibre avec la vie citadine ou s’y installant pour de bon, exerçant en télétravail (ce dont témoignent les espaces de coworking), ou se rendant en train en métropole. Des habitants issus de l’immigration récente ayant grandi en banlieue habitent aussi des pavillons. La visibilité accrue d’une immigration à majorité musulmane a constitué un bouleversement du point de vue de la population locale qui en a tiré un sentiment de dépossession culturelle. Une partie cherche par conséquent à préserver ses enfants de la mixité ethnoculturelle à l’école.
Les nouveaux critères déterminant les votes
Les changements décrits jusqu’ici sont d’une telle ampleur qu’ils ont nécessairement eu de lourdes répercussions dans les urnes. Ils ont effacé entièrement ou presque totalement des frontières politiques nées de la Révolution française, à commercer par le clivage gauche-droite, désormais secondaire, qui recouvrait historiquement la ligne de partage entre terroirs catholiques et terres laïques ou déchristianisées. Cette rupture avec un passé vieux de plusieurs siècles a conduit Emmanuel Macron, ne disposant d’aucun ancrage dans le pays et bénéficiant de l’effondrement des deux partis « de gouvernement », à la victoire en 2017 et en 2022, face à une candidate rejetant elle aussi les étiquettes de droite et de gauche.
Si des critères tels que la composition géologique des sols, le type d’agriculture ou les activités économiques pratiquées et les structures familiales ont perdu leur pertinence dans la détermination des votes, d’autres sont devenus majeurs. Jérôme Fourquet démontre, tour à tour, la grande influence du lieu de résidence, de la catégorie socio-professionnelle, du degré d’internationalisation et de proximité avec les hubs et les axes de circulation de l’économie mondialisée, du type de logement occupé, de la présence de services publics et de médecins, du potentiel touristique des territoires, du contrat de travail, de la structure du foyer, de l’âge, du niveau de diplôme, des modes et du cadre de vie, de la présence d’une centrale nucléaire, du rapport à la consommation, de la délinquance, de la possession ou non d’une voiture ou encore du poids des populations issues de l’immigration et de la présence de l’Islam.
Des évènements comme les attentats ont aussi des répercussions dans les urnes, mais plutôt sur le ventre mou de l’électorat, peu politisé et flottant. De la même façon, un quartier basculant dans l’insécurité ne modifie pas forcément le comportement électoral des habitants d’une ville dans la mesure où des représentations sont déjà bien incrustées ou que chacun évolue au sein de frontières invisibles.
À l’aide de ces nombreux critères, Jérôme Fourquet parvient à expliquer pour quelles raisons un vote change brusquement au détour d’une rue ou prospère le long d’axes de circulations, au gré des interactions et des déplacements individuels. Comme dans sa description des paysages de la France d’après, effectuée avec Jean-Laurent Cassely, il accorde une large place aux exceptions qui confirment la règle générale. Le poids d’évènements historiques joue ici et là, la mémoire de la résistance communiste ou d’une lutte post-soixante-huitarde expliquant par exemple un fort vote en faveur de Jean-Luc Mélenchon anormalement élevé par rapport à des villes similaires.
L’appartenance à une région dynamique ou non peut aussi induire des choix inattendus de la part de certaines catégories socioprofessionnelles. Le vote Macron est ainsi très important dans la dorsale de l’Ouest intérieur, où les cadres, les professions intellectuelles et les retraités aisés ne sont pourtant pas surreprésentés, mais caractérisés par un plein emploi, un taux élevé de propriétaires et par de multiples manifestations d’un catholicisme disparu et en même temps toujours agissant (le fameux « catholicisme zombie » d’Emmanuel Todd). Inversement, le Rassemblement national parvient à conquérir des villes de taille importante comme Lens dans des régions sinistrées par la désindustrialisation ou Calais en raison de la question migratoire, et obtient les voix des vignobles bordelais, appartenant à la France AAA, mais dont les grands propriétaires et les groupes financiers captent les richesses.
L’électorat AAA d’Emmanuel Macron
Par-delà ce genre de cas particuliers, abondements analysés dans la trilogie, trois grands blocs, Renaissance, le RN et les Insoumis, se distinguent au niveau national dans le nouveau cadastre électoral. Ils se caractérisent par un projet de société global, une vision de l’avenir, un rapport à l’environnement et des rapports de genre et à l’altérité spécifiques. Chacun recueille la majorité des voix au premier tour de l’élection présidentielle dans l’une des trois grandes îles de la France archipelisée, les grandes métropoles, les banlieues et la France périphérique.
Emmanuel Macron est le champion des anywhere, « les gens de partout » décrit par le journaliste David Goodhart, favorable à l’arc libéral-progressiste-écolo-européen. Il a été élu par l’électorat le mieux doté en capital économique et culturel, c’est-à-dire le plus aisé et le plus diplômé, et aussi le plus âgé. Ses soutiens actifs exercent surtout leur profession dans les métiers de l’encadrement, de direction, haut de gamme ou disposant d’une large autonomie. Ils ont le sentiment de connaître une ascension sociale par rapport à leurs ascendants.
