Le mode d’action du plastifiant(bisphénol A) sur une enzyme ayant un rôle crucial dans le développement du cerveau des garçon

Les liens entre exposition des femmes enceintes au bisphénol A et autisme de l’enfant à naître se précisent

Une récente étude a mis au jour un mode d’action du plastifiant sur une enzyme ayant un rôle crucial dans le développement du cerveau des garçons. Les chercheurs ont pu reproduire ce mécanisme sur des animaux de laboratoire. 

Par Stéphane Foucart

Publié le 21 août 2024 à 18h00, modifié le 22 août 2024 à 00h32 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/08/21/les-liens-entre-exposition-des-femmes-enceintes-au-bisphenol-a-et-autisme-de-l-enfant-a-naitre-se-precisent_6289576_3244.html

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On n’a pas fini d’explorer tout le spectre des effets délétères du bisphénol A (BPA). Classé perturbateur endocrinien en Europe, ce plastifiant est parmi les plus utilisés au monde et imprègne à des degrés divers la quasi-totalité de la population des pays occidentaux ; il est mis en cause par la communauté scientifique compétente depuis plus de deux décennies, notamment pour les risques qu’il représente lors des expositions de la femme enceinte, l’enfant à naître pouvant être prédisposé à développer, plus tard dans la vie, une variété de troubles : cancer du sein et du testicule, fertilité réduite, troubles du métabolisme accentuant les risques de diabète et d’obésité, altération du système immunitaire, etc.

L’association entre troubles du spectre autistique et BPA a également été mise en évidence par plusieurs études, mais celle publiée le 7 août dans la revue Nature Communications représente une avancée potentiellement décisive et est appelée à faire date.

Combinant l’épidémiologie, la génétique et l’épigénétique, ainsi que des études humaines et animales, ces travaux ont été menés par une quarantaine de chercheurs de près de trente institutions scientifiques en Australie, aux Etats-Unis et au Canada. Comme d’autres publications antérieures, celle-ci indique que les garçons ayant été exposés in utero à des taux élevés de bisphénol A ont un risque accru de développer un syndrome autistique, mais les chercheurs sont cette fois parvenus à mettre en lumière un mécanisme biologique susceptible d’élucider l’un des modes d’action du BPA sur le cerveau en développement. La mise en évidence d’un tel mécanisme est une étape-clé dans la démonstration d’un lien de causalité.

Les auteurs se sont appuyés sur une cohorte australienne d’un millier d’enfants dont les mères ont été suivies pendant leur grossesse – l’exposition de ces dernières au plastifiant par le biais de leur environnement quotidien et de leur alimentation (cosmétiques, contenants alimentaires, emballages plastiques, etc.) ayant été mesurée. Les auteurs ont divisé en quatre quartiles les femmes suivies, des plus exposées au moins exposées, et ont comparé les enfants nés des femmes de chaque groupe. Pour les filles, aucune différence significative : celles les plus exposées in utero au BPA n’ont pas été plus probablement touchées par un trouble du spectre autistique que celles les moins exposées. Pour les garçons, c’est une autre histoire, et elle est un peu plus complexe.

« Changements neurologiques »

En effet, le système nerveux central des garçons ne se développe pas selon les mêmes modalités que celui des filles. Le développement du cerveau mâle, expliquent les auteurs, repose en partie sur une enzyme – l’aromatase – capable de convertir certaines hormones en d’autres, nécessaires à la construction cérébrale. Comme en ce qui concerne les filles, pour les garçons ayant naturellement un haut niveau d’activité de l’aromatase, l’exposition prénatale au BPA n’est pas associée à un surrisque significatif d’autisme.

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En revanche, chez les garçons présentant des niveaux naturellement faibles d’activité de cette enzyme – soit un quart des garçons de la cohorte suivie –, le fait d’avoir été le plus fortement exposé au BPA pendant la vie fœtale est associé à un risque multiplié par six d’être diagnostiqué autiste à l’âge de 9 ans, par rapport aux garçons ayant le même profil, mais appartenant aux groupes les moins exposés. Pour cette population particulière, le surrisque estimé par les chercheurs est considérable.

Forts de cette observation, les chercheurs ont testé sur des animaux de laboratoire l’hypothèse d’une interaction entre le bisphénol A et l’aromatase. « Nous avons constaté que le BPA supprime l’enzyme aromatase et est associé à des changements anatomiques, neurologiques et comportementaux chez les souris mâles qui pourraient être cohérents avec des troubles du spectre autistique », selon Wah Chin Boon (Florey Institute of Neuroscience and Mental Health à Parkville, Australie), qui a coordonné ces travaux avec l’épidémiologiste Anne-Louise Ponsonby.

Effets nocifs pour le système immunitaire

Les auteurs ont procédé en trois temps. Ils ont d’abord montré que les souriceaux mâles nés des souris exposées à mi-gestation à des doses élevées de bisphénol A présentaient des troubles comportementaux assimilables à l’autisme des humains. Ils ont ensuite modifié génétiquement des souris de même souche, afin qu’elles ne synthétisent pas la fameuse aromatase : la descendance mâle de ces souris a été affectée par des troubles comparables. Les chercheurs ont enfin montré in vitro que le BPA inhibe l’expression d’un gène (CYP19A1), qui synthétise l’enzyme en question et sans laquelle le cerveau mâle ne peut se développer normalement.

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Les conclusions des chercheurs sont en outre confortées par le fait que les troubles du spectre autistique touchent généralement trois à quatre fois plus de garçons que de filles, selon les études et les pays concernés. Ces résultats, les premiers du genre, devront être répliqués par d’autres équipes pour convaincre pleinement la communauté scientifique.En supposant que le lien de causalité soit établi, Mme Ponsonby estime à partir de ces résultats que, sans BPA, « un cas d’autisme sur huit pourrait être évité chez les garçons génétiquement vulnérables ». Soit « un cas d’autisme sur 30 chez l’ensemble des garçons », poursuit la chercheuse en s’appuyant sur les données de la cohorte australienne étudiée. « Ces estimations peuvent être sous-évaluées, car il est probable que l’étude comporte des erreurs de classification des niveaux d’exposition, précise-t-elle. Le BPA n’a en effet été mesuré qu’une seule fois à la fin de la grossesse. »

En France, l’utilisation de bisphénol A dans les emballages et les contenants alimentaires est théoriquement interdite depuis 2015, après un avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), rendu en septembre 2011, alertant sur différents risques, avérés chez l’animal et suspectés chez l’humain. L’homologue européenne de l’Anses, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, s’est longtemps opposée à ces conclusions avant de réévaluer sa position, en avril 2023, concluant à des effets nocifs pour le système immunitaire.

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« L’interdiction [du BPA], qui a été proposée à la suite d’une consultation publique et de discussions approfondies avec tous les Etats membres, sera officiellement adoptée après une période d’examen par le Parlement européen et le Conseil, et entrera en vigueur à la fin de l’année 2024 », dit-on à la Commission. Une décision qui risque de n’avoir que peu d’effets sur la santé publique : le BPA est généralement remplacé par d’autres bisphénols (S, F, etc.), « dont la structure est similaire », prévient Mme Ponsonby. « C’est pourquoi on redoute qu’ils aient des effets proches, précise l’épidémiologiste australienne. Bien qu’ils aient été moins étudiés, les premières recherches suggèrent qu’ils ont des impacts similaires sur la santé. »

Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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