L’Afrique, nouvelle ligne de front entre l’Occident et la Russie

Retour gagnant de la Russie en Afrique

Éditorial

Le Monde

En dix ans, Vladimir Poutine a réussi à rétablir l’influence militaire et diplomatique de Moscou sur le continent africain, au détriment des Occidentaux, et en particulier de la France, qui n’a pas voulu voir les dynamiques à l’œuvre côté russe et côté africain.

Publié le 21 août 2024 à 15h00, modifié le 21 août 2024 à 15h10  Temps de Lecture 2 min. Read in English

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/08/21/retour-gagnant-de-la-russie-en-afrique_6289393_3232.html

C’est l’un des basculements géostratégiques les plus spectaculaires de la décennie passée et c’est pourtant celui auquel les Occidentaux, accaparés par l’Europe et l’Asie, ont prêté le moins attention. En dix ans, la Russie a réussi à s’implanter, militairement et diplomatiquement, sur le continent africain, au point de chasser les forces françaises et américaines d’une partie du Sahel.

L’enquête, en trois volets, publiée par Le Monde à partir du 21 août, montre comment ce processus, lancé par Moscou dans la foulée de l’annexion de la Crimée et du début de l’intervention russe dans l’est de l’Ukraine en 2014, a été pensé et organisé par le Kremlin, qui a su mettre à profit l’héritage soviétique de la guerre froide, l’aveuglement français et le repli américain consécutif au fiasco de la guerre d’Irak.

Lire le premier volet de l’enquête |    L’Afrique, nouvelle ligne de front entre l’Occident et la Russie

L’intervention russe en Ukraine est suivie en 2015 de l’envoi de troupes et de l’aviation russes en Syrie pour sauver le régime Assad, que les Etats-Unis ont renoncé à combattre. C’est au Soudan en 2017, puis en République centrafricaine, que Moscou commence à mettre en œuvre sa stratégie africaine.

L’effort se poursuit à partir de 2020 dans les pays du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), secoués par une série de coups d’Etat, tandis que la Russie consolide son emprise sur l’est de la Libye et s’introduit au Tchad. Cette stratégie repose sur deux instruments essentiels : des campagnes d’influence qui font monter contre l’Occident le ressentiment postcolonial des élites et d’une partie de la population africaines et, dans le domaine sécuritaire, les mercenaires de la milice Wagner.

Lire aussi |    Entre brutalité et prédation, comment Wagner pacifie la Centrafrique

En vingt-quatre ans de règne, Vladimir Poutine ne s’est rendu que trois fois sur le continent africain – et toujours en Afrique du Sud –, mais il y a orchestré le retour de la Russie, après une longue absence due à l’effondrement du bloc soviétique. Fort des liens tissés avec les futures élites africaines au temps de l’URSS, qui a formé des dizaines de milliers d’étudiants subsahariens, et jouant sur la solidarité de l’ancienne puissance soviétique avec les mouvements de libération, le président russe n’a pas besoin de se déplacer ; les nouveaux dirigeants africains font régulièrement le voyage à Moscou ou à Sotchi.

A visage découvert

Après la rupture entre Vladimir Poutine et Evgueni Prigojine, le chef de Wagner, qui disparaît dans l’« accident » de son avion le 23 août 2023, deux mois après avoir tenté une mutinerie contre le Kremlin, Moscou réorganise son bras militaire en Afrique, remplace Wagner par une nouvelle organisation, l’Africa Corps, et affecte un vice-ministre de la défense à la gestion exclusive de la politique de sécurité en Afrique. La Russie ne sous-traite plus ; elle agit désormais à visage découvert.

Lire aussi |    Africa Corps, le nouveau label de la présence russe au Sahel

Parallèlement, les troupes françaises déployées dans le Sahel depuis 2013, à la demande du gouvernement malien de l’époque, sont priées de partir par les nouvelles juntes au pouvoir ; le dispositif américain installé au Niger, lui aussi chassé, se replie piteusement sur la Côte d’Ivoire.

Autre leçon de l’aveuglement occidental sur les ambitions de la Russie de Poutine, la France a gravement sous-estimé les dynamiques à l’œuvre. Les régimes africains sous l’influence de Moscou pensent avoir recouvré leur souveraineté. Dénuée de toute velléité d’aide au développement économique, la Russie, elle, se maintient comme premier fournisseur d’armes de l’Afrique, y récolte des contrats miniers et y installe un autre front contre l’Occident.

« La Russie à la conquête de l’Afrique (1/3). »

Le Kremlin a réussi à déployer sur le continent un dispositif militaire et une influence médiatique prenant les Occidentaux à contre-pied. Un an après la disparition d’Evgueni Prigojine, le fondateur du groupe paramilitaire Wagner qui avait été le fer de lance de cette percée, l’Etat russe ne se masque plus. 

Par  et 

Publié aujourd’hui à 05h29, modifié à 10h19 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/08/21/l-afrique-nouvelle-ligne-de-front-entre-l-occident-et-la-russie_6288602_3212.html

Temps de Lecture 13 min.Read in English

Le président russe, Vladimir Poutine, reçoit des dirigeants africains lors du deuxième sommet Russie-Afrique, à Saint-Pétersbourg (Russie), le 28 juillet 2023.  Au premier plan, son homologue centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, et Ibrahim Traoré, le chef de la junte burkinabé.
Le président russe, Vladimir Poutine, reçoit des dirigeants africains lors du deuxième sommet Russie-Afrique, à Saint-Pétersbourg (Russie), le 28 juillet 2023. Au premier plan, son homologue centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, et Ibrahim Traoré, le chef de la junte burkinabé.  ALEXEY DANICHEV / AFP

« Camarade président Vladimir Poutine ». Béret rouge vissé sur la tête et carrure serrée dans un treillis léopard, le capitaine Ibrahim Traoré rend hommage à son hôte avant de se lancer dans un discours anti-« impérialiste». Si une image devait résumer le sommet Russie-Afrique accueilli en ce 28 juillet 2023 à Saint-Pétersbourg, c’est bien le spectacle de cette connivence entre le jeune officier burkinabé, visage du coup d’Etat survenu dix mois plus tôt à Ouagadougou, et le chef du Kremlin tout en sollicitude. « Nous partageons la même histoire en ce sens que nous [Russes et Africains] sommes les peuples oubliés du monde », clame, l’air grave, le chef putschiste avant de conclure par un « La patrie ou la mort, nous vaincrons » applaudi par un Poutine patelin.

Il faut se rendre à l’évidence : la Russie en Afrique a cessé d’être un fantasme. Elle n’est plus un mirage, le produit fictif de la guerre informationnelle. Elle s’impose désormais comme une réalité géopolitique, lourde, prégnante sinon durable, qui rebat les cartes entre puissances au sud de la mer Méditerranée. Elle a construit son réseau, se glissant dans les interstices frontaliers et se ramifiant au gré des connivences idéologiques. Du Soudan au Niger, en passant par la Libye, le Burkina Faso, le Mali, la République centrafricaine (RCA), Madagascar… Moscou a tissé, à partir des années 2017 et 2018, une toile d’influence au service de son nouvel agenda, celui de la confrontation avec l’Occident dans le contexte d’une guerre en Ukraine ravivant la fracture Est-Ouest.

La disparition dans un crash aérien, le 23 août 2023, d’Evgueni Prigojine, le patron de Wagner, un groupe paramilitaire qui fut l’arme secrète de cette pénétration en Afrique, n’y a pas changé grand-chose. Un an plus tard, le Kremlin continue de pousser ses pions. La seule différence est qu’il l’assume désormais ouvertement. Loin du déni longtemps opposé à l’alarme qui sonnait dans les chancelleries occidentales, l’Etat poutinien ne se masque plus. Son ministère de la défense a – pour l’essentiel – repris en main l’« empire » bâti par Evgueni Prigojine, notamment sur le continent africain.

Un hiérarque comme Iounous-bek Evkourov, vice-ministre de la défense, ne cesse ainsi de courir les capitales afin de peaufiner des accords de sécurité. Le label de Wagner a quasiment disparu – hors Mali et RCA – des enseignes russes en Afrique, remplacé par un Africa Corps aux étonnantes réminiscences. Afrika Korps était le nom du corps d’armée de la Wehrmacht, qui opéra de l’Egypte à la Tunisie, sous le commandement du maréchal Rommel, de 1941 à 1943.

La capacité de ce « clone » à égaler en efficacité l’ex-joyau d’Evgueni Prigojine (complexe multiforme cumulant actifs militaires, économiques, politiques et médiatiques) demeure toutefois à prouver. Si l’ancien cuisinier du président russe Vladimir Poutine avait pu percer, c’est précisément que l’autonomisation croissante de Wagner, qui a fini par lui être fatale après sa mutinerie, en juin 2023, l’avait libéré des pesanteurs de la hiérarchie officielle. Sa reprise en main par le pouvoir central sous les couleurs d’Africa Corps lui permettra-t-elle de faire aussi bien ?

On a souvent lié le regain d’intérêt de la Russie pour l’Afrique à la première alerte sur l’Ukraine, celle de l’annexion de la Crimée, en 2014, et des sanctions occidentales subséquentes à contourner. L’urgence alors était de dénicher de nouvelles sources de revenus, issues notamment de l’exploitation de mines − surtout l’or – au fil de circuits financiers opaques, certains transitant par la plate-forme de blanchiment des Emirats arabes unis. Le Soudan inaugura, en 2017, ces nouvelles ambitions, ouvrant ensuite la voie à la République centrafricaine voisine et, plus tard, aux Etats du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) à la faveur d’une épidémie de coups d’Etat orchestrés, à partir de 2020, par des prétoriens frottés de panafricanisme. Entre-temps, la Russie consolida son emprise en Cyrénaïque, la région orientale de la Libye, en étroite articulation avec la Syrie de Bachar Al-Assad, dont elle sauva le trône face à son peuple soulevé.

