La rentrée politiquement exposée des libraires indépendants
Faut-il observer strictement le pluralisme des opinions ou tenter de lutter contre la progression des idées d’extrême droite ? Les détaillants indépendants s’interrogent sur la conduite à tenir alors que Vincent Bolloré étend sa mainmise sur Hachette et ses prestigieuses maisons d’édition – Fayard, Stock, Grasset… et que plusieurs professionnels engagés ont subi des menaces ou des dégradations en juin.

Après vingt années à travailler dans le monde de l’édition à Paris (chez Flammarion, puis Albin Michel), Anne-Céline Drach, 49 ans, s’est installée en Bourgogne il y a sept ans. Depuis 2018, elle est responsable communication et événementiel à l’Athenaeum, une grande librairie de Beaune (Côte-d’Or), chargée d’organiser venues d’auteurs et dédicaces autour de l’actualité littéraire. Mais cette grande lectrice avoue avoir eu un petit choc culturel en quittant le centre de Paris pour une région à la clientèle « plus conservatrice ».
« Quand Eric Zemmour sort un livre, certains clients nous demandent s’il viendra le dédicacer à la librairie. Mais notre ligne est de ne pas inviter d’hommes politiques. Si nous les recevions, nos habitués et certains éditeurs nous blacklisteraient. » A l’orée d’une nouvelle rentrée littéraire, les libraires indépendants sont plus que jamais au cœur du cyclone des divisions politiques et idéologiques du pays, et aux premières loges pour observer la manière dont les lecteurs réagissent à la poussée réactionnaire qui agite le monde de l’édition.
En novembre 2023, à la suite de plusieurs mois de tractations, le groupe Vivendi de Vincent Bolloré faisait main basse sur Hachette et ses maisons emblématiques (Stock, Grasset, Calmann-Lévy, Fayard, JC Lattès), mais aussi sur son puissant réseau de distribution (le premier de France en volume). Presse écrite et audiovisuelle (CNews, C8, Europe 1, Le Journal du dimanche), cinéma (via StudioCanal), vente de livres et de journaux (Vincent Bolloré est propriétaire de la chaîne Relay et a également racheté, il y a un an, L’Ecume des pages, librairie emblématique de Saint-Germain-des-Prés)…
A mesure que l’emprise de l’industriel breton sur le monde de la culture s’est étendue, son programme idéologique, de plus en plus inspiré par l’extrême droite, s’est précisé. Mais à l’exception de la nomination en juin de Lise Boëll, l’éditrice historique d’Eric Zemmour, à la tête des éditions Fayard, l’impact du rachat d’Hachette ne se fera a priori pas sentir dans les programmes de parutions de cette rentrée.
3 700 indépendants
Il existe en France entre vingt mille et vingt-cinq mille points de vente de livres. Parmi eux, trois mille sept cents sont des librairies indépendantes, dont le débit compte pour 22 % des livres vendus (selon les chiffres du Syndicat de la librairie française). Au mois de juin, dans le sillage du très bon score réalisé aux élections européennes par le Rassemblement national (31,37 %), m’
A Nice, les propriétaires des Parleuses trouvent parfois au matin des autocollants de l’Action française sur leur devanture. A Marseille, la vitre de la librairie jeunesse Le Petit Pantagruel a été brisée par une boule de pétanque dans la nuit du 16 au 17 juin. Les messages de soutien ont afflué sur les réseaux sociaux, mais deux mois plus tard, et alors que le RN n’est finalement arrivé qu’en troisième position au scrutin des législatives, deux grandes questions demeurent.

Que faire des livres de rentrée des maisons du groupe Hachette – et plus précisément de ceux des éditions Fayard ? Et, de manière plus générale, comment traiter les auteurs classés à la droite de la droite tout en promouvant « l’humanisme » dont se réclame l’immense majorité des libraires indépendants – certains ont signé, le 18 juin dans Mediapart, un « appel » à « contrecarrer les imaginaires d’extrême droite ».
