Investissements records étrangers mais à l’origine de peu d’emplois

La France sur le long chemin de la réindustrialisation

Éditorial

Le Monde

Si un nouveau montant record d’investissements a été annoncé lors du sommet Choose France, montrant que les efforts commencent à porter leurs fruits, la contribution à la revitalisation des territoires restera toutefois modeste en matière d’emploi.

Publié le 14 mai 2024 à 11h00  Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/05/14/la-france-sur-le-long-chemin-de-la-reindustrialisation_6233165_3232.html

Le protocole est désormais bien rodé. Depuis sept ans, des dizaines de grands investisseurs étrangers sont conviés au château de Versailles pour illustrer la capacité d’attraction du territoire français. Emmanuel Macron a su faire du sommet Choose France un outil de communication efficace en regroupant les annonces de projets qui autrefois s’égrainaient au fil de l’eau. Le millésime 2024, lundi 13 mai, a été particulièrement porteur, avec 56 investissements annoncés, soit le double de l’année précédente, pour un montant total de 15 milliards d’euros, un « record », selon l’Elysée.

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La France a parfois la réputation de ne pas savoir faire la promotion de ses atouts. De ce point de vue, le sommet de Versailles remplit un rôle utile. Montrer que l’on prête de la considération à ceux qui sont prêts à miser sur le territoire français pour développer leurs activités contribue à changer l’image d’un pays qui n’a pas toujours été considéré comme « business friendly ».

Les efforts commencent à porter leurs fruits. Le baromètre annuel du cabinet EY vient ainsi de classer pour la cinquième année d’affilée la France championne d’Europe de l’attractivité économique. Depuis le lancement de Choose France, en 2018, il est question de plus de 46 milliards d’euros d’investissements pour 178 projets.

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Derrière les effets d’annonce, la situation mérite toutefois d’être nuancée. D’abord, parmi les projets évoqués, certains auraient vu le jour avec ou sans Versailles. Par ailleurs, il est souvent question d’extensions de sites industriels existants, ce qui en réduit la portée sur le tissu économique. Jusqu’à présent, la France peine à attirer les gigantesques projets de plusieurs milliards d’euros, comme les usines automobiles ou celles de microprocesseurs.

Attirer les regards

Microsoft fait exception, avec l’annonce d’un investissement de 4 milliards d’euros. Il s’agit de développer des centres de données pour renforcer son infrastructure dans l’intelligence artificielle et l’informatique dématérialisée. Le montant a beau être spectaculaire, la contribution à la revitalisation des territoires restera modeste en matière d’emploi.

Il s’agit d’une caractéristique des investissements étrangers en France, qui, à somme équivalente, créent moins d’emplois que dans d’autres pays concurrents. Ainsi, sur les deux dernières années, le Royaume-Uni a attiré sensiblement les mêmes montants d’investissements que la France, mais en créant deux fois plus d’emplois. Autre handicap, selon les données du cabinet Trendeo, l’Hexagone ne capte qu’une infime partie des investissements à l’étranger des deux premières économies de la planète : les Etats-Unis et la Chine.

Les ors de Versailles permettent d’attirer les regards, mais ils ne doivent pas faire illusion. Le chemin de la reconquête reste long. Certaines avancées sont encourageantes. Ainsi, dans la finance, Paris ressort comme la place européenne qui a le plus profité des conséquences du Brexit. Ce n’était pas gagné d’avance. Sur le plan industriel, 300 usines et 150 000 emplois ont été créés depuis 2017, mais ces progrès sont loin d’effacer les stigmates de plusieurs décennies de désindustrialisation.

Les besoins en énergie décarbonée, en main-d’œuvre qualifiée et en capitaux disponibles pour la recherche et l’investissement sont loin d’être satisfaits. Les trois sont pourtant vitaux pour que la France retrouve son rang de puissance industrielle. Le feu d’artifice d’investissements de Versailles ne suffira pas à lui seul à remuscler le tissu économique.