Césure révélée par la crise ukrainienne

Le caractère crûment prédateur de ce modus operandi, où l’offre sécuritaire et l’expertise informationnelle fournie à des élites en quête de consolidation se monnaient en accès aux ressources locales, a pu renvoyer l’image d’une approche empirique et opportuniste, dépourvue de grand dessein stratégique. La seconde secousse ukrainienne, celle de la guerre d’invasion déclenchée en février 2022 par Moscou, a fortement modifié cette perception, alors que la confrontation entre la Russie et l’Occident s’internationalisait. L’Afrique, réserve de matières premières, devenait dès lors, plus que jamais, un gisement de voix aux Nations unies et, au-delà, l’aile marchande d’un Sud global que l’alliance en formation Russie-Chine cherche à opposer à l’Ouest.

Après un sommet Russie-Afrique à Sotchi, en Russie en 2019, qui fut un beau succès d’audience – quarante-trois chefs d’Etat africains y avaient fait le déplacement –, Vladimir Poutine réédita, à Saint-Pétersbourg en juillet 2023, le format de ce face-à-face très médiatisé au milieu d’un concert d’appels à « un monde multipolaire ». Le niveau de représentation africaine fut cette fois-ci moindre − seulement dix-sept chefs d’Etat – dans un contexte d’interrogations face à l’enlisement militaire russe en Ukraine et de craintes sur la continuité des approvisionnements en céréales vers un continent à la sécurité alimentaire fragile.

Vladimir Poutine pouvait néanmoins se féliciter de la césure révélée par la crise ukrainienne : la prise de distance de la majorité des Etats africains par rapport à l’Occident. En effet, 38 % d’entre eux s’étaient abstenus, 6 % s’étaient prononcés contre et 14 % n’avaient pas participé au vote sur les cinq résolutions de l’ONU, de mars 2022 à février 2023, critiquant l’agression de la Russie, selon une note du cercle de réflexion Fondation Carnegie pour la paix internationale. En somme, l’emprise de l’Occident sur ses alliés traditionnels s’érodait, ceux-ci optant désormais pour un alignement « à la carte » au gré de leurs intérêts nationaux.

Si cette attitude nouvelle n’est pas nécessairement russophile, elle facilite le travail de Moscou, qui cherche à enfoncer un coin entre le Nord et le reste du monde. La meurtrière guerre à Gaza, consécutive à l’assaut terroriste du Hamas en Israël, le 7 octobre 2023, n’a fait que conforter, au sein du Sud global, notamment musulman, la disqualification d’un Occident accusé de « deux poids, deux mesures » en matière de droit international. La Russie de Poutine en profite indirectement.

« La position plutôt propalestinienne de Moscou lui a permis de gagner en sympathie en Afrique du Nord, au sein de la population, mais aussi des élites », confirme un diplomate d’un pays nord-africain en poste en Russie, qui souligne néanmoins que les Etats du continent « ne sont pas dupes » quant à « l’instrumentalisation que font les Russes de ce dossier ». Utile échange de services : la Russie rompt son isolement international grâce aux Etats africains, lesquels usent de Moscou comme levier au Conseil de sécurité. « A l’ONU, les chancelleries africaines considèrent que c’est toujours bon d’avoir Moscou doté d’un droit de veto à leurs côtés, notamment lorsque sont votées des résolutions concernant des conflits africains locaux», souligne un représentant européen en Russie.

Eviter l’effondrement du régime de Bachar Al-Assad

Dans la guerre d’images en cours, le Kremlin ne part pas de rien. Il peut s’adosser à une mémoire, celle de l’URSS et de son soutien dispensé aux mouvements de décolonisation à travers le continent, entre autres en Afrique australe, où l’emblématique kalachnikov figure toujours sur le drapeau du Mozambique. Cette histoire-là est convoquée sans cesse. Ainsi, lors du sommet Russie-Afrique à Saint Pétersbourg, en 2023, M. Poutine, qui, lui-même, ne s’est rendu que trois fois sur le continent africain, et toujours en Afrique du Sud, n’a pas manqué de rappeler que la Russie avait « constamment soutenu les peuples africains dans leur lutte de libération de l’oppression coloniale ». Au-delà du soutien politico-militaire, Moscou forma une bonne partie des élites des nouveaux Etats indépendants se réclamant de la famille socialiste.

De 1960 à 1991, 45 500 Africains subsahariens ont étudié dans diverses universités soviétiques, dont 5 500 à la fameuse université Patrice-Lumumba, à Moscou, selon le chercheur Constantin Katsakioris (« Des cadres pour une Afrique socialiste. L’université Patrice-Lumumba et la formation des étudiants africains [1960-1991] », Revue d’histoire contemporaine de l’Afrique, 2021). Moscou a vu passer – entre autres – sur les bancs de ses écoles deux des chefs actuels du Mali – le premier ministre, Choguel Maïga, et le ministre de la défense, Sadio Camara – ainsi que le « maréchal » libyen autoproclamé Khalifa Haftar, autant de vecteurs d’influence de la Russie dans l’Afrique d’aujourd’hui. « On a eu tendance à l’oublier en Occident mais la formation en URSS de toute une strate de cadres et dirigeants africains vaut toujours à la Russie un capital de sympathie », rappelle le politiste Jean-François Bayart, professeur à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève.

Lire aussi |   « En parrainant les putschistes d’Afrique sahélienne, la Russie s’offre une nouvelle emprise sur l’Europe : l’émigration »

Dans le récit mythique, il y eut néanmoins un grand blanc, un effacement de la présence russe en Afrique consécutif à l’effondrement de l’URSS en 1991. Neuf ambassades fermèrent leurs portes. L’éclipse dura une quinzaine d’années. On peut dater à 2006 le signal du retour. Il prit la forme d’un gigantesque contrat de ventes d’armes de 7,5 milliards de dollars (6,9 milliards d’euros environ) conclu avec l’Algérie (chasseurs Soukhoï Su-30MK et Mig-29, etc.) en échange de l’annulation par Moscou de 4,7 milliards de dollars de dettes.

A cette époque, la Russie s’intéresse aussi de plus en plus à la Libye, guignant tout particulièrement la base de Syrte que Mouammar Kadhafi lui refusa au terme d’un éprouvant bras de fer. La mort du Guide de la révolution libyen, en 2011, lynché à Syrte par des insurgés soutenus par l’OTAN, n’en mortifia pas moins M. Poutine. Son dépit était d’autant plus vif que la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant l’intervention en Libye avait été adoptée grâce à l’abstention russe − et chinoise. La leçon sera retenue pour un autre mouvement révolutionnaire, né lui aussi du « printemps arabe » : celui de Syrie, où, cette fois-ci, Moscou vole au secours d’un régime ami dont il faut éviter l’effondrement à tout prix.

Laboratoire du « modèle » Wagner

Si le rappel de l’épisode syrien s’impose, c’est qu’il éclaire la percée qui suivra ensuite au sud de la Méditerranée. En premier lieu, il signale le renoncement américain à intervenir. En se refusant à frapper le régime d’Assad, fin août 2013, malgré les preuves d’utilisation d’armes chimiques contre le soulèvement syrien, Washington envoie un message interprété par Moscou comme un feu vert à la reconquête de ses positions historiques dans cette région. Bientôt vassalisée, la Syrie va en outre devenir la plate-forme de projection de la Russie vers un nouveau théâtre : la Libye, qui avait joué un rôle-clé dans le raidissement stratégique du président russe face aux Occidentaux.

Un membre de Wagner rend hommage à Evgueni Prigojine et à Dmitri Outkine, fondateurs du groupe paramilitaire, au mémorial improvisé à Novossibirsk (Russie), le 24 août 2023.
Un membre de Wagner rend hommage à Evgueni Prigojine et à Dmitri Outkine, fondateurs du groupe paramilitaire, au mémorial improvisé à Novossibirsk (Russie), le 24 août 2023.  VLADIMIR NIKOLAYEV / AFP

Ainsi le chef du Kremlin jeta-t-il son dévolu sur Khalifa Haftar, l’« homme fort » de la Cyrénaïque qu’il arme contre les « terroristes », mais dont il fera surtout son point d’entrée dans l’ancien eldorado pétrolier. Là encore, il ne s’agit que de recouvrer une zone d’influence passée, puisque la Libye de Mouammar Kadhafi, grosse cliente d’armements de Moscou, avait accueilli, entre 1973 et 1982, une dizaine de milliers d’experts soviétiques.

Dans cet échiquier régional en pleine recomposition, parier sur le maréchal Haftar, c’est aussi s’ouvrir l’accès à une profondeur saharienne qui donne sur le Soudan, à l’est, et sur le Sahel (Tchad et Niger), au sud. Quand Wagner s’installa grâce à Khalifa Haftar dans des bases en Cyrénaïque et dans le Fezzan méridional, le hub logistique russe connectant la Syrie à l’Afrique gagna en cohérence, autorisant bien des ambitions.

Dans cette percée, l’« effet d’aubaine » créé par l’effacement occidental a joué à plein. La stratégie d’évitement de Washington en Syrie s’est reproduite en Libye. Les Américains, inhibés par le traumatisme de l’assaut djihadiste de 2012contre leur consulat à Benghazi, qui coûta la vie à l’ambassadeur Christopher Stevens, s’étaient désengagés du dossier libyen au point de n’opposer aucune résistance au nouveau jeu russe. De la même manière, la France a cherché à s’extraire du piège sahélien, à partir de juin 2021, avec l’annonce par le président de la République, Emmanuel Macron, de la fin de l’opération « Barkhane ».

Lire aussi |    African Initiative, le nouveau réseau de propagande russe en Afrique après le démantèlement de Wagner

Aux ressentiments causés au sein des élites locales par l’excès d’interventionnisme de Paris a succédé la crainte du vide. Les coups d’Etat au Burkina Faso et au Niger suivront aussitôt, exploités par Moscou. Et, si l’on remonte le fil de l’avancée russe en Afrique, on pourra même trouver dans son infiltration initiale, en 2017, en République centrafricaine – futur laboratoire du « modèle » Wagner –, un ressort comparable : c’est la France qui laisse à la Russie le soin de sécuriser, au sein du Conseil de sécurité, une exemption à l’embargo onusien sur les armes afin de livrer au président Faustin-Archange Touadéra 1 500 kalachnikovs. Autant d’inconséquences, de velléités et de contradictions dans l’approche occidentale de l’Afrique dont Moscou a habilement tiré parti.

