« En refusant de jouer le jeu, imparfait, de la démocratie, persuadé que la solution idéale ne peut procéder que de lui, Emmanuel Macron s’est privé d’options »
Chronique
Le feuilleton tourne au vaudeville. L’impasse de Matignon, liée à la mauvaise foi et aux calculs tactiques des partis, est aussi celle du président de la République, d’une méthode et d’une gouvernance verticale ayant déjà montré ses limites, raconte Solenn de Royer, journaliste au « Monde », dans sa chronique.
Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 10h09 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/04/en-refusant-de-jouer-le-jeu-imparfait-de-la-democratie-persuade-que-la-solution-ideale-ne-peut-proceder-que-de-lui-emmanuel-macron-s-est-prive-d-options_6303376_3232.html

Matignon Circus. Deux mois après le second tour des législatives, marqué par la plus forte participation depuis trente ans, Emmanuel Macron ne parvient toujours pas à tirer les leçons du scrutin, ses interminables consultations tournant au vaudeville. Sur fond de chassés-croisés dans la cour de l’Elysée, d’intox et de ballons d’essai, les cotes des uns et des autres montent et descendent, dans un navrant mouvement de balancier.
Un jour, c’est l’ancien premier ministre de François Hollande Bernard Cazeneuve – dont le nom et le positionnement de « centre gauche » étaient avancés comme des évidences, la semaine dernière, par les conseillers du palais – qui paraît tenir la corde… Un autre jour, c’est le président (Les Républicains, LR) de la région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, qui fait figure de favori… Entre les deux, le nom d’un parfait inconnu des Français – le président du Conseil économique, social et environnemental, Thierry Beaudet, pour lequel l’Elysée avait commencé à chercher un directeur du cabinet – a émergé, avant d’aussitôt se dégonfler. Plouf, plouf, c’est reparti pour un tour…
« Matignon : Macron teste un nom par jour ! », pouvait-on lire, mardi 3 septembre, sur un bandeau de la chaîne d’information en continu BFM-TV. Le point d’exclamation, inhabituel, venant souligner la teinte surréaliste du moment.
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Et tandis que les commentateurs pouffent, plus ou moins discrètement, sur les plateaux, les humoristes et mauvais esprits de tout poil s’en donnent à cœur joie. Dimanche, à l’annonce de nouvelles consultations à l’Elysée, un ancien conseiller de François Hollande, Gaspard Gantzer, égrenait sur X : « Mardi, il recevra tous les anciens premiers ministres depuis 1981. Mercredi, les Césars du meilleur acteur depuis 1977. Jeudi, les vainqueurs du Tour de France depuis 1958… »Quant à l’ex-conseiller du ministre des armées, Sébastien Lecornu, Ziad Gebran, désormais chez l’assureur Axa, il en appelait, mardi sur X, aux talents divinatoires de « Paul le Poulpe ».
Erreurs de jugement et atermoiements
Pendant tout l’été, Emmanuel Macron a joué avec le petit monde politique comme un chat avec des souris, lançant la pelote tantôt à droite, tantôt à gauche, ou encore au centre (la fameuse hypothèse « technique »). « J’ai bien vu ceux qui, cet été, se sont promenés… », a-t-il glissé, amusé, au patron des sénateurs LR, Bruno Retailleau, reçu à l’Elysée. Pour caractériser le travail de « décantation », censé réduire le champ des possibles, les proches du président de la République convoquent l’image de l’entonnoir. Mais c’est lui-même qui s’y est mis. Et plus celui qui croit garder la main attend, plus il apparaît, au contraire, dépassé.

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En laissant le jeu démocratique – et donc parlementaire, les députés, faut-il le rappeler, représentant la nation – se dérouler naturellement, dès le lendemain du scrutin, Emmanuel Macron aurait donné le sentiment qu’il prenait de la hauteur, reconnaissant la défaite de son camp et actant le désir de changement des Français. Appeler à Matignon une figure incontournable de la formation arrivée en tête le 7 juillet, sans attendre que le Nouveau Front populaire (NFP) lui présente un nom – à l’issue d’un feuilleton non moins vaudevillesque et gênant que le présent –, aurait mis le bloc de gauche face à ses contradictions et ses responsabilités. Charge à ce dernier, en cas de refus, de divisions ou de pinailleries, d’en payer le prix. Dans la foulée, une censure du NFP par les députés, si elle était intervenue, aurait définitivement levé l’hypothèque, et donc purgé une partie de la frustration des électeurs concernés, tout en ouvrant de nouvelles opportunités politiques.