L’électorat d’Emmanuel Macron vit surtout dans la France AAA des grandes villes, des zones littorales où les commerçants, les retraités aisés, les professions libérales et les cadres (dont de plus en plus pratiquent le télétravail) sont surreprésentés, des villes touristiques, des stations balnéaires et de ski et des espaces frontaliers. Il correspond aussi aux franges les plus aisées résidant dans la France périphérique, roulant en SUV et libérales conservatrices.
Le vote pour Emmanuel Macron a cependant ceci de particulier qu’il a beaucoup évolué entre 2017 et 2022. Là où il fut d’abord porté par les électeurs du centre et du centre-gauche, il a été réélu grâce au renfort d’anciens électeurs de droite, captant une bonne part des soutiens de François Fillon, des CSP+ et plus encore des retraités aisés. Le basculement tient surtout à la déception des votants de gauche et à la révolte des Gilets jaunes qui a poussé, dès l’élection européenne de 2019, une partie des votants de droite dans les bras du « parti de l’ordre ». Emmanuel Macron se retrouve par conséquent encore plus massivement soutenu par les retraités, la principale composante de l’électorat français du fait du vieillissement de la population et la forte participation électorale de cette catégorie.
Les candidats investis aux élections législatives par La République en Marche puis Renaissance, comme ceux des autres partis, sont représentatifs de leur électorat. Ils ont le plus faible taux de prénoms anglo-saxons, à rebours des milieux populaires, descendent pour une proportion importante d’entre eux de l’immigration récente et sont très nombreux à être diplômés du supérieur. Parmi toutes les professions des députés Renaissance, ceux du cadre dirigeant, majoritairement dans le privé, et de chef d’entreprise se distinguent nettement des autres.
L’électorat « Gilets jaunes » de Marine Le Pen
Marine Le Pen, de son côté, est la championne de la France périphérique. Il est loin le temps où le FN faisait ses plus gros scores en Seine-Saint-Denis. Il est maintenant en tête à Château-Chinon, fief nivernais de François Mitterrand et obtient de très faibles résultats dans les banlieues, tiraillées entre gentrification et forte présence de l’immigration récente, où ne vivent plus ses électeurs des années 1980.
Le vote pour le Rassemblement national constitue le négatif du vote en faveur de Renaissance, leurs électeurs s’opposant y compris dans le diagnostic porté sur l’état du pays. Il capitalise sur la relégation économique, sociale et culturelle des moins diplômés et des moins mobiles, et de territoires de la France périphérique durement frappés par la désindustrialisation, sans potentiel touristique ou entreprise du luxe et dépossédés de ses services publics (tribunal, maternité, succursale de la Banque de France, gare SNCF). Il s’abreuve aux mêmes sources que le mouvement des gilets jaunes, des personnes occupant des métiers d’exécution, pénibles, peu valorisés, critiques de l’assistanat, qui ne sont plus en mesure d’accéder aux standards de la société de consommation et de loisirs, sont éloignés des gares et acculés par le prix à la pompe.
Le social correspond toutefois seulement à une des motivations du vote RN, sans quoi les électeurs se tourneraient vers les Insoumis. L’immigration (de forts flux, en dehors des banlieues, ont fait exploser le nombre de voix en faveur de Marine Le Pen), et l’insécurité (les cambriolages, la délinquance et les violences plus intenses dont les mortiers d’artifice sont l’un des symptômes) influent sur le vote dans un large rayon. La puissance du vote RN témoigne ainsi de la multiplication des « quartiers difficiles », y compris dans les villes moyennes et les villes de l’Ouest. À ces facteurs s’ajoute encore le sentiment très ancré d’être méprisé ou ignoré par les élites, de ne pas avoir une identité locale forte, d’où un report affectif sur la sphère d’appartenance supérieure, une nation jugée en péril.
Marine Le Pen obtient ses meilleurs résultats parmi les milieux populaires qui travaillent et dans le cœur des classes d’âge actives, les 35-49 ans, ayant le plus souvent des enfants à charge. Elle rencontre cependant encore d’importantes résistances parmi les classes moyennes. Son total de voix augmente toujours plus à mesure que l’on s’éloigne du cœur d’une agglomération, jusqu’à atteindre son maximum entre 30 km et 60 km, soit le grand périurbain, la pointe avancée de l’étalement urbain pour les grandes métropoles et des petites villes isolées à l’écart des grandes agglomérations, avant de redescendre. Au-delà des 60 km des principales agglomérations, en effet, le nombre d’ouvriers et d’employés baisse significativement et celui des personnes âgées et des agriculteurs augmente. Le vote pour Emmanuel Macron y remonte après une dégringolade continue.