Cet « effet d’aubaine » n’a fait qu’accélérer une offensive dont les outils étaient, à l’évidence, déjà en place dès le mitan de la décennie 2010. Parmi ceux-ci, l’effort de séduction à l’adresse des populations du continent est loin d’être négligeable, en sus des garanties proprement sécuritaires fournies aux pouvoirs, anciens ou nouveaux. A l’occasion du sommet de Saint-Pétersbourg M. Poutine le définit ainsi : « Respect de la souveraineté des Etats africains, de leurs traditions et de leurs valeurs. » Ce triptyque (« souveraineté »« traditions », « valeurs ») résonne puissamment dans une Afrique toujours travaillée par la mémoire douloureuse du choc colonial et en proie à un revivalisme du discours sur l’« authenticité » en réaction à l’hégémonie culturelle occidentale. « Les sociétés traditionnelles d’Orient, d’Amérique latine, d’Afrique et d’Eurasie constituent la base de la civilisation mondiale », avait déclaré Vladimir Poutine, en octobre 2022, lors du forum du club Valdaï, un laboratoire d’idées russe pro-Kremlin, prenant bien soin de citer l’Afrique comme un affluent d’une éthique universelle.

Premier vendeur d’armes en Afrique

Aussi, quand il fustige rituellement la « perversion » et la « dégénérescence » de l’Occident, l’écho est profond auprès d’audiences africaines sensibles aux raidissements fondamentalistes, chrétiens comme musulmans. « Il y a des affinités électives entre les révolutions conservatrices en cours en Russie et en Afrique, souligne M. Bayart. Les deux partagent l’homophobie avec cette vision culturaliste : l’homosexualité a été inoculée par l’Occident aux saines sociétés orthodoxe et africaines. » Troublante coïncidence : le patriarcat de l’Eglise orthodoxe russe a intensifié, ces dernières années, son prosélytisme parmi les communautés chrétiennes d’Afrique déjà exposées à un pentecôtisme combatif. Fin 2021, il créait un exarchat d’Afrique, signal éloquent.

Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le ministre tunisien des affaires étrangères, Nabil Ammar, s’apprêtent à donner une conférence de presse conjointe à Moscou, le 26 septembre 2023.
Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, et le ministre tunisien des affaires étrangères, Nabil Ammar, s’apprêtent à donner une conférence de presse conjointe à Moscou, le 26 septembre 2023. EVGENIA NOVOZHENINA / AFP

Une autre source de l’influence russe en Afrique est, elle, bien plus fragile : l’économie. Les fleurons Rosatom (nucléaire), Gazprom (hydrocarbures), Rusal (aluminium), Alrosa (diamant) ou Renova (manganèse) multiplient les contacts à travers le continent. Et la diplomatie céréalière russe bat son plein depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, Moscou se faisant fort de sécuriser ses livraisons. A titre d’exemple, les importations de céréales russes en Tunisie ont été multipliées par cinq de 2022 à 2023. Un autre de ses atouts demeure son statut de premier vendeur d’armes en Afrique, Moscou s’arrogeant 40 % du marché continental, devant les Etats-Unis (16 %), entre 2018 et 2022, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm.

Lire aussi |  Ces Africains sur qui Moscou s’appuie pour étendre son influence

La mise en scène autour de son offre économique ou technologique masque toutefois difficilement une réalité bien plus timide, à la mesure d’un PIB russe comparable à ceux de l’Italie ou du Brésil. A Sotchi, en 2019, Vladimir Poutine s’était engagé à multiplier par deux les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique, évalués alors à 20 milliards de dollars. Trois ans plus tard, en 2022, ils stagnaient à 18 milliards de dollars, soit 5 % du commerce euro-africain et 6 % du commerce sino-africain. Quant aux investissements russes, ils représentent moins de 1 % du capital étranger implanté en Afrique. Au-delà des promesses scintillantes, la Russie demeure un nain économique sur le continent.

Il y a là comme une énigme : comment une Russie aux capacités somme toute modestes a-t-elle pu réaliser des gains stratégiques aussi significatifs ? Comment une offensive « low cost » (peu d’hommes, peu de moyens) a-t-elle pu produire de tels effets multiplicateurs ? Egarés par leur suffisance, les Occidentaux – et les Français au premier rang – ont longtemps sous-estimé les facteurs qualitatifs nourrissant les avancées de Moscou, en particulier le changement du paradigme post-indépendances en cours dans les élites et les populations africaines. L’offre russe se serait évanouie sans tarder si elle n’avait rencontré une demande africaine, où la psychologie, l’émotion et la mémoire longue des peuples ont toute leur part. La guerre informationnelle déchaînée par Moscou, habile à démoniser l’Occident « colonialiste » et à exalter le virilisme justicier des nouveaux patriotes africains, a à l’évidence dopé et manipulé cette demande. Elle ne l’a pas pour autant créée.

Guerre psychologique

Sans doute viendra le jour où le reflux s’amorcera, quand l’hyperviolence de Wagner et de ses avatars, le cynisme de leurs prédations, la « bunkérisation » autoritaire des régimes prétoriens alliés, l’aggravation de la détresse sociale des populations… ébrécheront les mythes et dissiperont les illusions. Il n’empêche que, dans l’immédiat, un nouveau cycle s’est ouvert. Des écosystèmes inédits émergent : diplomatique avec l’Alliance des Etats du Sahel (Mali, Niger et Burkina Faso), ostensiblement russophile ; et sécuritaire avec le complexe afro-méditerranéen articulant le Sahel avec la Syrie autour de la nouvelle plate-forme logistique libyenne.

Aussi faudra-t-il être très attentif aux ambitions russes d’établir une base navale à Syrte, vieux rêve de Moscou, qui, s’il devait se réaliser, marquerait une rupture stratégique dans la région. Les Américains subodorent le péril, sans toutefois avoir trouvé la parade. « La Russie veut, à partir de la Libye, menacer le flanc méridional de l’OTAN », déclarait, en mars 2023, à Washington, le général Michael Langley, patron du commandement américain pour l’Afrique (Africom) dans une allocution devant la commission des forces armées de la Chambre des représentants des Etats-Unis.

Cette même Libye ouvre également sur le Soudan, où la Russie, qui s’y est glissée dès 2017, lorgne la construction d’une base navale à Port-Soudan, en amont du très stratégique détroit de Bab Al-Mandab. L’emprise, si elle devait être sécurisée, permettrait aux Russes de se projeter vers la mer Rouge, par laquelle transite un tiers du trafic mondial de conteneurs, et l’océan Indien. On retrouve à nouveau la Libye comme possible tremplin vers le Tchad, dernier Etat du Sahel (avec la Mauritanie) à n’avoir pas encore basculé dans le camp russophile, bien que la pression s’exerçant sur lui soit intense. « Il ne manque plus à la Russie que le Tchad pour couper l’Afrique en deux », s’inquiète un diplomate européen.

Lire aussi |  Au Niger, l’arrivée d’Africa Corps consacre le rapprochement de la junte avec la Russie

Et c’est encore vers la Libye – et la Tunisie – que se dirigent les flux de migrants subsahariens arrivant du Niger dans l’espoir de franchir la mer Méditerranée. Le verrouillage de cette frontière nigéro-libyenne est une vieille obsession de l’Union européenne, qui avait obtenu de Niamey, en 2015, l’adoption d’une loi pénalisant le trafic illicite de migrants. Or, les auteurs du putsch de juillet 2023 ont résilié d’un trait de plume cet arsenal répressif, dont l’efficacité avait été réelle dans l’infléchissement, à partir des années 2016 et 2017, du courant migratoire vers la Libye, et donc vers l’Europe.

Des sympathisants de la junte au pouvoir au Niger brandissent un drapeau russe lors d’une manifestation appelée à lutter pour la liberté du pays, à Niamey, le 3 août 2023.
Des sympathisants de la junte au pouvoir au Niger brandissent un drapeau russe lors d’une manifestation appelée à lutter pour la liberté du pays, à Niamey, le 3 août 2023.  SAM MEDNICK / AP

Il n’est probablement pas anodin que cette décision ait été prise au moment même où les militaires de Niamey se rapprochaient de Moscou. D’où la question : les Russes l’ont-ils inspirée ? Cherchent-ils, à travers leurs alliés dans cette région sahélo-saharienne, à nourrir la pression migratoire vers l’Europe à des fins de déstabilisation ? S’agirait-il, en somme, d’une réplique méridionale du scénario biélorusse, qui avait consisté à faciliter, en 2021, l’acheminement via Minsk – lié à Moscou – de migrants et de réfugiés vers la Pologne, la Lettonie et la Lituanie ? A ce stade, un éventuel rôle russe dans la manipulation des flux migratoires au Sahel n’a pas été attesté, même si l’hypothèse n’a rien d’invraisemblable.

Le simple fait que des diplomates européens l’envisagent est d’ailleurs édifiant. Il donne la mesure des points marqués par Moscou dans la guerre psychologique engagée avec l’Europe. Une perception gagne en crédit : l’Afrique est devenue la nouvelle ligne de front entre la Russie et l’Occident.

Lire aussi  La Brigade Bear, nouvel outil paramilitaire de la Russie en Afrique

La méthode Wagner, au service des ambitions russes en Afrique

« La Russie à la conquête de l’Afrique (2/3). » Capitalisant sur le sentiment antifrançais, le Kremlin a, par le biais des paramilitaires russes, étendu son influence sur le continent. Arrivé en République centrafricaine dès 2018, le groupe s’est développé au Mali, puis au Burkina Faso. 

