Autant le RN à été discret depuis les élections autant ses électeurs sont habités d’un immense sentiment d’injustice et de gâchis.

Enquête électorale : les ressorts du vote RN

Analyse

Marginalisé des tractations en cours, le RN est le plus discret des protagonistes de cette rentrée politique, mais les préoccupations de leurs 10,6 millions d’électeurs, elles, sont loin d’avoir disparu, analysent Blanche Leridon et Lisa Thomas-Darbois, de l’Institut Montaigne.

Publié le 30 août 2024 à 10h30  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/08/30/enquete-electorale-les-ressorts-du-vote-rn_6299303_823448.html

Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), et Marine Le Pen, cheffe de file des députés RN, reçus à l’Elysée, le 26 août 2024.
Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), et Marine Le Pen, cheffe de file des députés RN, reçus à l’Elysée, le 26 août 2024.  JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »

Le 27 juin, avant les élections législatives anticipées, dans l’enquête électorale Ipsos pour Le Monde, la Fondation Jean Jaurès, le centre de recherches politiques de Sciences Po et l’Institut Montaigne, nous dressions le portrait d’un électorat du Rassemblement national (RN) animé par l’espoir, qui accueillait la décision présidentielle avec enthousiasme. Les requêtes répétées des cadres de leur parti avaient été entendues, le résultat des élections européennes aurait des conséquences nationales, le temps de l’alternance était venu. C’était leur tour.

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Quelques semaines plus tard, comme le révèle la dernière vague de notre enquête électorale, réalisée du 26 juillet au 1er août, l’état d’esprit des électeurs a basculé de l’espoir à la déception (48 %) et à la colère (30 %). Des 45 % d’électeurs RN animés par l’espoir au mois de juin, ils ne sont plus que 7 % à exprimer ce sentiment, les 12 % qui exprimaient leur soulagement ne sont, eux, plus que 1 %. Grand renversement aussi sur la perception de la dissolution de l’Assemblée nationale : si 75 % des électeurs RN s’y disaient favorables en juin, ils sont 74 % aujourd’hui à considérer que cette décision et les résultats qui ont suivi ont eu des conséquences négatives pour la France. C’est le taux de déception le plus élevé dans l’électorat, juste après celui des électeurs Reconquête ! (78 %).

S’agissant du front républicain, ils sont une large majorité (68 %) à considérer qu’il s’agit d’une « tactique permettant aux partis traditionnels de conserver le pouvoir ». Par ailleurs, 76 % seraient favorables à une démission d’Emmanuel Macron, et 90 % déclarent ne pas avoir confiance en l’Assemblée nationale nouvellement élue. Une défiance considérable et inégalée ailleurs dans l’électorat – celui de Reconquête ! mis à part. Ecarté de tous les postes à responsabilité au Palais-Bourbon, le RN est marginalisé, et son électorat en tire un immense sentiment d’injustice et de gâchis.

Immigration, préoccupation première

Le vote aux législatives, lui, a été porté par trois principaux moteurs. L’adhésion aux propositions du RN sur l’immigration arrive largement en tête, mentionnée par 47 % de leurs électeurs (qui pouvaient choisir jusqu’à trois propositions) – un pourcentage qui grimpe à 55 % chez les hommes de plus de 60 ans et chez les bac + 5. On observe également une corrélation entre le niveau de revenu et l’importance des propositions du parti sur l’immigration : 20 points séparent les foyers les plus riches des plus modestes. Ainsi, 37 % de ceux gagnant moins de 1 250 euros par mois retiennent l’immigration comme moteur, 57 % pour ceux dont le revenu mensuel net est supérieur à 5 000 euros. L’immigration enfin est la préoccupation première des électeurs RN s’estimant très satisfaits de leur vie (50 %), loin devant toutes les autres.

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Le fait que le parti « comprenne mieux et représente mieux les gens comme nous » arrive en deuxième position (39 %), avec une sociologie électorale très différente de la première. Il s’agit du premier item retenu par les électeurs les plus défavorisés et les moins diplômés. Premier item aussi pour ceux qui se déclarent très insatisfaits de leur vie. Le « on n’a jamais essayé » (33 %), enfin, arrive en troisième position, avec une présence notable chez les agriculteurs (68 %). Suivent ensuite, dans un mouchoir de poche, le souhait que Jordan Bardella, le président du parti, devienne premier ministre (32 %), et l’adhésion aux propositions sur les questions sociales (31 %). Le vote barrage contre un candidat se trouvant face au RN arrive, lui, en queue de peloton (15 %).

Interrogés sur le contenu des programmes proposés durant la campagne, les électeurs RN jugent prioritaires des mesures qui, paradoxalement, ne les concernent pas. Celle visant à pénaliser financièrement les familles en cas d’absentéisme scolaire (jugée prioritaire pour 60 % des sympathisants RN contre 43 % pour l’ensemble des électeurs) ou celle consistant à restreindre l’accès aux prestations familiales pour les personnes immigrées ayant travaillé moins de cinq ans sur le sol français (50 % contre 37 %) figurent parmi les plus populaires au sein de cet électorat.

Besoin de reconnaissance

Ils sont en revanche moins nombreux à soutenir le maintien de l’indexation des retraites sur l’inflation (48 %, contre 53 % pour l’ensemble des électeurs) ou l’augmentation du smic à 1 600 euros net (21 %, contre 32 %). Ces préférences programmatiques confirment l’existence de classes moyennes conquises par le RN qui n’aspirent pas nécessairement à être aidées, mais à être « plus justement » valorisées comme pierres angulaires de notre modèle social.

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Ce besoin de reconnaissance se matérialise ainsi par une propension relativement moindre à remettre en cause la réforme des retraites. Si son abrogation et le retour à 60 ans figurent au cœur des programmes du RN et du Nouveau Front populaire (NFP), seuls 16 % des électeurs ayant voté RN au premier tour des élections législatives jugent cette mesure comme étant la plus prioritaire, contre 30 % des électeurs du NFP. Face à ces attentes, le blocage politique et parlementaire qui fait suite aux élections législatives est particulièrement mal perçu par les électeurs du RN. Ces derniers sont ainsi 74 % à considérer que l’absence de majorité absolue à l’Assemblée nationale – quelle qu’elle soit – est une mauvaise chose, contre 65 % pour l’ensemble des Français et 61 % pour les électeurs de la coalition présidentielle.

Lors de la campagne des législatives, le RN promettait un programme en deux temps : celui de l’« urgence », puis celui des « réformes ». A défaut de pouvoir conduire celui des réformes dans l’immédiat, il est plus que jamais urgent d’apporter des réponses à un électorat qui s’étend progressivement à l’ensemble des couches sociales, géographiques et générationnelles, comme l’ont démontré nos vagues d’enquêtes depuis plusieurs mois.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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