Philippe Brun, député PS : « Personne ne comprend ce que la gauche raconte »

Entretien

Propos recueillis par  Hadrien Brachet

Publié le 23/08/2024 à 19:30

Hadrien Brachet

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Dans un texte publié sur son blog le 22 août, le député socialiste élu dans l’Eure Philippe Brun invite la classe politique, et en particulier son camp, à tirer les enseignements de la montée du Rassemblement national (RN) au sein de la France rurale et périurbaine. L’élu reproche également à la gauche de s’être engagée depuis juillet dans une « démarche de refus de toute discussion avec les autres groupes ».

« C’est toujours avec son camp qu’on est le plus sévère », sourit Philippe Brun. Depuis son élection en 2022 comme député dans la quatrième circonscription de l’Eure, la seule du département à ne pas avoir basculé au Rassemblement national (RN), le jeune socialiste est connu pour ne pas brosser ses camarades dans le sens du poil, dénonçant à souhait « l’embourgeoisement » d’une gauche empêtrée dans d’interminables débats sur « le sapin de Noël et le Tour de France »

Deux ans plus tard, tout juste réélu sous les couleurs du Nouveau Front populaire (NFP), le trentenaire repart à l’assaut. Dans un texte publié sur son blog ce jeudi, à nouveau sans concessions sur le rapport de son camp à la France périurbaine et rurale, il appelle la classe politique à « comprendre le message du 7 juillet » et plaide pour un gouvernement de « salut public ». Entretien.

Marianne : La classe politique est-elle passée à côté du message envoyé par les électeurs le 7 juillet ?

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Philippe Brun : À l’évidence, nous avons assisté à une sorte de déni de réalité de la part des principales forces républicaines du pays. L’heure aurait dû être à la prise de conscience grave du péril démocratique auquel nous avons échappé. À gauche, dès juillet, nous nous sommes engagés dans une démarche de refus de toute discussion avec les autres groupes alors qu’il nous manque 100 voix à l’Assemblée pour faire adopter la moindre loi. Quant au bloc central, il refuse de reconnaître sa défaite et de laisser le gouvernement à la force politique qui est arrivée en tête.

« Avec François Ruffin, nous sommes des rescapés, nous devons tirer la sonnette d’alarme. »

De manière générale, les journalistes ont chroniqué pendant deux mois la question de la personnalité pressentie pour devenir Premier ministre et très peu l’effondrement politique que nous avons évité grâce au front républicain. Le score écrasant du RN au premier tour des élections législatives est quasiment normalisé alors qu’en 2022 l’arrivée des 89 députés RN a été vue comme quelque chose d’absolument terrible.

La gauche s’est-elle montrée trop triomphante ?

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Il y a eu une volonté de marquer les esprits, notamment vis-à-vis du président de la République et c’est normal. Mais il est vrai que nous manquons de gravité. Notre « grande victoire » se limite à avoir gagné 40 députés supplémentaires, pour l’essentiel socialistes et écologistes. En refusant de dire aux électeurs dès le soir du 7 juillet que des alliances allaient être nécessaires, nous nous exposons à des déconvenues pour la suite, et de nouvelles accusations de trahison. Si le Président de la République appelle Lucie Castets à Matignon, ce que je souhaite, nous allons nécessairement devoir faire des compromis, par exemple sur le budget, ce qui ne manquera pas de décevoir ceux à qui l’on a promis d’appliquer « tout le programme, rien que le programme ».

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À l’inverse, si le Président de la République appelle une autre personnalité, en arguant que nous refusons d’ouvrir des discussions, nos électeurs risquent de nous reprocher d’avoir laissé passer cette occasion d’arriver au pouvoir. Il faut avoir le goût de la vérité, dire où nous allons et comment nous voulons le faire. En étant honnête, personne ne nous reprochera jamais de dire que nous ne pouvons pas appliquer l’intégralité de notre programme.

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Mais concrètement, que cela signifie-t-il ? Sur quels compromis et avec qui se constituerait ce gouvernement de « salut public » ?

Les priorités du gouvernement de salut public, exposées dans mon texte, doivent être de redonner confiance à la France des oubliés, trouver des réponses immédiates à la crise du pouvoir d’achat et aux sujets orphelins de la vie politique françaises que sont le logement, le handicap, la monoparentalité. Les lettres envoyées par le camp macroniste sont encore relativement floues mais je pense par exemple que nous pourrions arriver à des accords sur la question de l’impôt sur la fortune (ISF). Une fois nommé, la Première ou le Premier ministre pourra mener ces discussions.

De manière plus générale, votre texte invite la gauche à l’introspection. Vous racontez que beaucoup de vos électeurs classent le NFP dans la « catégorie du statu quo », aux côtés du camp présidentiel, à l’inverse du RN. Pourquoi, selon vous, la gauche peine-t-elle à incarner un horizon de changement ?

Pendant la campagne, j’ai en effet été étonné d’entendre des électeurs me dire qu’ils ne pouvaient pas voter pour le NFP car ils voulaient que la situation change. J’avais l’impression d’être le candidat du gouvernement sortant ! À l’inverse, c’est le RN qui tenait le totem du renouvellement, bénéficiant du fait de ne jamais avoir été au pouvoir. Il flotte le sentiment que la gauche ne changera jamais la vie des gens. C’est en partie une conséquence de la période 2012-2017. Mais toutes les outrances des insoumis sont bien insuffisantes pour convaincre les citoyens qui veulent un vrai changement, quand elles sont en revanche largement suffisantes pour dissuader les modérés. Nous devons incarner la crédibilité.