Par Benjamin Roger Publié le 22 août 2024 à 06h30, modifié le 22 août 2024 à 10h51 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/08/22/la-methode-wagner-au-service-des-ambitions-russes-en-afrique_6290135_3212.html

Temps de Lecture 14 min.Read in English

Des officiers russes du Groupe Wagner chargés de la sécurité du président Faustin-Archange Touadéra, pendant la campagne référendaire pour modifier la Constitution et supprimer les limites de mandats, à Bangui, en République centrafricaine, le 17 juillet 2023.
Des officiers russes du Groupe Wagner chargés de la sécurité du président Faustin-Archange Touadéra, pendant la campagne référendaire pour modifier la Constitution et supprimer les limites de mandats, à Bangui, en République centrafricaine, le 17 juillet 2023.  LEGER SERGE KOKPAKPA / REUTERS

C’est l’histoire d’une erreur stratégique commise par des autorités françaises. Pensant bien faire, à une époque où le président de la République, Emmanuel Macron, ambitionnait de nouer une relation de confiance avec Vladimir Poutine, elles ont involontairement ouvert les portes de l’Afrique francophone à l’ours russe. Le 25 septembre 2017, le président français reçoit à l’Elysée son homologue centrafricain, Faustin-Archange Touadéra. Pour l’aider à équiper son armée, qui peine à contrôler son territoire hors de Bangui, il propose de lui fournir 1 500 kalachnikovs saisies par la marine française, au large de la Somalie, en mars 2016. Il lui doit bien ça. Un an plus tôt, contre l’avis des Centrafricains, qui ne cachaient pas leur inquiétude face à l’instabilité causée par les groupes armés, son prédécesseur, François Hollande, a mis fin unilatéralement à l’opération « Sangaris », lancée fin 2013.

La Centrafrique étant soumise à un embargo des Nations unies pour les livraisons d’armes, une telle opération nécessite l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies. Il faut donc en convaincre les membres permanents, à commencer par la Russie. Emmanuel Macron conseille alors à M. Touadéra de plaider sa cause auprès de Moscou. Quelques semaines plus tard, le 9 octobre 2017, ce dernier est reçu par le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, à Sotchi, sur les bords de la mer Noire. Pas question pour lui de laisser passer une telle occasion. Les Français lui amènent un potentiel nouvel allié africain, il ne va plus le lâcher.

Ancienne colonie française, Etat déliquescent, crise sécuritaire profonde, ressources minières potentiellement prolifiques… La République centrafricaine est une cible de choix pour étendre l’influence russe en Afrique. M. Lavrov donne donc à M. Touadéra bien plus qu’un simple accord pour la livraison de 1 500 kalachnikovs. Il lui propose un partenariat conclu dans la durée, fait de livraisons d’armes, de coopération militaire et d’exploitations minières. Le président centrafricain, désireux de consolider son pouvoir fragile, y voit une aubaine. L’affaire est vite conclue. « On se regardait tous un peu le nombril sans prêter attention à ce que les Russes préparaient », reconnaît rétrospectivement un ancien diplomate de la direction Afrique du Quai d’Orsay.

Lire aussi |    Comment la Centrafrique est devenue le laboratoire de la propagande russe en Afrique

Fin janvier 2018, un Iliouchine-76 de l’armée de l’air russe se pose sur le tarmac de l’aéroport de Bangui. A bord, des armes et du matériel militaire. D’autres livraisons similaires suivent. Celles-ci sont bientôt accompagnées de dizaines de mercenaires du groupe paramilitaire Wagner, dont Moscou ne reconnaît pas l’existence. Officiellement, les hommes débarqués sont des « instructeurs », comme aux plus belles heures de la guerre froide.

Ceux-ci s’installent dans le palais de Berengo, ancienne résidence du président puis empereur de Centrafrique Jean-Bedel Bokassa (1921-1996), à une soixantaine de kilomètres de la capitale. La plupart des paramilitaires ont été rapidement formés dans le camp de Molkino, dans la région russe de Krasnodar, qui jouxte une base du renseignement militaire russe (le GRU). Certains sont issus de l’armée russe, expérimentés. D’autres, parfois anciens détenus ou repris de justice, sont guidés par l’appât du gain. Leur salaire en mission, qui oscille entre 120 000 et 150 000 roubles mensuels (entre 1 230 et 1 540 euros), est l’équivalent d’un bon revenu en Russie.

Infographie Le Monde

Sources : Polish Institute of International Affairs ; Stockholm International Peace Research Institute ; Parlement européen ; Africa Center for Strategic Studies

Déjà un pied en Libye

Le chef mercenaire russe du groupe paramilitaire Wagner, Evgueni Prigojine, dans une image tirée d’une vidéo diffusée sur les chaînes Telegram liées à Wagner, le 21 août 2023.
Le chef mercenaire russe du groupe paramilitaire Wagner, Evgueni Prigojine, dans une image tirée d’une vidéo diffusée sur les chaînes Telegram liées à Wagner, le 21 août 2023.  EYEPRESS NEWS / EYEPRESS VIA REUTERS CONNECT

Leur chef s’appelle Evgueni Prigojine. Cet affidé de M. Poutine, né en 1961, originaire, comme lui, de Saint-Pétersbourg, où il l’a connu dans les années 1990, a des ambitions dévorantes. Ancien voyou condamné pour proxénétisme, il se rêvait champion de ski avant de se faire vendeur de hot-dogs. Il a profité à plein des occasions offertes par la jungle capitaliste post-URSS pour faire fortune dans la restauration. Surnommé « le cuisinier de Poutine », il a développé au fil des années un petit empire dans l’ombre de son mentor. Jusqu’à prendre la tête du Groupe Wagner, une société privée utilisée par le président russe pour atteindre certains de ses objectifs géopolitiques sans avoir à les assumer officiellement. Elle rendra de grands services au Kremlin à l’occasion du conflit dans le Donbass, en 2014, puis à partir de 2015 en Syrie, en soutien du régime de Bachar Al-Assad.

A ses côtés, le commandant militaire Dmitri Outkine, matricule interne M-0209. Cet ancien lieutenant-colonel des forces spéciales russes, néonazi notoire, tatouage de la Waffen-SS au creux du cou, a rebaptisé du nom de « Wagner » l’unité appelée jusqu’alors « Corps slaves », en hommage au compositeur allemand adulé par Adolf Hitler.

A cette époque, en Afrique, le Groupe Wagner a déjà un pied en Libye. Les autorités russes y soutiennent le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de la Cyrénaïque (Est), en guerre contre les groupes djihadistes, à Benghazi et à Derna, et le gouvernement de Tripoli. Plus au sud, plusieurs membres de Wagner ont été envoyés au Soudan, encore dirigé par Omar Al-Bachir. Ils y sécurisent des sites aurifères, dont ils ont obtenu des permis d’exploration, et forment des forces soudanaises. La Centrafrique n’est pas loin, à la frontière sud-ouest.

En août 2018, rendez-vous est donc pris à Khartoum, la capitale soudanaise, pour peaufiner l’implantation de Wagner en Centrafrique. Sur place, en présence du patron des renseignements militaires soudanais, Evgueni Prigojine et Dmitri Outkine rencontrent les représentants de différents groupes rebelles centrafricains. Le patron de Wagner leur affirme parler au nom du gouvernement centrafricain. Il leur propose un pacte gagnant-gagnant, fondé sur un partage de l’autorité et des ressources locales, région par région. De cette réunion, chaque chef rebelle repart avec plusieurs dizaines de milliers d’euros en cash. A Bangui, l’ambassadeur de France Christian Bader a vent de ce qui s’organise. Il envoie des notes alarmantes à Paris. Il recommande à sa hiérarchie de bien prendre la mesure des jeux d’influences russes en cours en Centrafrique. Réponse de son supérieur : « Ce n’est qu’un feu de paille. » Lequel va finalement se transformer en feu de brousse.

Lire aussi |   L’Afrique, nouvelle ligne de front entre l’Occident et la Russie

En Centrafrique, les hommes de Wagner tissent leur toile. Ils assurent la sécurité personnelle du président Touadéra. En décembre 2020, ils lui sauvent même la partie en repoussant l’attaque de groupes rebelles à Bangui. Mais pour réussir à s’implanter, il faut aussi gagner les cœurs. Le groupe d’Evgueni Prigojine n’est pas seulement composé de gros bras. Il est aussi passé maître dans la propagande prorusse et antifrançaise. Dmitri Syty, fidèle lieutenant francophone de Prigojine, est chargé de superviser les différentes opérations d’influence locale : diffusion de contenus dans les médias, création d’une radio, Lengo Songo, réalisation de films et de dessins animés, ouverture d’une Maison russe, sponsoring du concours Miss Centrafrique… Les initiatives sont légion.

La ligne est claire. La Russie est là pour aider, sans leçon de morale, contrairement à l’ancienne puissance coloniale française. En parallèle, Wagner fait des affaires. Par le biais de sa filiale locale Lobaye Invest, le groupe a récupéré plusieurs permis d’exploitation minière, en particulier dans l’or et le diamant. Il a ainsi investi la grande mine aurifère de Ndassima, réputée comme la plus rentable de Centrafrique. Ses responsables se lancent aussi dans le négoce de bois, de café ou encore de sucre. Ils produisent aussi de la bière. Avec, à la clé, des dizaines de millions de dollars de bénéfices.

Infographie Le Monde

Sources : Polish Institute of International Affairs ; Stockholm International Peace Research Institute ; Parlement européen ; Africa Center for Strategic Studies

Attitudes paternalistes des Français

Benghazi, Khartoum, Bangui… En moins de deux ans, M. Poutine a étendu son réseau sur le continent. Mais pas question de s’arrêter là. Le chef du Kremlin est convaincu que pour emporter sa guerre globale contre l’Occident, il lui faut rallier à sa cause les pays du Sud, et donc d’Afrique. Les 23 et 24 octobre 2019, un premier sommet Russie-Afrique est ainsi organisé à Sotchi. Quarante-trois chefs d’Etat et de gouvernement – sur cinquante-quatre pays africains – font le déplacement. La rencontre est un succès. Vladimir Poutine promet – sans toutefois y parvenir – de multiplier les échanges commerciaux. Il défend un partenariat égalitaire, loin de la prédation néocolonialiste des pays occidentaux qu’il dénonce, le tout en convoquant le souvenir de l’URSS, qui a soutenu plusieurs luttes pour les indépendances africaines.

