« Un fossé dangereux se creuse entre une gauche des métropoles et celle qui, dans nos campagnes, doit rattraper une colère populaire qui lui échappe »

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Dès que l’on quitte le monde des barres d’immeubles et des grands centres-villes, la gauche n’incarne plus l’alternative mais l’élite, s’inquiète Rémi Branco, vice-président socialiste du conseil départemental du Lot, qui, avec plusieurs élus locaux, lance un appel pour que la gauche ne laisse pas les territoires à l’extrême droite.

Publié le 22 août 2024 à 13h00  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/08/22/un-fosse-dangereux-se-creuse-entre-une-gauche-des-metropoles-et-celle-qui-dans-nos-campagnes-doit-rattraper-une-colere-populaire-qui-lui-echappe_6290352_3232.html

Le peuple rural vote Rassemblement national (RN) et la gauche regarde ailleurs ? Plus pour longtemps. Nous sommes des milliers partout en France à ne pas avoir vécu le résultat des élections législatives comme une victoire mais comme un avertissement. A considérer que sans prise de conscience collective, ce sursaut n’aura été qu’un sursis. Voilà pourquoi nous, élus de terrain, militants en première ligne face à la vague RN, lançons un « Appel des territoires » pour que la gauche relève la tête et trouve le courage d’affronter cette réalité qui fait mal.

Un fossé dangereux se creuse entre une gauche dominante dans les métropoles et celle qui dans nos campagnes et zones périurbaines doit lutter pied à pied pour rattraper une colère populaire qui lui échappe. Quand certains clament dans le vide des slogans antifascistes sur les places des grandes villes, nous tentons de convaincre un à un notre voisin, notre ami, notre cousin, que ce n’est pas « Jordan » [Bardella] qui les sortira de leur galère. Les mêmes qui nous font confiance localement !

La différence de vécu entre nos territoires est considérable. Il est temps de nous reconnecter face à une menace qui n’est plus la même. Les 11 millions d’électeurs RN ne sont plus uniquement ceux de Jean-Marie Le Pen en 2002. Ils incarnent désormais un vote populaire pour qui la gauche n’est plus la réponse à leurs problèmes, qui pourrait même les aggraver.

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Notre initiative est d’abord un appel à une prise de conscience : à qui parle la gauche ? A des diplômés, cadres ou professions intellectuelles qui plébiscitent notre lutte pour le climat, la justice fiscale, l’égalité femmes-hommes. Aux habitants des quartiers populaires des métropoles qui connaissent notre lutte implacable contre les discriminations. Et après ? Dès que l’on quitte le monde des barres d’immeubles, des grands centres-villes et des transports en commun, nous n’incarnons plus l’alternative, mais l’élite. Une élite qui imagine un droit à la paresse quand on veut juste vivre de son travail, qui semble plus à l’aise pour manifester contre les mégabassines qu’aux côtés des agriculteurs en transition, qui parle de désarmer la police quand les violences liées au narcotrafic explosent aussi en zones rurales.

Tant qu’une partie de la gauche donnera d’elle une image aussi déconnectée, elle renforcera la détermination des électeurs RN à punir ces élites culturelles qui leur font la leçon pendant qu’eux bossent comme des fous sans jamais se plaindre.

Le moteur du ressentiment

Comment ne pas voir, depuis les « gilets jaunes », que le manque de reconnaissance pour son travail est un moteur puissant de ce ressentiment ? Que cette colère populaire est d’autant plus forte dans nos campagnes où les revenus sont moindres, où le coût des déplacements et du chauffage explose ? Que derrière le recul des services publics c’est la capacité à se soigner, à vieillir dignement, à se loger, à élever seule ses enfants qui est en jeu ? Mais in fine, comment ne pas voir que c’est la gauche qui détient dans son ADN les réponses à ces angoisses ? Qui sinon la gauche valorise le travail face à la rente, le service public contre le chacun pour soi, l’émancipation par l’école contre l’héritage, la redistribution face à la concentration des richesses dans les mains de quelques-uns ou de quelques métropoles ?

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Cet appel est un signal d’espoir pour toutes celles et ceux qui se battent sur le terrain avec le vent de face. Nos campagnes deviennent des terres de mission ? Engageons-nous ! L’agenda médiatique nous ignore ? Haussons le ton ! C’est compliqué de se faire entendre dans nos partis ? Organisons-nous !

Partageons ce que nous entendons dans nos lotos, nos vide-greniers, à la buvette des stades, dans nos associations, à la sortie de l’école, au bar-PMU, à la chasse (si, si !), dans ces porte-à-porte où on se caille au creux de l’hiver ! Il n’y a plus de temps à perdre. A nous de constituer une plate-forme pour donner la parole à tous les citoyens engagés dans des territoires différents y compris urbains qui souhaitent faire remonter leur vécu de terrain, partager des idées et proposer à la gauche un nouveau récit commun entre villes et campagnes.

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La tâche qui nous attend est immense, mais à notre portée. Nous devons à nouveau nous adresser au peuple de la bagnole, aux prisonniers de la cuve de fioul, aux patients abandonnés, au monde agricole en déprise, aux salariés déclassés, aux artisans et commerçants dont nous avons tant besoin dans nos bourgs, à tous ceux qui espèrent et trop souvent désespèrent de nous.

A nous de soutenir ceux qui créent ce lien qui fait reculer la solitude, qui innovent avec peu, pour qui l’entraide et le respect du vivant ne sont pas un effort mais une évidence du quotidien. Si nous passons à l’offensive, si nous déplaçons notre radicalité vers ces attentes et ces forces, si nous croyons dur comme fer que nos campagnes sont l’avenir du pays et que la gauche en est le porte-drapeau, alors elle incarnera à nouveau l’espoir, et plus vite qu’elle ne le croit.

C’est le combat d’une génération, de notre génération.

Rémi Branco est vice-président (PS) du conseil départemental du Lot. Il est l’auteur du livre « Loin des villes, loin du cœur » (L’Aube, 128 p., 14 €). Cet « Appel des territoires » est signé avec un collectif d’élus locaux et de citoyens. Retrouvez la liste complète des signataires ici.

Collectif

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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