OGM : l’Autorité européenne de sécurité des aliments mise en cause pour conflits d’intérêts
Dans une analyse rendue publique jeudi, l’ONG allemande Testbiotech estime que près de la moitié du nouveau groupe d’experts est liée à l’industrie.
L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a-t-elle nommé dans son panel sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) des scientifiques trop proches de l’industrie des biotechnologies ? Dans une analyse rendue publique jeudi 5 septembre, l’ONG allemande Testbiotech met sévèrement en cause l’agence basée à Parme (Italie) et estime que près de la moitié de son nouveau groupe d’experts sur les OGM, installé début juillet pour les cinq prochaines années, se trouve en conflit d’intérêts.
La question est sensible à plusieurs titres. D’une part parce que les expertises de l’EFSA sur les « nouveaux OGM » – obtenus grâce aux nouvelles techniques génomiques (NGT) – forment le socle des projets de la Commission européenne, qui souhaite déréguler ces nouvelles plantes. Et d’autre part parce que les opinions scientifiques exprimées sur le sujet divergent du tout au tout. Adopté en juin, le dernier avis de l’EFSA, favorable à une large déréglementation de ces cultures, va ainsi à l’encontre des avis formulés par les experts français de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) ou encore des agences environnementales officielles d’Allemagne et d’Autriche.
Selon Testbiotech, sept des seize experts du nouveau panel OGM de l’EFSA sont « activement engagés dans le développement de plantes génétiquement modifiées, dont certaines obtenues par les “nouvelles techniques génomiques”. » Cinq d’entre eux sont ou ont été impliqués dans des projets industriels avec les firmes Limagrain, Syngenta ou Corteva, ajoute l’ONG dans son analyse. Cinq sont listés comme inventeurs de brevets déposés par l’industrie ; six sont, ou ont été, parties prenantes dans des activités de lobbying en faveur des biotechnologies, la plupart en lien avec la dérégulation des plantes issues des NGT.
Activités de lobbying
« Nous évaluons soigneusement les intérêts de tous nos experts conformément à notre politique d’indépendance, qui est reconnue comme l’une des plus strictes de tous les organismes publics en Europe, répond-on à l’EFSA. Si nous constatons un conflit d’intérêts potentiel lors de nos vérifications, nous appliquons des mesures strictes pour exclure l’expert de tout travail scientifique connexe. Mais il est important de souligner que le fait d’avoir un intérêt n’implique pas nécessairement l’existence d’un conflit d’intérêts. »
L’agence européenne ajoute qu’elle publie toutes les déclarations d’intérêts de ses experts, une politique de transparence grâce à laquelle « des ONG telles que Testbiotech sont en mesure d’examiner notre travail ». Cependant, l’ONG allemande assure avoir aussi identifié dans plusieurs cas des activités de lobbying non mentionnées dans les déclarations d’intérêts publiées par l’EFSA.
Question de l’indépendance
En outre, l’agence assure qu’il n’est pas « réaliste » de se reposer sur des experts « n’ayant aucune expérience ou compréhension de la manière dont les OGM et les NGT sont développés et utilisés ». « On doit observer le tableau général, rétorque Astrid Österreicher, chargée de mission à Testbiotech. S’il n’y avait qu’un ou deux experts liés à l’industrie, ce ne serait pas un grave problème, mais la moitié du panel, c’est totalement inacceptable. »
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Un point de vue partagé par Denis Zmirou, professeur émérite de santé publique et président de la Commission nationale de la déontologie et des alertes en santé publique et environnement (CNDASPE). Selon lui, l’analyse conduite par l’ONG allemande est « édifiante ». « Cela confirme que dès que la pression extérieure se distend, qu’il s’agisse des ONG ou des parlementaires européens, la nature reprend ses droits, et l’EFSA se remet à se compromettre avec les lobbys en tournant le dos à ses propres textes, ajoute-t-il. Et c’est peu dire qu’on a assisté depuis fin 2023 à une sérieuse baisse de cette pression, notamment avec les élections des députés européens et la révolte instrumentalisée du monde agricole… »
De longue date, la CNDASPE prend au sérieux la question de l’indépendance de l’expertise publique en santé et environnement. Son dernier avis sur le sujet, rendu public fin juillet, doit servir de référentiel à une trentaine d’institutions françaises pour améliorer leurs pratiques. « Certaines sont loin du compte, même si les agences françaises sont plutôt des bons élèves à l’échelle de l’Union européenne », conclut M. Zmirou.
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