Rapidement, une nouvelle occasion se profile pour la Russie. Après le succès militaire de l’opération « Serval », au Mali, transformée en opération « Barkhane » en 2014, cette région désertique sous l’emprise de groupes djihadistes, ancienne chasse gardée de la France, est devenue un piège inextricable. Les 5 000 militaires français, leurs avions et leurs drones, déployés dans cinq pays (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad), sont de plus en plus perçus comme une force d’occupation. De Bamako à Niamey, en passant par Ouagadougou, une petite musique se fait entendre : les militaires français ne seraient pas là pour se battre, mais pour continuer à piller les richesses des pays africains.

Lire aussi |    Série Russie-Afrique – 3/3 – La reprise en main de Vladimir Poutine

Sur le terrain, les rancœurs et les frustrations s’accumulent face à des attitudes jugées parfois paternalistes. « Des officiers de l’armée ou des collègues diplomates se permettaient régulièrement de dire à des militaires, des ministres, voire aux présidents africains eux-mêmes : “Il faudrait faire ceci ou cela”, raconte un diplomate français alors en poste dans la région. Ce comportement très intrusif, que nous n’avions pas ailleurs, a forcément laissé des traces. » « Les Français se comportaient comme s’ils étaient en terrain conquis. Résultat, plusieurs de nos officiers, même ceux qui n’avaient jusqu’à présent aucun grief contre la France, ont commencé à lui tourner le dos », abonde un gradé malien.

Des manifestants brandissent un drapeau russe avec des photos du général Abdourahamane Tiani, nouvel homme fort du Niger, du chef de la junte du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, du chef de la junte du Mali, Assimi Goïta, et du chef de la junte de Guinée, le colonel Mamadi Doumbouya, lors d’une manifestation le jour de l’indépendance, à Niamey, le 3 août 2023.
Des manifestants brandissent un drapeau russe avec des photos du général Abdourahamane Tiani, nouvel homme fort du Niger, du chef de la junte du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, du chef de la junte du Mali, Assimi Goïta, et du chef de la junte de Guinée, le colonel Mamadi Doumbouya, lors d’une manifestation le jour de l’indépendance, à Niamey, le 3 août 2023.  AFP

C’est dans ce contexte tendu, sur fond de délitement sécuritaire, qu’un quarteron de colonels souverainistes renverse le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, le 18 août 2020, sous les vivats de la rue bamakoise. A peine trois jours plus tard, Igor Gromyko, l’ambassadeur russe au Mali, est le premier diplomate étranger à être reçu par le chef de la junte, le colonel Assimi Goïta. Les officiers à la tête du pays ne cachent pas leur volonté de remettre la France à sa place, et donc, s’il le faut, de se tourner vers la Russie. Pour Moscou, il y a un gros coup à jouer : parvenir à faire basculer le « nouveau » Mali dans son giron.

Aussitôt les réseaux de propagande de Wagner se mettent en branle pour travailler l’opinion publique. Ils recrutent des « proxys » (relais locaux), pour diffuser leur discours hostile à la France, notamment en organisant des manifestations, et font de la désinformation à grande échelle sur les réseaux sociaux. De Paris, on observe sans s’inquiéter. « Au Mali, les enjeux militaires et géopolitiques sont bien plus importants qu’en Centrafrique. Il y sera difficile pour les Russes de répliquer le scénario centrafricain », pense-t-on alors à l’Elysée.

Accusations d’exactions

Et pourtant, après Bangui, Bamako bascule à son tour. Le 24 mai 2021, la junte du colonel Goïta avait été contrainte de transférer une partie du pouvoir à un président et à un premier ministre civils de transition. La junte décide de reprendre totalement la main. Elle mène un deuxième putsch en neuf mois – un « coup dans le coup », fulmine M. Macron. Cette fois, les militaires ont toutes les commandes et ne comptent plus les lâcher. Ils rompent avec Paris et s’allient à Moscou. Dès l’été 2021 démarrent des tractations secrètes en Russie entre le colonel Sadio Camara, le ministre de la défense malien, qui a fait une partie de ses études en Russie, et les responsables de Wagner. Un accord secret est trouvé : près de 1 500 mercenaires russes contre environ 10 millions de dollars par mois – et la promesse d’éventuelles retombées minières.

Dans la foulée, des cadres de Wagner mènent de premières prospections pour préparer leur arrivée au Mali. Parmi eux, Ivan Maslov et Sergueï Laktionov. Le premier est un ancien sous-officier des forces spéciales de la marine russe. Il a été choisi par MM. Prigojine et Outkine pour diriger les opérations dans le pays. En concertation étroite avec la junte, il effectue différents repérages à Nara, Sikasso, Mopti ou encore Mondoro, entre novembre et décembre 2021. Le second est géologue. Après avoir déjà œuvré pour Wagner en Centrafrique, il est chargé d’explorer les capacités de différents sites miniers.

Lire aussi |  Article réservé à nos abonnés  La Brigade Bear, nouvel outil paramilitaire de la Russie en AfriqueAjouter à vos sélections

« Wagner a été un instrument-clé de cette première phase où les ambitions russes sur le continent n’étaient pas encore ouvertement assumées, analyse Lou Osborn, membre du collectif d’enquêteurs All Eyes on Wagner. Bien que privé, ce groupe était au service de Vladimir Poutine et lui a ouvert la voie en Afrique. » Pour la France, c’est un nouveau revers, dont la portée est autrement plus significative que celui déjà infligé en Centrafrique. Au cœur de l’Afrique de l’Ouest francophone, le Mali, pour lequel Paris a fait tant d’efforts financiers et humains depuis 2013, accueille environ 3 500 soldats sur les 5 000 de l’opération « Barkhane », la plus grosse opération extérieure de l’armée française depuis la guerre d’Algérie. « L’arrivée des Russes au Mali a surtout été la conséquence de l’échec de la France, dont des opportunistes ont su habilement profiter », explique Housseini Amion Guindo, ministre de l’ancien président Keïta, aujourd’hui opposant à la junte du colonel Goïta.

En décembre 2021, les premiers contingents de mercenaires débarquent à l’aéroport de Bamako, en provenance de Syrie, de Libye ou encore du Soudan, acheminés dans des Iliouchine ou des Tupolev de l’armée de l’air russe. Une base a été spécialement aménagée pour eux le long du tarmac, près de la base aérienne de l’armée de l’air malienne. Les cadres du groupe, eux, sont logés dans le plus confortable et discret pavillon présidentiel, à l’autre bout de la piste d’atterrissage. De leur hub de Bamako, les « musiciens », ainsi que se surnomment les mercenaires entre eux, sont d’abord projetés dans le centre du Mali, puis dans le nord, pour y mener des opérations conjointes avec les forces armées maliennes (FAMa).

« Notre histoire est intimement liée à celle de l’armée russe, qui nous a fourni l’essentiel de notre matériel et a formé des générations entières de nos officiers pendant la guerre froide, rappelle le militaire malien précité. Alors, quand ils sont revenus, beaucoup ont vu dans les Russes le retour de partenaires fiables, ce que n’étaient plus les Français pour beaucoup d’entre nous. » Très vite, des accusations d’exactions apparaissent. Dans différents villages, souvent peuls, une communauté ciblée par les groupes djihadistes pour leur recrutement, des exécutions sommaires sont rapportées, des charniers découverts. Fin mars 2022, les mercenaires de Wagner et les FAMa commettent le pire massacre jamais perpétré depuis le début de la guerre au Mali, en 2012. Pendant cinq jours, sous le couvert d’une « opération antiterroriste », ils tuent au moins 500 personnes – dont une vingtaine de femmes et sept enfants –, dans le village de Moura, selon un bilan dressé par l’ONU.

Création d’entreprises minières locales

« L’arrivée de Wagner au Mali a été un point de bascule dans la politique russe en Afrique, poursuit Lou Osborn. A partir de 2021, le continent, qui était déjà un enjeu diplomatique important pour Vladimir Poutine, devient aussi un enjeu militaire. » Le 24 février 2022, le chef de l’Etat russe lance ses troupes à l’assaut de l’Ukraine. « Dans le logiciel du Kremlin, l’Afrique est un prolongement du front ukrainien. Voilà pourquoi ils assumeront des efforts au Mali dans la durée », analyse un diplomate français.

De fait, Moscou ne veut pas renoncer à ce gain stratégique majeur. Aussi les mercenaires de Wagner sont-ils maintenus au Mali durant l’année 2022, malgré les difficultés de paiement de la junte, à l’époque soumise à de lourdes sanctions de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Pendant plusieurs mois, les difficultés sont telles, qu’ils ne reçoivent plus de salaires. Certains compensent en volant or et bijoux aux populations ou en vendant des boîtes de sardines au rabais sur des marchés.

En Afrique, les autorités russes s’inscrivent dans un temps long. Au Mali, elles misent aussi sur les retombées aurifères à venir. Comme en Centrafrique, Wagner y a créé des entreprises minières locales (Alpha Development et Marko Mining), en passant par des prête-noms maliens, et s’active pour obtenir une réorganisation en profondeur du code minier, afin d’en tirer profit. En attendant une éventuelle exploitation à plus grande échelle, les « musiciens » investissent ponctuellement quelques sites d’orpaillage artisanal dans le sud du pays et s’adonnent au trafic d’or, soit vers les Emirats arabes unis, soit directement vers la Russie.