Un travail d’orfèvre
La première interrogation fait hausser les sourcils à une libraire parisienne qui se définit comme « généraliste et humaniste » et préfère que son nom n’apparaisse pas dans cet article : « Ce que je fais, c’est de l’orfèvrerie, je travaille livre par livre, en considérant les spécificités de chacun. Ma ligne, c’est une pluralité de titres qui font avancer la pensée et la création, qui sont bien édités par des maisons travaillant dans les règles de l’art, en respectant la chaîne du livre… », dit-elle. Jusqu’à preuve du contraire, poursuit-elle, c’est le cas des maisons du groupe Hachette avec qui elle entretient depuis des décennies d’excellents rapports.
A l’autre bout de la France, à Quimperlé (Finistère), la toute fraîche librairie Divergences a ouvert ses portes en avril. Emanation de la maison d’édition de « critique sociale et politique » du même nom créée en 2016 par Johan Badour, 30 ans, elle propose sur 55 mètres carrés une sélection d’ouvrages plutôt marqués à gauche, et met plus volontiers en avant les petites maisons d’édition que les mastodontes du milieu.
« On nous colle une étiquette d’ultragauche, dit la libraire Audrey Pineau, mais je ne nous vois pas comme une librairie engagée. Si je n’ai pas de Sylvain Tesson ou de Michel Houellebecq en rayon, c’est parce que j’ai envie de mettre en avant d’autres écrivains, d’autres autrices. Et comme nous n’avons pas énormément de place, je leur accorde la priorité. »
Pour la rentrée, elle a passé aux représentants commerciaux du groupe Hachette une commande « assez légère », sans pour autant faire l’impasse sur les incontournables comme Gaël Faye (dont le deuxième livre, Jacaranda, vient de paraître chez Grasset). « Si l’on boycotte tout ce qui n’est pas indépendant ou qui dépend de milliardaires de droite, là, on est obligé d’enlever la moitié du stock », ajoute Johan Badour.
Le client roi
Choix des titres commandés, composition des tables sur lesquelles est mise en valeur une sélection de parutions… Le travail de libraire est commercial, mais aussi éditorial. A Beaune, Anne-Céline Drach se sent obligée de « contenter tout le monde ». « Notre boulot, ça n’est pas de dire quoi penser ou quoi lire. Nous mettons donc en avant des livres qui nous plaisent moins tout en continuant, en parallèle, à faire notre travail de médiation culturelle, en invitant par exemple Rachida Brakni, qui raconte dans son livre l’histoire de son père, immigré algérien. » Elle admet quand même avoir eu un pincement au cœur les quelques fois où des jeunes sont venus acheter Le Suicide français, d’Eric Zemmour, avec l’argent de leur Pass culture.
Emmanuel Laugier, 54 ans, vit à Nîmes. Ce représentant commercial chargé des territoires du sud-est de la France pour le groupe BLDD (Belles Lettres diffusion-distribution) passe sa vie sur les routes pour aller parler aux libraires de son catalogue de parutions d’éditeurs indépendants. Il se fait le relais de leur « abattement » à l’idée que, dans leur territoire, parfois jusqu’à « 50 % des gens ont voté pour le RN ».
« Bien sûr, il y a quelques librairies traditionalistes, à Marseille ou à Nice, par exemple, qui ont une clientèle bourgeoise, de droite, conservatrice, mais ils commandent quand même des livres de mon catalogue. Il ne faut pas oublier que les libraires sont aussi des commerçants : s’ils savent qu’ils peuvent vendre cinquante exemplaires d’un livre – qu’il s’agisse d’un best-seller annoncé ou qu’il fasse partie des parutions réactionnaires –, certains d’entre eux n’hésiteront pas à suivre les recommandations du représentant de ces maisons. Même s’ils ne le mettent pas forcément en avant. »
Il rappelle néanmoins qu’il en va de la prérogative du libraire de composer sa sélection à sa guise, même si tous ont l’obligation légale de commander n’importe quel ouvrage demandé par un client. La librairie indépendante est souveraine, mais le client, lui, reste roi.