Pour vous, le problème vient en partie du « langage incompréhensible » de la gauche.

Nous vivons un phénomène assez unique dans l’histoire du pays. Jamais la politique n’a été autant faite en chambre. Il y a une véritable déconnexion vis-à-vis du langage des gens. La fabrique des idées politiques est concentrée dans les mains de petits think-tanks parisiens. Personne ne comprend ce que la gauche raconte !

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Par désir de se montrer intelligent, notre camp a adopté une forme de préciosité. Par exemple, nous ne voulons pas employer le terme « pouvoir d’achat », que les gens utilisent, mais « pouvoir de vivre ». De même, personne ne va au travail « en mobilité douce » mais à vélo ou en bus ! Nous voulons surintellectualiser notre propre pensée. Résultat, plus personne ne comprend ce qu’on a à dire. C’est la conséquence de l’enfermement de la gauche dans les centres-villes des métropoles.

Justement, dans Le Monde ce jeudi, Rémi Branco, vice-président socialiste du conseil départemental du Lot, a publié un texte qui s’inquiète lui aussi du « fossé dangereux »entre la gauche des métropoles et celle des campagnes. Un constat que François Ruffincomme d’autres dans votre camp font depuis plusieurs années, sans que cela ne semble faire bouger les lignes et enrayer la montée du RN dans les zones rurales et périurbaines. N’est-ce pas un combat perdu ?

Il faut convenir que nous n’avons pas suffisamment convaincu dans nos camps respectifs. François Ruffin a dû quitter La France Insoumise (LFI), j’ai quitté la direction du PS après que le parti a décidé de reléguer à la fin de la liste des européennes les candidatures issues de la France populaire. L’enjeu de la prochaine législature va donc être de porter ce combat, même si cela ne sera pas aisé puisque plusieurs députés sortants qui partageaient notre ligne, comme Valérie Rabault, Bertrand Petit, Fabien Roussel ou Sébastien Jumel, ont été battus. L’image de la gauche au niveau national leur a coûté la victoire. Avec François Ruffin, nous sommes des rescapés, nous devons tirer la sonnette d’alarme.

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Vous estimez que la gauche ne doit pas se cantonner aux thématiques économiques pour faire reculer le RN. « Gardons-nous de penser que nous aurions définitivement battu les fascistes en augmentant les salaires – ce qui est indispensable – abrogé la retraite à 64 ans ou rouvert des services publics fermés », écrivez-vous.

Je crois que c’est une erreur de penser que les causes de la montée du RN sont seulement économiques. Il y a une grande détresse vis-à-vis de ce qu’on pourrait appeler le sentiment de « défaisance » de la société française, dans lequel on peut mettre l’insécurité, les incivilités, l’individualisation de la société ou encore le recul de la participation aux associations. Il y a là tout un discours auquel nous devons trouver des réponses. En réalité, je pense que c’est la gauche qui est le plus apte à le faire, par exemple sur la sécurité avec la proposition d’une police de proximité, sur les services publics et la valorisation de l’engagement citoyen.

Si vous êtes si critique des orientations prises par le NFP, pourquoi ne pas avoir rompu avec lui, voire refusé de concourir sous ses couleurs ?

Car je crois qu’il n’y a pas d’autre chemin que l’union de la gauche ! Mais attention, quand la gauche a gagné, c’est quand elle était majoritaire dans les territoires ruraux et périurbains. Il n’y a chez moi nulle volonté sécessionniste. Je crois que notre ligne peut gagner, à gauche, la bataille culturelle. J’en veux pour preuve qu’après la publication de mon texte, j’ai reçu de nombreux messages de soutien de personnalités de gauche.

Mais pouvez-vous y parvenir sans rompre avec les insoumis ?

Tout le monde sait ce qui me sépare des insoumis sur un certain nombre de sujets, mais la rupture serait le meilleur cadeau que nous ferions à nos opposants. Au fond, je ne pense pas que ce soit la seule figure de Mélenchon qui divise la ruralité. Quand on creuse, c’est l’ensemble de notre camp qui en prend pour son grade. Il faut une réflexion qui soit beaucoup plus large que la seule question des alliances.

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Il faut d’ailleurs reconnaître à LFI d’avoir apporté à la gauche un certain nombre de ruptures essentielles pour reconquérir les classes populaires, notamment sur la mise en concurrence des travailleurs européens et la destruction des services publics. Maintenant, évidemment qu’il y a une stratégie de conflictualisation permanente de leur part que je regrette et qui nous mène à l’échec.

Certains insoumis pourraient répondre que la stratégie de Jean-Luc Mélenchon a permis à la gauche de conquérir de nombreuses voix dans les quartiers populaires des métropoles.

Je ne suis pas certain. Quand on regarde précisément, en 2007, Ségolène Royal y faisait des scores aussi bons que Jean-Luc Mélenchon. C’est peut-être une bonne stratégie révolutionnaire mais pas électorale.

Quel regard portez-vous sur ceux au Parti socialiste (PS) qui regardent vers Raphaël Glucksmann pour refonder un bloc social-démocrate émancipé des insoumis ?

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Pour moi, « social-démocrate », c’est un peu comme « pouvoir de vivre », il y a des mots que je n’arrive pas à définir et qui ne parlent qu’aux lecteurs du Nouvel Observateur… Je ne crois pas à une scission. Pour être central, le PS doit accueillir toute la gauche et se fixer comme priorité la reconquête des classes populaires. Avec tous ses défauts, tout son passé, tout son héritage parfois douloureux à porter, le PS reste le cœur battant de la gauche qui change la vie.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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