Lire aussi | African Initiative, le nouveau réseau de propagande russe en Afrique après le démantèlement de Wagner

« Les Russes nous attaquaient, notamment en Afrique, bien avant d’envahir l’Ukraine. Nous ne l’avons vraiment compris et n’en avons tiré les conclusions qu’après le 24 février 2022. Pendant de longs mois, nous nous sommes fait cogner dessus sans répondre », raconte un diplomate français. « Nous avons sûrement pris ce problème trop à la légère, ajoute un haut gradé, à Paris. Nous avons été trop naïfs, trop arrogants, avec une forme d’entêtement et de refus de voir la réalité telle qu’elle était. »

Dans une Afrique francophone en quête constante de souveraineté, l’option russe séduit. Contrairement aux Occidentaux, et à la France en particulier, la Russie de Vladimir Poutine ne donne aucune leçon en matière de démocratie ou de respect des droits humains. « C’est tout ce que nous demandons. Nous ne voulons plus d’ingérence dans nos affaires politiques », estime Ahoua Don Mello, ministre de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo devenu consultant du patronat russe sur les dossiers africains. Ce partenariat pragmatique repose sur une offre simple, portée par la nébuleuse Wagner : une protection sécuritaire contre l’exploitation des ressources naturelles. Le tout en ayant recours à des méthodes souvent brutales, qui ne dérangent pas leurs partenaires africains.

« Soutien au capitaine Ibrahim Traoré »

Aussi critiquée soit-elle, la tactique d’expansion russe fonctionne. Le 30 septembre 2022, le Burkina Faso connaît son deuxième coup d’Etat en huit mois. Le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba est renversé par l’un de ses subalternes, le capitaine Ibrahim Traoré. Une fois de plus, les Russes se montrent opportunistes. Après avoir essayé, en vain, de coopérer avec M. Damiba, en finançant des organisations de la société civile, ils soutiennent immédiatement le nouveau chef de la junte burkinabée.

Parmi les manifestants pro-Traoré qui défilent dans les rues de Ouagadougou, où l’ambassade de France est prise pour cible, plusieurs agitent des drapeaux russes. « Je salue et j’apporte mon soutien au capitaine Ibrahim Traoré », déclare Evgueni Prigojine, le 4 octobre 2022, quatre jours après l’arrivée de celui-ci à la tête de l’Etat. Après avoir promis qu’il y resterait le temps d’expédier les affaires courantes, le jeune officier de 34 ans prend goût au pouvoir. Et comprend que, s’il veut y rester, il lui faut appliquer la recette malienne de son aîné, M. Goïta, et se rapprocher des Russes. Début 2023, il rompt avec Paris, en renvoie l’ambassadeur et congédie la force « Sabre », un détachement de forces spéciales françaises présent au Burkina Faso depuis 2010.

Vladimir Poutine salue le chef de la junte du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, lors d’une cérémonie de bienvenue au deuxième sommet Russie-Afrique, à Saint-Pétersbourg (Russie), le 27 juillet 2023.
Vladimir Poutine salue le chef de la junte du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, lors d’une cérémonie de bienvenue au deuxième sommet Russie-Afrique, à Saint-Pétersbourg (Russie), le 27 juillet 2023.  SERGEI BOBYLYOV / AFP

A des milliers de kilomètres de là, sur le front ukrainien, les hommes de Wagner sont en première ligne. M. Prigojine, jusque-là plus porté sur les affaires, s’est découvert une âme de général. Son influence, sa puissance et son aura sont croissantes au sein des milieux ultranationalistes russes. Mais il ne supporte plus que des milliers de ses hommes, qu’il est allé pour certains directement chercher dans des prisons au fin fond de la Russie, servent de chair à canon pour un état-major qu’il exècre – et qui le lui rend bien. Dans une des nombreuses vidéos postées sur les réseaux sociaux, il insulte Sergueï Choïgou, le ministre de la défense, et le général Valeri Guerassimov, le chef d’état-major. Le 23 juin 2023, il lance ses hommes dans une folle rébellion contre le régime de Vladimir Poutine. Après avoir pris Rostov-sur-le-Don, un convoi de plusieurs dizaines de véhicules fonce sur Moscou. Finalement, les rebelles « wagnériens », frappés par des hélicoptères, sont stoppés à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. Un accord est trouvé entre M. Poutine et son ancien protégé. Les combattants de Wagner ont trois options : retourner à la vie civile, s’engager dans l’armée russe ou partir pour la Biélorussie.

Lire aussi |  Mort d’Evgueni Prigojine : « Le message que Vladimir Poutine fait passer est limpide et sera bien compris : silence dans les rangs »

Après avoir fait profil bas, M. Prigojine ressurgit dans une vidéo, le 19 juillet 2023, au milieu de ses troupes, dans leur nouveau camp biélorusse. Il y annonce que ses mercenaires ne combattront plus en Ukraine et se concentreront désormais sur l’Afrique. Quelques jours plus tard, fin juillet, il réapparaît. Une photo le montre dans les coulisses du nouveau sommet Russie-Afrique, organisé dans sa ville de Saint-Pétersbourg. En pleine guerre en Ukraine, Vladimir Poutine mise sur ce second grand raout diplomatique pour faire le plein d’alliés sur le continent. Parmi ses hôtes remarqués, les putschistes sahéliens Goïta et Traoré.

Mi-août 2023, M.Prigojine se rend brièvement en Afrique pour rassurer ses partenaires centrafricains et maliens sur sa détermination à continuer à leurs côtés, malgré sa rébellion. Bob militaire sur la tête, gilet pare-balles, équipé de nombreux chargeurs, on le voit dans une vidéo tournée au milieu d’un paysage désertique. Il affirme « travailler » avec Wagner, qui « rend la Russie encore plus grande sur tous les continents, et l’Afrique encore plus libre ». Une fois rentré à Moscou, il embarque à bord d’un jet qui doit le ramener à Saint-Pétersbourg, le 23 août 2023. L’avion explose en plein vol.

L’homme d’affaires, devenu l’un des plus puissants de Russie, au point d’oser défier celui qui l’a fait, a fini par se brûler les ailes. Vladimir Poutine, lui, n’a plus qu’à profiter du travail d’éclaireur d’Evgueni Prigojine en Afrique.

Benjamin Roger

Présence russe en Afrique : la reprise en main de Vladimir Poutine

« La Russie à la conquête de l’Afrique » (3/3). Après la mort du patron de Wagner, Evgueni Prigojine, en août 2023, le Kremlin va tout mettre en œuvre pour récupérer et faire prospérer les différentes branches du groupe sur le continent. De nouveaux contingents de paramilitaires y débarquent et les différents services de renseignement se mettent au travail. 

Par Morgane Le Cam Publié le 23 août 2024 à 05h45 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/08/23/presence-russe-en-afrique-la-reprise-en-main-de-vladimir-poutine_6291182_3212.html

Temps de Lecture 13 min.Read in English

Lors d’une manifestation en soutien à la junte burkinabée et exigeant le départ de l’ambassadeur de France et des forces militaires, à Ouagadougou, le 20 janvier 2023.
Lors d’une manifestation en soutien à la junte burkinabée et exigeant le départ de l’ambassadeur de France et des forces militaires, à Ouagadougou, le 20 janvier 2023.  OLYMPIA DE MAISMONT / AFP

Deux jours avant de disparaître dans le crash de son jet, Evgueni Prigojine a laissé un testament. Ce 21 août 2023, le patron du groupe de mercenaires russes Wagner, qui n’avait plus donné signe de vie depuis sa rébellion avortée contre le Kremlin deux mois plus tôt, diffuse une vidéo sur les réseaux sociaux. « Tout va bien. Je me trouve en Afrique. Nous embauchons de vrais héros et continuons de remplir les tâches qui nous ont été confiées », lâche-t-il, la mine impassible au milieu d’un paysage désertique. En treillis, engoncé dans un gilet pare-balles, une arme automatique à la main, Evgueni Prigojine appelle les volontaires à rejoindre Wagner, pour « rendre l’Afrique plus libre ».

Le message semble aussi adressé à son ex-allié, le président russe, Vladimir Poutine, comme pour signifier à celui qui le qualifie désormais de « traître » que sa disgrâce s’arrête aux frontières russes. En Afrique, son empire militaire, commercial et informationnel, bâti depuis 2017 dans quatre pays – le Soudan à l’est, la Libye au nord, le Mali à l’ouest et la Centrafrique –, est bien ancré. Il ne sait pas encore que son voyage en Afrique est le dernier.

Le Kremlin n’a attendu que deux jours après les funérailles d’Evgueni Prigojine pour s’octroyer son legs le plus précieux. Le 31 août 2023, un avion militaire décolle de Moscou en direction du continent africain. A son bord, le vice-ministre de la défense, Iounous-bek Evkourov, et le général Andreï Averianov, un commandant du GRU, la direction du renseignement militaire russe. Les deux hommes ont été missionnés par Vlamidir Poutine.

Lire aussi le deuxième volet de l’enquête |    La méthode Wagner, au service des ambitions russes en Afrique

La consigne dictée tient compte des erreurs du passé. « Pour ne pas perdre à nouveau le contrôle opérationnel d’une formation armée, les autorités russes ont décidé de séparer clairement les composantes commerciale, propagandiste et militaire de l’ancien empire Prigojine », analysent les chercheurs Filip Bryjka et Jedrzej Czerep, coauteurs d’un rapport sur la stratégie africaine de la Russie à l’Institut polonais des affaires internationales. Sous la houlette du ministère de la défense, trois services de renseignement ont la tâche de récupérer et de faire prospérer les différentes branches de Wagner : le GRU se charge des paramilitaires, le FSB, les services russes de sécurité, du réseau de propagande, et le SVR, le renseignement extérieur, de l’influence culturelle.

Le Burkina Faso est en tête des priorités du Kremlin. Le 31 août, Iounous-bek Evkourov et Andreï Averianov débarquent sur le tarmac de l’aéroport de Ouagadougou. A la présidence, le capitaine Ibrahim Traoré, putschiste au pouvoir depuis septembre 2022, les attend. Dans un des salons d’honneur, la rencontre entre les deux délégations est chaleureuse.