Les candidats aux élections législatives du Rassemblement national, à faible capital économique et culturel, sont beaucoup à porter un prénom anglo-saxon et ne descendent pas pour la plupart de l’immigration récente. Leurs députés sont surtout issus du privé, mais comptent beaucoup moins de cadres par rapport à Renaissance. Parmi leurs métiers, plus composites que ceux des Insoumis et du parti d’Emmanuel Macron, ceux de commerçants, d’artisans et de petits chefs d’entreprises, un spectre recouvrant toute une partie de la classe moyenne, sont les plus représentés.
L’électorat Terra Nova de Jean-Luc Mélenchon
Les Insoumis se positionnent d’une certaine façon entre les deux grandes forces antagonistes de Renaissance et du RN. Leurs électeurs appartiennent à des classes sociales assez diverses, dotées pour beaucoup d’un bon capital culturel, mais défavorisées en termes de capital économique. Les territoires conquis par les Insoumis, ultra-marins, campagnes alternatives, bastions syndicaux, quartiers gentrifiés des grandes métropoles et banlieues sont également très disparates. Le vote utile et le renfort d’anciens électeurs d’Emmanuel Macron de 2017 expliquent en partie la diversité de l’électorat des Insoumis, dont le cœur se situe néanmoins dans la fameuse alliance théorisée par le think tank Terra Nova entre la gauche « Veja-Vélib », bobo et diplômée des métropoles, et les banlieues, dont Jean-Luc Mélenchon est de loin le champion, un cumul qui ne permet pas d’être majoritaire.
Parmi les classes populaires, les Insoumis obtiennent leurs meilleurs résultats chez les syndiqués et chez les plus précaires, davantage locataires, sans travail et bénéficiant d’allocations (les fameux « cassos » ou « assistés » du point de vue de l’électorat RN et des Gilets jaunes). Les polémiques avec Fabien Roussel sur la « valeur travail » et la critique de l’assistanat prennent donc racine dans une différence de sociologie électorale, le candidat communiste n’étant pas soutenu par les mêmes populations.
De façon générale, Jean-Luc Mélenchon a remporté un nombre considérable de voix ouvrières, mais son total est à relativiser dans la mesure où il a énormément profité du vote utile. Avec Fabien Roussel, ils recueillent ainsi seulement 28 % de leurs voix, contre 42 % pour Marine Le Pen et Éric Zemmour. Au niveau des catégories d’âge, il emporte la mise chez les plus jeunes, les 18-25 ans, la génération climat sensible aux nouveaux combats de la gauche (néo-féminisme, wokisme). Sur le plan religieux, il fait la quasi-unanimité chez les musulmans français, d’autant plus qu’il s’est adjoint les déçus d’Emmanuel Macron, les juifs et les catholiques pratiquants préférant se tourner vers Éric Zemmour.
Les candidats aux élections législatives des Insoumis se signalent par un fort taux de diplômés du supérieur et beaucoup descendent de l’immigration récente. Ils sont nombreux à porter des prénoms anglo-saxons mais deux fois moins que les candidats portant un prénom d’origine arabo-musulmane. La majorité de leurs députés occupent les métiers d’enseignants ou de cadres de la fonction publique territoriale.
Un horizon incertain
De la même façon que la France d’après n’est pas forcément appelée à maintenir toutes ses caractéristiques dans les décennies à venir, l’avenir des trois blocs est toutefois chargé de beaucoup d’incertitudes. La NUPES a fait état de ses divisions et n’arrive pas à avoir de prise sur la partie la moins précaire des milieux populaires et la petite classe moyenne de la France des préfectures et des sous-préfectures. Même si elle peut toujours jouer à la posture du barrage « contre les extrêmes », Renaissance, pour sa part, tient jusqu’ici surtout grâce à Emmanuel Macron puisqu’elle n’a pas d’ancrage.
La rivalité pour la direction de chacun des blocs de gauche et du centre, enfin, peut entraîner des déchirements. Le RN paraît le plus solide, avec sa cohérence sociologique et le recentrage de son discours sur l’échiquier politique par l’effet de Reconquête. Des évènements dramatiques et l’aggravation de la situation sociale pourraient le servir, mais il peine encore trop pour l’instant à se forger une image de respectabilité et de crédibilité et, surtout, sa victoire fait craindre à beaucoup de Français une crise économique et des émeutes dans les banlieues.
Cet horizon de court terme en cache cependant un autre encore plus fondamental. La disparition des boomers, dans dix à vingt ans, redistribuera les cartes. Elle risque d’accentuer les fossés entre les îles de l’archipel, en particulier entre les individus engagés dans une sécularisation définitive et les autres, catholiques conservateurs, évangéliques et musulmans. Rien n’empêchera alors d’autres forces d’émerger, si ce n’est pas déjà le cas avant, à l’instar de celles qui avaient permis à Emmanuel Macron de l’emporter en 2017.