Le Monde

« La lente montée de notre réindustrialisation et de notre secteur technologique ne compense pas notre appauvrissement »

Tribune

Martin VidelaineConsultant

Dans une tribune au « Monde », le consultant Martin Videlaine fait un bilan nuancé des initiatives lancées depuis sept ans par Emmanuel Macron pour le secteur industriel.

Publié le 21 août 2024 à 04h45  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/08/21/la-lente-montee-de-notre-reindustrialisation-et-de-notre-secteur-technologique-ne-compense-pas-notre-appauvrissement_6288598_3232.html

Le président de la République avait, dès 2017, fait le pari d’une relance de l’activité économique de la France. Comme aucun pays n’est économiquement fort sans une industrie forte et un fort secteur technologique – la France n’avait ni l’une ni l’autre –, Emmanuel Macron a tenté de relancer notre industrie, parallèlement à ses ambitions pour la « start-up nation ». Quel bilan tirer de ces sept années ?

La part de l’industrie manufacturière hors énergie dans le produit intérieur brut (PIB) français n’a pas vraiment varié depuis 2017. Elle se stabilise autour de 11 %, selon les chiffres de l’OCDE. C’est faible, mais c’est en fait une bonne nouvelle, car ce chiffre marque la fin de la décroissance de l’industrie dans notre économie. Avant de croître, il faut bien passer par un moment où la décroissance cesse. Nous y sommes.

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L’emploi confirme cette tendance. L’industrie a gagné 130 000 emplois entre 2017 et 2023, selon l’Insee. Le nombre d’usines sur notre territoire est également en hausse. Selon le cabinet d’études économiques Trendeo, la France a perdu 700 sites industriels entre 2009 et 2016, mais en a gagné 316 entre 2017 et 2023. Symbole de cette renaissance, quatre « gigafactories » de batteries ont vu le jour ou sont en construction dans les Hauts-de-France.

En bref, la France a fini son cycle de désindustrialisation et commence, espérons-le, un nouveau cycle de réindustrialisation.

Il n’y a ici pas de miracle. Le président a lancé de multiples initiatives. Les plans France relance et France 2030, dont les moyens se comptent en dizaine de milliards d’euros, ont tous deux placé l’industrie au cœur de leurs objectifs. L’Etat s’est doté d’un outil créé en 2012 sous l’ère Hollande, la Banque publique d’investissement (BPI). Il n’est plus une usine cherchant à naître, grandir ou se transformer dont le dossier ne passe sur les bureaux de la BPI.

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Sur le plan législatif, la loi Industrie verte a été votée en octobre 2023 sans grand débat à l’Assemblée nationale, ce qui démontre le caractère consensuel de cette politique en faveur de l’industrie. Les impôts de production ont diminué. Ils sont encore très au-dessus de la moyenne de l’Union européenne, mais la dynamique va dans le bon sens. Enfin, tous les acteurs publics se sont mis à travailler pour redonner une image positive de l’industrie. Tous, en particulier les élus locaux, veulent plus d’industrie sur notre sol. Voilà pour les bonnes nouvelles. Il en est de moins glorieuses.

Nouveau pacte social

Les usines en grande difficulté fleurissent encore malheureusement sur le territoire : Duralex, MetEx, Ascometal pour ne citer qu’elles. Car les conditions d’un retour massif de l’industrie en France ne sont pas réunies. Et les sujets qui fâchent sont nombreux et structurels : le coût de l’énergie, le tsunami des normes françaises et européennes, l’absence de financement privé en capital…

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Mais, surtout, nous avons oublié que notre pays vit sur un modèle social bâti, après la seconde guerre mondiale, avec et sur l’industrie. C’est l’ouvrier qui finançait notre modèle. Or l’ouvrier est parti, ne soyons donc pas surpris que notre modèle ne se finance plus. Pour que notre PIB croisse de 0,9 % en moyenne entre 2017 et 2023, notre dette a crû de 900 milliards d’euros. C’est insoutenable dans la durée. Nous voici sous l’injonction de Bruxelles de rééquilibrer nos comptes.

