Le fait d’avoir gardé pendant tout l’été un gouvernement favorable à l’austérité aura d’importantes conséquences sur la politique économique de l’année 2025. (Clément Carbonnier, économiste)

Clément Carbonnier, économiste : « Un budget d’austérité ne serait ni nécessaire ni bénéfique »

Tribune

Clément CarbonnierEconomiste

Le professeur d’économie met en garde, dans une tribune au « Monde », sur les conséquences négatives de l’austérité liée aux décisions prises par l’actuel gouvernement démissionnaire qui pourraient même conduire à une récession.

Publié hier à 08h00  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/08/28/clement-carbonnier-economiste-un-budget-d-austerite-ne-serait-ni-necessaire-ni-benefique_6297415_3232.html

Le fait d’avoir gardé pendant tout l’été un gouvernement favorable à l’austérité aura d’importantes conséquences sur la politique économique de l’année 2025. Le gouvernement est certes démissionnaire et ne peut pas prendre de décret ni faire voter de loi, mais il a dirigé la préparation du budget 2025. Celle-ci demande un important travail de la part des administrations durant l’été pour développer en détail les options qui seront ensuite discutées au Parlement. Ce travail préalable contraindra le nouveau gouvernement qui n’aura que peu de temps pour peser sur le projet de budget.

Les informations qui ont filtré tout au long de l’été, depuis les prises de position par rapport à la procédure pour déficit public excessif, lancée par la Commission européenne, jusqu’aux « lettres plafonds » envoyées par Gabriel Attal, indiquent un budget d’austérité. Au-delà de la question démocratique qui se pose qu’un gouvernement ayant perdu les élections fasse des choix financiers importants, ce budget d’austérité ne sera ni nécessaire ni bénéfique.

Ce n’est pas nécessaire car le sérieux budgétaire ne nécessite pas l’austérité. Etre sérieux signifie se mettre en capacité de financer les dépenses publiques. Le dérapage budgétaire de l’année en cours a amené le gouvernement à prendre un décret d’annulation de crédit de 10 milliards d’euros en février, c’est-à-dire une correction par les dépenses et non par les recettes. Or, la cause n’était pas un surplus de dépenses par rapport aux prévisions mais un manque de recettes. Selon l’Insee, la hausse du déficit public était déjà due en 2023 à une baisse des recettes de plus de 2 % du PIB, atteignant un niveau inférieur à la période pré-Covid, alors que les dépenses baissaient de 1,5 % du PIB.

Importance des services publics

Le manque de sérieux était de couper de manière non contrôlée les impôts, par exemple la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, impôt finançant les collectivités territoriales, dont la suppression progressive depuis 2021 a encore pesé de 4,2 milliards d’euros sur le budget 2023 et 1,4 milliard d’euros supplémentaires sur le budget 2024. Ainsi, un budget sérieux pour 2025 doit travailler à trouver le financement des dépenses publiques indispensables plutôt que d’hypothéquer le fonctionnement global du pays par de nouvelles coupes budgétaires.

S’enfoncer dans l’austérité n’augure rien de bon pour les années à venir. A l’heure où les économies occidentales montrent des signes de ralentissement et où les ménages n’ont toujours pas récupéré de la récente période d’inflation, une austérité budgétaire ne pourrait que pousser à la récession. Celle-ci, par les baisses de production, entraînerait des pertes d’emplois et donc de revenus monétaires pour les ménages, de la même manière que les politiques d’austérité à partir de 2010 avaient fait replonger l’économie mondiale dans une seconde phase de crise.

De plus, l’effet négatif de l’austérité sur les ménages ne serait pas que monétaire : l’importance des services publics dans les conditions de vie ne doit pas être oubliée. Plus les services publics se dégradent et plus les ménages doivent puiser dans leurs ressources pour compenser, souvent seulement en partie, en achetant des services sur les marchés privés. Dans ce sens, le piège est en train de se refermer sur la France car il est bien plus aisé de détériorer les services publics que de les améliorer.

Alternatives privées

En coupant les budgets petit à petit, les gouvernements successifs ont profité de l’inertie de qualité de services publics bien établis, et les effets négatifs ont pris du temps à s’observer. Maintenant que ces effets se ressentent, les ménages sont tentés de demander à moins contribuer à ces services (avec des baisses d’impôts) plutôt que de les refinancer, et ce d’autant plus s’ils achètent déjà des alternatives privées. Le résultat est un accompagnement vers la privatisation des services publics, à travers des solutions souvent plus coûteuses et moins efficaces, comme le système de santé américain en est un exemple extrême.

Le piège est d’autant plus dangereux qu’on ne reconstruit pas des services publics en une année. Les fonds publics sont nécessaires, mais ils ne sont pas suffisants. Surtout, les effets positifs prennent du temps à apparaître. Mieux payer les instituteurs et les infirmiers, et investir dans des infrastructures où ils peuvent travailler correctement, est indispensable mais ne permettra pas de recruter dès la première année le nombre d’agents publics nécessaire. Ceux qui sont partis dans le privé ne reviendront pas du jour au lendemain, encore moins ceux qui se sont établis dans d’autres carrières.

La reconstruction ne se fera que si les efforts sont constants pour recréer l’attractivité des carrières de fonctionnaires, avec des rémunérations décentes, des perspectives d’évolution et surtout des conditions de travail permettant effectivement de réaliser au mieux les missions. Ce n’est qu’à ce prix qu’on pourra former et attirer des agents qui s’investiront dans leur tâche en se sentant utiles.

Le chemin de la reconstruction des services publics est escarpé, mais il faut l’emprunter au plus vite, car, plus on persiste dans le démantèlement des services publics, plus les agents rescapés ont l’impression de ne pas avoir les moyens de réaliser leurs missions, et plus la reconstruction sera difficile. La première étape consiste, au minimum, à adopter un des grands principes appris aux étudiants en médecine : d’abord, ne pas nuire. Or, ajouter une couche d’austérité à des services publics déjà en grande souffrance risquerait d’aggraver encore l’état du malade et d’hypothéquer sa rémission future.

Le budget 2025 doit faire preuve de sérieux, c’est-à-dire mettre en place les recettes suffisantes pour financer les services publics indispensables à toute l’économie française, aux ménages comme aux entreprises.

Clément Carbonnier est professeur d’économie à l’université Paris-VIII, chercheur au Laboratoire d’économie dyonisien et codirecteur de l’axe Politiques socio-fiscales du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques, Sciences Po.

Clément Carbonnier (Economiste)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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