Il y avait urgence à sauver le soldat « IB », comme le surnomment les Burkinabés. L’allié africain mis en avant par Moscou lors du sommet Russie-Afrique organisé à Saint-Pétersbourg fin juillet 2023 est en mauvaise posture. Il a échappé de peu à plusieurs tentatives de coup d’Etat. Iounous-bek Evkourov et Andreï Averianov proposent alors au capitaine une offre consistant à déployer des paramilitaires russes pour le protéger, tout en l’assurant du soutien de propagandistes chargés de soigner sa popularité. L’Etat russe « réapplique les bonnes recettes de Prigojine, combinant projection de forces et techniques d’influence en ligne et hors ligne, tout en rompant avec le concept de déni plausible du Groupe Wagner », note le collectif d’enquête All Eyes on Wagner dans une note intitulée « OPA russe sur le Burkina Faso », publiée en décembre 2023.

Lire aussi |  Le Ghana dénonce la présence de mercenaires Wagner au Burkina Faso

Début novembre 2023, une vingtaine d’instructeurs débarquent en toute discrétion dans un hôtel jouxtant l’aéroport de Ouagadougou. Selon plusieurs sources sécuritaires et diplomatiques, ces Russes appartiennent au RSB, un des nombreux groupes de sécurité privés tenus par le GRU. Ils sont rejoints dans les semaines qui suivent par plusieurs dizaines d’autres paramilitaires, sans que leur nombre ni leur groupe d’appartenance puissent être clairement établis.

Puis, en janvier, le plus gros du contingent arrive. Sur le tarmac de Ouagadougou, cent Russes en treillis descendent d’un gros-porteur militaire. Cette fois, Moscou a prévu d’accompagner cette arrivée d’une opération de communication. Le débarquement de ces « spécialistes militaires » appartenant à une nouvelle entité baptisée « Africa Corps » est relayé sur Telegram par African Initiative, une « agence de presse » jusqu’à présent inconnue. Les deux structures sont les nouveaux labels de la présence russe post-Prigojine sur le continent africain.

Africa Corps : la guerre pour « métier »

Après la Centrafrique, qui fut le laboratoire de Wagner, le Burkina Faso est celui du ministère de la défense russe. Là où Wagner progressait masqué, Africa Corps avance dévoilé. Ses objectifs sont détaillés sur sa chaîne Telegram : « étendre l’influence militaire de la Russie », profiter des « fenêtres d’opportunité » ouvertes par le recul de l’« influence occidentale » pour consolider les « succès diplomatiques » de Moscou. « Notre métier est la guerre, nous nous battons pour la justice et les intérêts de la Russie », écrit le groupe le 9 janvier. Quatre mois plus tard, ce sont une trentaine de paramilitaires aux uniformes sertis d’un nouveau logo en forme de patte d’ours qui entrent en scène dans la capitale burkinabée. Le 25 mai, leur chef, un certain Viktor Yermolaev, diffuse sur sa chaîne Telegram une vidéo montrant sur la terrasse d’un hôtel ouagalais les hommes de ce contingent nommé « Bear », créé en Crimée deux mois plus tôt.

Le chef des « Ours », ex-biker à la réputation sulfureuse, carrure de colosse, tatouages, crâne rasé et barbe touffue, s’était bien gardé de dévoiler la mission de garde prétorienne d’« IB » attribuée à ses hommes lorsque Le Monde avait échangé avec lui. Par messagerie cryptée, début juillet, l’homme qui se fait appeler par son nom de guerre, « Jedi », avait aussi affirmé n’avoir « aucun lien avec le ministère de la défense russe ». On l’a pourtant vu serrer la main d’un cadre du GRU lors d’une remise de médailles, dont les photos ont été diffusées fin mai sur Telegram. Quant à sa relation avec Africa Corps, Viktor Yermolaev l’a qualifiée de « neutre »« Moscou entretient la concurrence entre les sociétés militaires privées pour s’assurer d’en garder le contrôle », analyse une source sécuritaire occidentale basée au Sahel.

Son nouveau réseau de propagande est, lui, plus centralisé. Il est désormais géré par African Initiative. Dans ses articles, l’agence de presse glorifie l’action de la Russie et des régimes alliés à Moscou. Selon le département d’Etat américain, elle est aussi « chargée de recruter des journalistes, des blogueurs et des membres du public » pour « soutenir et amplifier le travail de l’organisation, autrement dit : renforcer l’image de la Russie et dénigrer celle d’autres pays ». Des méthodes éprouvées par Wagner.

Lire aussi |    African Initiative, le nouveau réseau de propagande russe en Afrique après le démantèlement de Wagner

Les personnalités et associations locales sont repérées lors des événements culturels organisés par la Maison de la Russie, qui a ouvert ses portes en décembre 2023 à Ouagadougou. Gérés par Rossotroudnitchestvo, une agence d’Etat cornaquée par le SVR, ces centres culturels prolifèrent sur le continent. Déjà implantés au Mali, au Tchad et en Centrafrique, d’autres sont amenés à ouvrir en Algérie, en Angola, en Ethiopie, en Sierra Leone et au Soudan, selon African Initiative. « Nous les soutenons et sommes heureux de faire connaître (au public) leurs événements », souligne par e-mail Artiom Koureiev, le rédacteur en chef du site. Pour travailler au côté de cet ancien agent du FSB au sein de l’agence, plusieurs membres, qui œuvraient au sein des opérations d’influence de M. Prigojine, ont été recrutés, à l’image d’Anna Zamaraeva, l’ex-attachée de presse du groupe. Artiom Koureiev se félicite de « l’expérience positive dans le domaine des médias » qu’a pu acquérir chez Wagner celle qui est désormais son adjointe. D’une plume affable, il détaille volontiers son dispositif de couverture de l’actualité africaine dans les pays où Moscou veut avancer ses pions. Il se targue d’avoir ouvert un bureau au Mali et recruté un correspondant au Niger.

Le Niger en quête de rapprochement avec Moscou

Avant de disparaître, Evgueni Prigojine s’était réjoui de la chute, à Niamey, la capitale nigérienne, du plus fidèle allié de la France au Sahel, le président élu Mohamed Bazoum, démis par un putsch le 26 juillet 2023. « Ce qui s’est passé au Niger, ce n’est rien d’autre que la lutte du peuple nigérien contre les colonisateurs », lâchait alors le patron de Wagner dans un message audio diffusé sur les réseaux sociaux.

Le nouvel homme fort du pays, le général Abdourahamane Tiani, a suivi la ligne diplomatique employée par les juntes burkinabée et malienne avant lui pour consolider son pouvoir. Militaires et ambassadeurs français ont été chassés et il cherche à se rapprocher de Moscou. Mais la junte ne peut raisonnablement pas accueillir à domicile Iounous-bek Evkourov et le général Averianov qui, en ce début de mois de septembre, poursuivent leur tournée africaine. La capitale nigérienne est en effet sous haute tension depuis la menace d’intervention militaire agitée par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) au lendemain du coup d’Etat.

Lire aussi |    Africa Corps, le nouveau label de la présence russe au Sahel

La rencontre aura donc lieu au Mali, pays dirigé par un autre putschiste, le colonel Assimi Goïta, acquis à la cause de Wagner. Le 1er septembre 2023, l’avion des deux officiels russes se pose à Bamako, où vient également d’atterrir le ministre nigérien de la défense, Salifou Modi. Ensemble, les trois parties discutent renforcement de la coopération militaire et jettent les bases d’une nouvelle coalition sécuritaire régionale, alternative à la Cedeao que Bamako, Ouagadougou et Niamey annonceront quelques mois plus tard vouloir quitter, car elle est selon eux téléguidée par l’Occident. Le 16 septembre 2023, l’Alliance des Etats du Sahel, unissant les trois juntes, est officiellement créée.  « Avec la participation directe de la Russie », confirme l’ancien agent de Wagner Viktor Loukovenko, dans une interview accordée à African Initiative cinq mois plus tard.

L’architecture diplomatique et militaire pro-occidentale, bâtie au Sahel au lendemain des indépendances, il y a soixante ans, est démantelée. Pour la Russie, la voie est libre. Le premier ministre nigérien, Lamine Zeine, et son ministre de la défense, Salifou Modi, sont reçus à Moscou en janvier. Fin mars, les médias russes et nigériens rapportent avec enthousiasme un entretien téléphonique entre Vladimir Poutine et le général Tiani.

Lors d’une manifestation organisée le jour de la fête de l’indépendance du Niger pour réclamer la fin de l’ingérence étrangère, à Niamey, le 3 août 2023.
Lors d’une manifestation organisée le jour de la fête de l’indépendance du Niger pour réclamer la fin de l’ingérence étrangère, à Niamey, le 3 août 2023.  SAM MEDNICK / AP

Le 10 avril, dans la nuit chaude de Niamey, un avion-cargo russe se pose sur le tarmac. Une centaine de paramilitaires d’Africa Corps en débarquent, filmés par les médias invités. Le visage camouflé derrière un cache-cou militaire, l’un d’entre eux récite son texte, en français, face caméra : « Nous sommes ici pour former l’armée du Niger et l’aider à utiliser le matériel militaire arrivé. » Dans la livraison, un système de défense antiaérien, pourtant inadapté à la lutte contre l’insurrection djihadiste à laquelle font face les Etats sahéliens, mais qui pourrait s’avérer utile pour protéger le régime, selon plusieurs sources sécuritaires.

Le même dispositif antimissile a été installé un mois plus tôt par les Russes au Mali. « Grand frère » des putschistes et premier à avoir défié Paris, le colonel Goïta a ouvert les portes du Sahel à son allié russe après l’installation de Wagner sur son territoire, fin 2021. Au nord de ces terres arides, les mercenaires russes ont remporté leur plus grande victoire en Afrique.