Il va nous falloir reconstruire un modèle social qui fasse fi des ressources que nous apportaient les ouvriers et des dépenses qu’ils occasionnaient. Nous n’y avons jamais réfléchi. Pourquoi ? Peut-être parce que « jusqu’ici, tout va bien ».

Mais la lente montée de notre réindustrialisation et de notre secteur technologique ne compense pas notre appauvrissement. Le pouvoir d’achat est au sommet des attentes des Français. A force de ne plus nous demander collectivement comment nous enrichir, même un peu, nous réclamons dans le secret de l’isoloir d’être moins pauvres, individuellement. La France insoumise et le Rassemblement national grandissent à la même vitesse que nous nous appauvrissons.

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Le problème, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. Il nous faut un nouveau pacte social. Le président et ses ministres de l’économie et de l’industrie n’y ont jamais songé, parce qu’ils n’en veulent pas. Et puis, c’est invendable politiquement. Mais, d’ici à 2027, l’industrie de notre pays n’aura pas connu le rebond que les Français attendent.

Martin Videlaine, ancien consultant chez Roland Berger, dirige BlueBirds, cabinet de management de transition et plate-forme de prestations de consultants indépendants. Il anime depuis 2021 le podcast « Histoires d’entreprises ».

Martin Videlaine (Consultant)

*La France reste le pays européen le plus attractif pour les investisseurs

Malgré la baisse globale des investissements étrangers, l’Hexagone a conservé sa première place sur le Vieux Continent en 2023, devant le Royaume-Uni et l’Allemagne, selon le baromètre EY. 

Par Béatrice MadelinePublié le 01 mai 2024 à 21h41, modifié le 02 mai 2024 à 09h57 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/05/01/la-france-reste-le-pays-europeen-le-plus-attractif-pour-les-investisseurs_6231058_3234.html

Temps de Lecture 3 min.

L’ambassadrice des Etats-Unis en France, Denise Campbell Bauer (à gauche), la présidente de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse (deuxième à gauche), le PDG de Google, Sundar Pichai (au centre) et le ministre de l’économie, Bruno Le Maire (troisième à droite), lors de l’inauguration du centre pour l’ntelligence artificielle de Google, à Paris, le 15 février 2024.
L’ambassadrice des Etats-Unis en France, Denise Campbell Bauer (à gauche), la présidente de la région Ile-de-France, Valérie Pécresse (deuxième à gauche), le PDG de Google, Sundar Pichai (au centre) et le ministre de l’économie, Bruno Le Maire (troisième à droite), lors de l’inauguration du centre pour l’ntelligence artificielle de Google, à Paris, le 15 février 2024.  ALAIN JOCARD / AFP

Dans un contexte de recul des investissements internationaux, la France a préservé ses positions en 2023. Selon le traditionnel baromètre de l’attractivité, établi chaque année depuis vingt ans par le cabinet EY, et publié jeudi 2 mai, l’Hexagone est resté en tête du classement européen pour la cinquième année de suite, devant le Royaume-Uni et l’Allemagne.

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Sur les 5 694 projets d’investissements internationaux annoncés en 2023 – un chiffre en baisse de 4 % par rapport à 2022, et loin derrière le record de 2017, lorsque 6 663 avaient été recensés –, la France en a accueilli 1 194, soit un sur cinq. Le Royaume-Uni en a attiré 985 (+ 6 %). L’Allemagne, du fait de la crise touchant son modèle économique et énergétique, a perdu des points, avec 733 projets (− 12 %).

L’exécutif tire grande satisfaction de ce bilan, à quelques jours de la septième édition du sommet Choose France, qui se tiendra lundi 13 mai et est censé vanter la destination tricolore aux investisseurs du monde entier.

Selon l’Elysée, « cette nouvelle extrêmement importante vient valider tous les efforts et toutes les réformes qui ont été conduites depuis 2017 ». En l’espèce, celle du code du travail, la réduction de l’impôt sur les sociétés et sur le capital, la baisse des prélèvements de production, la loi Pacte (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) ou encore la mise en place des plans France Relance et France 2030…

« La réindustrialisation est en marche »

« Tout cela se fait de plus dans un contexte international tendu », rappelle Laurent Saint-Martin, directeur général de Business France, l’établissement public chargée d’accompagner les projets d’investissement et d’exportation. D’après la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, les projets d’investissements étrangers directs en Europe ont chuté de 20 % en 2023. A titre de comparaison, ils ont progressé de 2 % aux Etats-Unis, de 8 % en Chine et de 17 % dans l’ensemble de l’Asie.

