Halla Tomasdottir, qui a été élue à la tête de l’île, le 2 juin, avec 34,1 % des voix, est la deuxième femme à occuper cette fonction. Elle prône une plus grande diversité à la tête des entreprises et une réflexion à long terme sur le modèle économique du pays.
Par Marie CharrelPublié le 02 septembre 2024 à 09h39 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/09/02/halla-tomasdottir-presidente-de-l-islande-la-recherche-effrenee-du-profit-au-detriment-du-climat-et-du-bien-etre-n-est-pas-tenable_6302006_3234.html
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Essentiellement honorifiques, ses fonctions n’ont pas grand-chose à voir avec celles de son homologue français. Mais elle compte bien faire entendre sa voix : « Je ne veux pas être une présidente qui a toutes les réponses, mais qui pose les bonnes questions et rassemble », confie Halla Tomasdottir au Monde, de passage à Paris, mercredi 28 août, pour assister aux Jeux paralympiques, qui se tiennent jusqu’au 8 septembre. Le 2 juin, cette femme d’affaires de 55 ans, affiliée à aucun parti, a été élue à la tête de l’Islande avec 34,1 % des suffrages, grâce à une campagne portant notamment sur la santé mentale des jeunes et la place de l’intelligence artificielle.
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Son parcours atypique détonne au sein de la classe politique locale : formée aux Etats-Unis, elle a fait carrière dans le privé, notamment chez Mars et PepsiCo, avant de rentrer à Reykjavik pour enseigner, au début des années 2000. En 2007, alors que le pays est sur le point de plonger dans une crise financière brutale, elle cofonde Audur Capital, une société d’investissement promouvant les valeurs féminines dans la finance – valeurs qu’elle entend aujourd’hui insuffler dans la sphère politique. « A l’époque, le secteur financier était dix fois plus gros que le produit intérieur brut [PIB] : cela représentait un risque énorme, rappelle-t-elle. La recherche du profit à court terme au détriment de tout le reste dominait. Nous avons créé Audur Capital avec une stratégie plus inclusive, transparente et à long terme, mesurant mieux le risque. »
Depuis, Halla Tomasdottir promeut une « mise à jour » du capitalisme. « L’un de mes grands regrets est que nous n’avons pas assez retenu les leçons de la grande crise de 2008, détaille-t-elle. Nous vivons dans un système largement inspiré par les travaux de Milton Friedman [1912-2006, l’économiste inspirateur du néolibéralisme], qui ne produit plus de valeur commune depuis longtemps : les inégalités augmentent partout dans le monde. La recherche effrénée du profit au détriment du climat et du bien-être n’est pas tenable. »
« Souplesse et résilience »
Elle prône notamment l’instauration de standards environnementaux et de transparence élevés pour les entreprises, de régulations claires établies par les Etats, ainsi qu’une nouvelle approche de la gouvernance. « Dans une ère de défiance généralisée envers les institutions, il n’est plus possible, pour les gouvernements comme pour les entreprises, d’agir en silo, sans inviter la société civile à la table. » Une plus grande diversité de profils à leur tête, en particulier de femmes, est également indispensable, insiste-t-elle. « Celles-ci apportent une vision différente, parce que leur expérience de la vie est différente. » Tout comme les jeunes, plus soucieux du climat et du bien-être que les générations précédentes.
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Cette diversité, l’Islande doit également l’approfondir pour son modèle économique. Jusqu’aux années 1990, cette république parlementaire de 380 000 habitants dépendait essentiellement de la pêche. Après l’explosion de son système bancaire hypertrophié, en 2008, le tourisme s’est développé de manière exponentielle. Le nombre de visiteurs est ainsi passé de moins de 500 000, en 2010, à 2,2 millions, en 2023. Aujourd’hui, le secteur représente un tiers des exportations, 7,8 % du PIB, et il emploie plus de 30 000 personnes, dont 40 % sont issues de l’immigration. « La pandémie de Covid-19 a rappelé qu’il est risqué de dépendre excessivement de ce secteur, par essence volatil. » Voilà pourquoi elle se dit « favorable à une plus grande diversification et à un soutien accru à l’entrepreneuriat, afin d’élargir les perspectives d’emploi et de renforcer les piliers qui assurent la soutenabilité de notre économie ».
Bien que le gouvernement soit chargé d’appliquer la politique économique, elle espère pousser le pays vers une réflexion à long terme sur les priorités en la matière. « L’un des grands dictons islandais est “thetta reddast”, que l’on peut traduire par “tout ira bien”. Penser de cette façon fait partie de notre ADN, cela nous donne de la souplesse et de la résilience pour traverser les épreuves. Mais y adjoindre une pensée à long terme, notamment sur l’importance relative à donner à la pêche, au tourisme, au bon usage de nos énergies renouvelables, nous rendrait plus résilients encore. »
Hydroélectricité et géothermie
L’électricité produite sur l’île, située entre les plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne dans l’Atlantique Nord, est presque entièrement verte, issue de l’hydroélectricité et de l’énergie géothermique, dont elle regorge. Si les Islandais sont particulièrement sensibles à la protection de l’environnement, l’utilisation à long terme de ces ressources n’a jamais vraiment soulevé de grand débat sociétal. Aujourd’hui, celles-ci sont pour l’essentiel consacrées à la production d’aluminium, qui consomme 80 % de l’électricité générée dans le pays, et aux centres de données.
Reste qu’un petit pays comme l’Islande a une chance : « Il peut montrer plus rapidement qu’une grande nation ce qu’il est possible d’entreprendre », estime Halla Tomasdottir, par exemple pour la préparation au désordre climatique. Cela, parce qu’il est plus simple d’y mettre en œuvre un changement lorsqu’un consensus social est établi. C’est notamment grâce à cela que l’île volcanique est devenue pionnière en matière d’égalité des genres. Elle a été le premier pays à élire démocratiquement une présidente, Vigdis Finnbogadottir, en 1980.
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Cinq ans plus tôt, le 24 octobre 1975, 90 % des Islandaises avaient cessé toute activité au travail comme à la maison, afin de défendre leurs droits. Cette grève, qui fit date, mit quasiment le pays à l’arrêt et accéléra sa marche vers l’égalité. Halla Tomasdottir en garde un souvenir fort : à l’époque âgée de 7 ans, elle s’étonna que son père et ses oncles soient de corvée de cuisine à la place des femmes. « Lorsque j’ai demandé pourquoi à l’une de mes tantes, elle m’a répondu : “Parce que nous voulons montrer que nous comptons.” Ces mots se sont gravés en moi. Ce jour-là, l’Islande a pour la première fois montré ce qu’il est possible d’accomplir. »
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