En refusant de jouer le jeu, imparfait, de la démocratie, persuadé que la solution idéale, pouvant « assurer la stabilité du pays », ne peut procéder que de lui, Emmanuel Macron s’est paradoxalement privé d’options. Il s’est mis dans les mains des partis, tout en prenant le risque de voir tout remonter à lui, à ses erreurs de jugement – la folle dissolution – et ses atermoiements. Sans compter qu’une éventuelle censure du premier ministre qu’il aura aussi péniblement choisi lui sera aussitôt imputée.
L’impasse de Matignon, liée à la mauvaise foi et aux calculs tactiques des partis, est aussi celle du chef de l’Etat, d’un mode de fonctionnement (solitaire), d’une méthode (tout doit procéder de lui) et d’une gouvernance (verticale, ultracentralisée) ayant déjà montré, maintes fois, ses limites.
« Si je vous offrais l’opportunité de glisser un mot à l’oreille du jeune Emmanuel Macron quand il arrive à Paris, que lui diriez-vous ? », lui avait demandé, le 21 juin, Matthieu Stefani, l’animateur du podcast « Génération Do It Yourself ». « Apprends de chacune de tes erreurs, avait-il répondu, après un long silence inspiré. C’est à chaque fois que je l’ai fait que j’ai grandi. » Avant de glisser ce sage conseil à l’oreille du jeune homme qu’il a été, peut-être devrait-il le suggérer au président de la République qu’il est devenu.
« Le rapport de force qu’a tenté d’imposer le NFP au cours de l’été s’est révélé particulièrement inopérant »
Chronique
Françoise FressozEditorialiste au « Monde »
Si la gauche unie avait voulu imposer ses conditions à Emmanuel Macron, elle aurait dû agir vite et fort dès le lendemain des élections législatives. Son manque de cohérence l’en a empêché, estime, dans sa chronique, Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde ».
Publié hier à 04h45, modifié hier à 09h06 Temps de Lecture 3 min. Read in English https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/03/le-rapport-de-force-qu-a-tente-d-imposer-le-nfp-au-cours-de-l-ete-s-est-revele-particulierement-inoperant_6302622_3232.html
L’interminable jeu de dupes qui s’est joué au cours de l’été, à l’issue des élections législatives des 30 juin et 7 juillet, touche à son terme avec la nomination imminente d’un nouveau premier ministre. A ce stade, il n’a pas produit de gagnant mais fait un perdant, le Nouveau Front populaire (NFP), dont la candidate, Lucie Castets, a été éconduite, lundi 26 août, par Emmanuel Macron.
Au terme d’une longue et courtoise audition à l’Elysée en présence des représentants de La France insoumise (LFI), du Parti socialiste (PS), du Parti communiste français et des Ecologistes, la prétendante à Matignon a été jugée inapte au service au motif qu’« un gouvernement sur la base du seul programme et des seuls partis proposés par cette alliance… serait immédiatement censuré par l’ensemble des autres groupes représentés à l’Assemblée nationale ». Ni la virulente protestation des partis de gauche, qui ont aussitôt dénoncé « un déni de démocratie », ni l’appel de LFI à des « marches pour le respect de la démocratie » doublées du dépôt d’une motion de destitution du président de la République n’ont produit l’effet escompté. La riposte a fait flop.
Si la politique est d’abord un rapport de force, celui qu’a tenté d’imposer la gauche unie au lendemain d’un second tour des législatives dont elle est sortie en pole position s’est révélé particulièrement inopérant.
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Le 7 juillet, le grand perdant de la dissolution de l’Assemblée nationale était Emmanuel Macron, qui, seul responsable du désastre qu’il avait provoqué, se trouvait particulièrement désarmé pour gérer la complexité d’une chambre introuvable alors que son propre camp le vouait aux gémonies. Un mois et demi plus tard, la situation du chef de l’Etat ne s’est pas substantiellement améliorée mais celle de la gauche unie s’est sensiblement dégradée.
Différences de stratégie
La chronologie des erreurs que ses dirigeants ont commises résume les faiblesses de l’attelage. Auréolé du succès du front républicain mis en œuvre pour contrer le Rassemblement national (RN), le NFP a, dès le départ, sapé la dynamique électorale qu’il avait enclenchée en échouant à s’entendre rapidement sur le nom d’un candidat pour Matignon.
Entre le forcing de départ exercé par Jean-Luc Mélenchon pour imposer l’un des siens et l’adoubement de Lucie Castets, une quasi-inconnue poussée par le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, il a fallu quinze jours. Dans ce délai, toutes sortes de noms, plus ou moins sérieux, ont été jetés en pâture pour être aussitôt rejetés par telle ou telle formation, sapant la crédibilité de la coalition.
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La rivalité principale a opposé LFI, qui cherche à conserver coûte que coûte son emprise sur la gauche parlementaire, et le PS, qui, renforcé depuis le scrutin législatif, revendique désormais ouvertement un rééquilibrage. Elle a très vite fait apparaître des différences de stratégie, LFI jouant l’air de la rupture, le PS se montrant davantage ouvert au compromis.
Ce retard à l’allumage a été fatal. Le bloc de gauche s’est privé de la possibilité d’exercer au moment le plus opportun un coup de pression sur le président de la République en vue de l’obliger à nommer un premier ministre de rupture, avec en étendard l’abolition de l’impopulaire réforme des retraites.
Le second échec du NFP s’est produit le 16 juillet. Yaël Braun-Pivet, la présidente (Renaissance) sortante de l’Assemblée nationale, est parvenue à se faire réélire au troisième tour du scrutin en devançant de 13 voix le candidat communiste, André Chassaigne, qui représentait la gauche unie, et de 79 voix le candidat du RN, Sébastien Chenu.
Procrastination du chef de l’Etat
La mise en scène d’une gauche incapable de rassembler au-delà de ses frontières, qui plus est battue par une sortante du camp présidentiel défait et néanmoins capable d’aller chercher des voix à droite, au centre droit et au sein du groupe LIOT (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) pour se faire réélire, a contribué à figer le paysage politique de l’été. Les représentants du NFP ont eu beau estimer que la victoire leur avait été volée, mettre en cause « les combinaisons », voire, selon LFI, « les magouilles », qui auraient abouti au résultat décrié, ils n’ont pu tordre la réalité. Dans une Assemblée nationale en trois blocs, aucun ne peut prétendre prendre l’avantage sans pratiquer l’art du compromis. Le rejet que suscite LFI sur les autres bancs complique singulièrement l’équation de la gauche.
La procrastination du chef de l’Etat, sa difficulté à reconnaître sa défaite, la prolongation au-delà du raisonnable d’un gouvernement démissionnaire ouvraient au NFP la possibilité d’une nouvelle offensive axée sur la dénonciation du « déni de démocratie ». La riposte commune a cependant été introuvable, tandis que les failles se sont creusées au sein de l’alliance.
Lorsque la candidature de Lucie Castets a été rejetée, une partie des socialistes a contesté la rupture des discussions avec Emmanuel Macron décrétée par les responsables du NFP, préférant défendre une démarche de compromis visant à peser sur le choix d’un autre prétendant. Le débat n’a pas suscité de divorce, mais il a réveillé les tensions entre gauche radicale et gauche de gouvernement.
Ceux qui, à l’intérieur du PS, faisaient figure de bannis depuis la fin du quinquennat de François Hollande, à commencer par l’ancien président de la République lui-même, redressent la tête. Le score réalisé par Raphaël Glucksmann lors des élections européennes du 9 juin (13,8 % des suffrages exprimés contre 9,9 % pour la candidate LFI Manon Aubry), le chant du cygne du macronisme et la dégradation de l’image de Jean-Luc Mélenchon les ont convaincus qu’une voie réformiste était à affirmer dans le brouillard ambiant. La configuration complexe de la nouvelle Assemblée nationale n’est pas pour leur déplaire. Elle ouvre le jeu au lieu de le figer.
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