Autre motif de réjouissance pour l’exécutif français, le poids pris par l’implantation ou l’extension des sites de production dans le total des projets. « La réindustrialisation est en marche », se félicite-t-on à l’Elysée. En 2023, 44 % des investissements effectués dans l’Hexagone ont été de nature industrielle. La hausse, si elle est réelle, n’est toutefois pas spectaculaire. En 2022, en effet, cette part était de 43 %.

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De surcroît, le nombre de postes créés ou maintenus par projet demeure plus faible que chez nos voisins : chaque investissement draine en moyenne 35 emplois en France contre 49 en Allemagne, 61 au Royaume-Uni… et 299 en Espagne.

Au total, près de 40 000 emplois ont été créés en 2023 en lien avec un investissement étranger dans l’Hexagone contre plus de 52 000, par exemple, au Royaume-Uni ou plus de 42 000 en Espagne. « Pour entraîner davantage l’emploi, la France doit notamment améliorer sa compétitivité-coût », souligne EY dans son enquête.

L’exécutif voit une explication supplémentaire à ce moindre résultat en matière d’emplois : « La France accueille plus de petits et de moyens projets que d’autres, estime Franck Riester, ministre délégué auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, chargé du commerce extérieur, de l’attractivité, de la francophonie et des Français de l’étranger. Mais ce n’est pas parce que l’on a moins de gros projets. »

EY évoque un autre bémol : le Royaume-Uni, qui avait pâti du Brexit ces dernières années, se redresse nettement par rapport à l’Europe continentale. Parmi le trio de tête – France, Royaume-Uni et Allemagne –, c’est même le seul pays à avoir enregistré une progression de ses implantations en 2023. « Quand on dit que la France a gagné la bataille du Brexit, ce n’est pas tout à fait vrai, observe Marc Lhermitte, associé chez EY. Il reste encore 500 000 emplois liés à la finance dans le Grand Londres, et ils sont également très forts dans l’industrie numérique et le tertiaire. »

Revanche dans le domaine de l’IA

A cela l’exécutif répond qu’une proposition de loi destinée à renforcer l’attractivité financière de la place de Paris est actuellement en discussion à l’Assemblée nationale. Et la France a pris sa revanche dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA) : le pays, Paris en tête, a attiré dix-sept projets liés à l’IA en 2023, et la dynamique se poursuit en 2024, puisque Google a inauguré, en février, son nouveau centre pour l’IA dans la capitale.

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Paris et l’Ile-de-France, qui captent nombre d’implantations, ne sont pas les seuls territoires convoités par les investisseurs. En raison notamment du poids de l’industrie, un projet sur deux atterrit dans une zone rurale ou une agglomération moyenne, souvent marquées par une forte identité industrielle, un savoir-faire éprouvé et une réserve de main-d’œuvre. L’Auvergne-Rhône-Alpes, le Grand Est et les Hauts-de-France sont ainsi les principales collectivités ciblées par les investisseurs, après la région capitale.

Plus largement, EY constate que, sur fond de réorganisation des chaînes d’approvisionnement et de relocalisations, les pays du sud et de l’est de l’Europe affichent des performances insolentes. Dans l’industrie, trois Etats connaissent une percée spectaculaire : la Serbie (+ 30 %), la République tchèque (+ 70 % ) et la Hongie (+ 70 % ). Des pays qui bénéficient d’une large réserve de foncier et d’une main-d’œuvre bon marché. En Pologne, par exemple, le salaire horaire dans l’industrie est trois fois moins élevé qu’en France : il ne dépasse pas 15 euros contre près de 45 euros pour l’ouvrier hexagonal.

Béatrice Madeline

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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