Le 14 novembre 2023, les paramilitaires et l’armée malienne ont reconquis Kidal, bastion de toutes les rebellions indépendantistes touareg et symbole de la souveraineté retrouvée dont la junte a fait son mantra. Huit jours plus tard, les mercenaires russes se filment, hissant le drapeau à tête de mort de leur groupe en haut du fort surplombant la cité, ancien bagne des colons français. « Wagner a éliminé les groupes radicaux », se félicite African Initiative le 22 novembre 2023 sur Telegram.

La marque Wagner conservée au Mali

Ses symboles, son commandement : au Mali, la marque de fabrique Wagner a été conservée après la disparition d’Evgueni Prigojine. Incarnant la captation par le Kremlin de l’héritage du créateur du groupe, son patron à Bamako, un certain Ivan Maslov, s’est installé à l’ambassade russe. « Les autorités maliennes font confiance aux individus qui sont chargés des missions existantes, observe une source diplomatique américaine. Elles sont en pleine offensive et ne peuvent pas se permettre de changer le dispositif. »

En cette fin de mois de juillet pluvieuse à Bamako, l’heure est pourtant à la désillusion. Au nord de Kidal, les soldats et leurs alliés russes, qui ont repris leur campagne militaire, sont défaits par les séparatistes. Le long de la frontière algérienne, ces derniers dénombrent 47 militaires maliens tués et 84 morts côté Wagner. Les dizaines de cadavres des paramilitaires russes gisant dans le désert sont exhibés par leurs adversaires sur les réseaux sociaux. Pour Wagner, le massacre est sans précédent sur le continent. Depuis la perte de leur fief, les rebelles avaient renforcé leurs capacités.« Wagner peut remporter des batailles, mais ne peut gagner la guerre que face à un ennemi mal armé », résume une source sécuritaire occidentale.

A 3 000 kilomètres au sud-est du Mali, la Centrafrique fait figure de modèle de ce que pourrait être la victoire des mercenaires de Prigojine. Dans cet Etat déliquescent, épuisé par trois décennies de rébellions et de mutineries, le soutien de Wagner a été décisif pour Bangui. Ce 22 mai, à Sido, dans le Nord-Ouest, soldats centrafricains et paramilitaires russes défilent la tête haute, ovationnés par la foule, sur le pont de fortune dressé sur la rivière Oubangui séparant la Centrafrique du Tchad.

Pour la première fois en dix ans, la frontière rouvre et les forces de sécurité reviennent, reprenant ainsi la main sur cette zone contrôlée par un des groupes armés résiduels de la Séléka, le grand mouvement rebelle des années 2010. Moins armés, et essoufflés face à une coalition russo-centrafricaine qui n’hésite pas à tuer quiconque se trouve sur son passage, les mutins ont fini par reculer et se disperser. « Il subsiste des poches d’insécurité, mais la manière forte et brutale de Wagner a porté ses fruits et permis à l’Etat de reprendre le contrôle des agglomérations », admet à contrecœur un diplomate européen.

Entre Russes et Centrafricains, des jours heureux

A Bangui, les autorités sont ravies. « Grâce à la Russie, la RCA [République centrafricaine] est aujourd’hui en paix. La paix et la sécurité du président et des institutions républicaines sont sous contrôle », s’enorgueillit Fidèle Gouandjika, conseiller du président Faustin-Archange Touadéra, dans un entretien accordé en mars à African Initiative. Sécurisé lors de chacun de ses déplacements par les hommes de Wagner, le chef de l’Etat, au pouvoir depuis 2016, a modifié la Constitution de son pays en août 2023 avec un objectif : briguer un troisième mandat fin 2024.

Une manifestation pro-russe à Bangui, le 23 février 2022. Une centaine de Centrafricains se sont rassemblés dans les rues de la capitale pour remercier les Russes de les avoir sauvés des rebelles et souhaiter la même chose aux habitants du Donbass.
Une manifestation pro-russe à Bangui, le 23 février 2022. Une centaine de Centrafricains se sont rassemblés dans les rues de la capitale pour remercier les Russes de les avoir sauvés des rebelles et souhaiter la même chose aux habitants du Donbass.  CAROL VALADE / AFP

La reconnaissance envers Evgueni Prigojine est immense. Ce 1er juin 2024, un silence de plomb règne autour du monument aux Russes édifié à la gloire de Wagner sur l’avenue Touadéra. Devant un parterre d’officiels centrafricains et de mercenaires aux visages masqués, Dmitri Sytyi, artisan de la mise en place de l’écosystème Wagner dans le pays en 2018, y dépose une gerbe de fleurs. Ce jour-là, Evgueni Prigojine aurait eu 63 ans. M. Sytyi continue d’assurer son rôle de chef d’orchestre des opérations de prédation des ressources naturelles – le bois, l’or et les diamants –, à travers les mêmes sociétés du réseau Prigojine. Russes et Centrafricains coulent des jours heureux.

Lire aussi |  Article réservé à nos abonnés  Entre brutalité et prédation, comment Wagner pacifie la CentrafriqueAjouter à vos sélections

Mais cette union n’empêche pas le président Touadéra d’aller voir ailleurs. L’influence du Rwanda, acteur sécuritaire devenu incontournable, et dont les conseillers murmurent à l’oreille du président, ne cesse de croître. Fin 2023, le chef de l’Etat s’est aussi engagé dans des discussions – infructueuses selon nos informations – avec le groupe de sécurité privé américain Bancroft Global Development en vue de former ses militaires. Tandis qu’à l’Elysée le président centrafricain a été reçu deux fois par Emmanuel Macron depuis septembre 2023, pour nouer, selon ses mots, un « partenariat constructif » avec la France. Le temps des tensions avec Paris, sur fond de rapprochement avec Moscou, et de la ligne rouge française, qui tentait de conditionner sa coopération à l’absence de Wagner sur le terrain, semble lointain.

« Le monopole de l’Occident chez nous, c’est fini. On est dans une logique où on prend le meilleur de chaque bloc », tranche Ahoua Don Mello, ministre de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo devenu représentant des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) pour l’Afrique centrale et de l’Ouest. L’Ivoirien, consultant du patronat russe sur les dossiers africains, se fait le porte-parole de cette Afrique qui, « en se débarrassant des derniers vestiges de la colonisation, a voulu passer à un nouveau stade de la coopération ». Avec un objectif : « Faire comme les pays maghrébins et anglophones, c’est-à-dire ne pas totalement couper les liens, mais les assainir. »

Au Soudan, un partenariat entamé

Une approche pragmatique partagée avec Moscou. Sur les rives soudanaises de la mer Rouge, le soutien russe apporté aux Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », dès le déclenchement en avril 2023 du conflit fratricide l’opposant à l’armée régulière du général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane, s’est étiolé. Sur ces terres en proie à la guerre civile qui furent la porte d’entrée de Wagner en Afrique en 2017, les paramilitaires ont quasiment disparu. Le soutien aux FSR subsiste, mais seulement sur le plan logistique.

« Lorsqu’il est apparu clairement que les FSR ne prendraient pas le contrôle de l’ensemble du pays, le partenariat avec elles a commencé à nuire aux objectifs stratégiques russes, à savoir la possibilité d’établir une base navale en mer Rouge, dont la côte est restée aux mains des forces gouvernementales », relèvent les chercheurs polonais Filip Bryjka et Jedrzej Czerep.

Lire le premier volet de l’enquête |    L’Afrique, nouvelle ligne de front entre l’Occident et la Russie

Le 28 avril, l’arrivée du vice-ministre russe des affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov sur l’embarcadère à marchandises de Port-Soudan, convoité par Moscou depuis des années, a acté le changement de cap de la Russie. En public, le diplomate reconnaît alors officiellement comme seule autorité légitime celle du général Al-Bourhane, maître contesté du Soudan depuis le putsch d’octobre 2021.

Une realpolitik que la Russie a également déployée au sud de la Méditerranée. En Libye, le Kremlin se livre à un activisme diplomatique tous azimuts. Le 22 février, dans le luxueux hôtel Radisson Blu Al Mahary de Tripoli, la cérémonie est solennelle. Après neuf ans d’absence, Moscou inaugure la réouverture de son ambassade dans la capitale du gouvernement de l’Ouest, reconnu par la communauté internationale, en présence de nombreux dignitaires des autorités de Tripoli.

Dans le même temps, Moscou a continué à investir le camp de son concurrent, le dirigeant du gouvernement parallèle de l’Est, le maréchal Khalifa Haftar, l’allié naturel de la Russie, dont les forces ont été soutenues par Wagner dès 2017. Mais comme au Soudan, après la disparition de M. Prigojine, le versant militaire de la présence russe s’est effacé au profit de la réalisation des ambitions géostratégiques désormais assumées du Kremlin.

Les milliers de paramilitaires d’Africa Corps arrivés en Libye depuis le début de l’année, essentiellement sur les territoires de l’Est du maréchal Haftar, selon All Eyes on Wagner, sont mis au service des satellites subsahariens de Moscou. Ces derniers mois, sur la vaste base aérienne de Djoufra, au centre du pays, des centaines de mercenaires et des tonnes de matériel militaire, provenant essentiellement des emprises russes en Syrie, ont transité en direction du Sahel. « Djoufra, c’est le DHL russe du continent », résume une source occidentale. Les terres de Haftar et sa capitale, Benghazi, sont désormais utilisées par Moscou comme un hub logistique, pivot reliant l’Afrique à la Syrie et plate-forme de projection des hommes et du matériel vers le Sud.

Preuve de l’importance stratégique pour Moscou de l’Est libyen dans la réalisation de ses ambitions africaines, le vice-ministre Evkourov s’est rendu à cinq reprises à Benghazi depuis la disparition d’Evgueni Prigojine. Il y était le 23 août 2023, lorsque l’avion de l’architecte de la percée russe sur le continent africain s’est écrasé en rase campagne à Koujenkino, au nord-ouest de Moscou. Déjà prêt à assurer la relève pour poursuivre une offensive en Afrique.

Morgane Le Cam

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire