En lisière du Nouveau Front populaire, les trois élus tentent de ravir le leadership à l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon.

Mon premier peut crier au scandale. Malgré ses 13,8 % inattendus aux élections européennes du 9 juin, qui ont ravivé les couleurs d’un Parti socialiste (PS) décati, il est marginalisé, le soir même des résultats, par la dissolution de l’Assemblée nationale, qui précipite le pays dans un brouillard politique des plus épais.
Mon deuxième a décidé de divorcer brusquement d’avec sa famille politique originelle, La France insoumise (LFI), entre les deux tours des élections législatives, les 30 juin et 7 juillet, après avoir été le premier promoteur du mouvement unitaire et le fournisseur officiel du slogan « Nouveau Front populaire » (NFP).
Mon troisième est un ancien président de la République, en retrait de la vie politique active depuis 2017, mais fraîchement réélu député socialiste de la Corrèze et « revenu pour rééquilibrer la gauche, seule condition pour qu’elle gouverne de nouveau la France ».
Mon tout, ce sont Raphaël Glucksmann, François Ruffin et François Hollande, qui affichent un objectif partagé, mais non mutualisé : devenir l’unique porteur d’une nouvelle flamme à gauche et contester, pour ce faire, le leadership de l’« insoumis » Jean-Luc Mélenchon. Pour l’instant, ils sont en lisière d’un NFP qu’ils ont soutenu sans participer directement à son édification. Un NFP qui attend d’être appelé à Matignon. Eux espèrent une rentrée bouillonnante, tout à leur avantage.
« Se ressourcer pour donner du sens à sa parole »
Depuis les législatives, hormis une interview dans Le Nouvel Obs du 11 juillet, Raphaël Glucksmann a pris du champ, jusqu’à une évaporation volontaire. Pas une phrase sur le choix de Lucie Castets comme candidate unique du NFP pour Matignon ; pas un mot sur Huguette Bello et Laurence Tubiana, les tentatives précédentes abandonnées. « La politique assèche, commente-t-il. Il faut se ressourcer pour donner du sens à sa parole. »
Son été est effectivement studieux, il lit l’intégralité de la production programmatique sociale-démocrate, « pays par pays, et à l’échelle européenne », pour édifier un projet de société continental. Il s’octroie quand même, tous les soirs, une visite festive au Club France des Jeux olympiques (JO) – « J’adore. Il se passe un truc assez fou dans ce pays qui ne va pas bien » –, avant de prendre quelques jours de vacances en Corse.
L’art suprême du détachement ? Il est compliqué de humer ses aspirations. Cultiver la rareté de la parole politique est une stratégie assez classique pour se laisser désirer, mais Raphaël Glucskmann semble aussi payer le contrecoup d’une terrible désillusion quand il se fait dérober sa « victoire » européenne – il est arrivé à la troisième place – par la dissolution de l’Assemblée nationale, alors qu’il a rassemblé 1 million d’électeurs de plus que LFI. Or, l’activation de sa dynamique personnelle n’a pas lieu.
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Tout s’est joué en quelques heures. Le soir de la dissolution, Olivier Faure, le premier secrétaire du PS, celui qui l’avait installé tête de liste pour les européennes, l’incite, comme d’autres, à se mettre illico au cœur du jeu et à décréter l’union de la gauche autour de lui. Mais l’eurodéputé tâtonne, rechigne et rate le coche.
Le lendemain, sur le plateau de France 2, au lieu de se déclarer premier ministrable en cas de victoire de la gauche aux législatives, il suggère le nom de Laurent Berger, l’ex-patron de la CFDT. Le symptôme, peut-être, d’un manque de sixième sens politique. « Je n’en sais rien… L’opportunisme politique, c’est de dire : “Je veux être premier ministre” ? A cet instant, ma seule obsession, c’est que l’extrême droite ne prenne pas le pouvoir. »
Attendre son heure
Au même moment, Olivier Faure tope avec LFI pour créer le NFP sans inclure Raphaël Glucksmann, à qui il avait pourtant proposé de construire un mouvement dépassant le PS. Les relations entre les deux hommes sont désormais glaciales.
S’est-il senti trahi ? Pierre Jouvet, numéro deux du PS et député européen, l’assure : « Raphaël a toujours été mis au courant de tout. Je l’ai eu au téléphone le soir de la dissolution, le lundi… Il était mécontent d’un accord avec LFI, mais en vérité rien n’a été fait dans son dos. » Raphaël Glucksmann, lui, marque une pause : « Ce que j’ai vu, c’est que les appareils politiques ont repris les choses en main en dix minutes. »
Raphaël Glucksmann finit, quand même, par adhérer au NFP, au soulagement des tenants de l’union, au désespoir de ceux qui érigent l’antimélenchonisme en vertu cardinale. Désormais, l’eurodéputé attend son heure en espérant qu’elle ne soit pas passée. Sa rentrée est annoncée ambitieuse. « Je vais me consacrer à l’émergence d’un courant social-démocrate dans la société. Je suis convaincu que c’est ça, l’avenir. On sous-estime l’attente de quelque chose qui ne soit pas Emmanuel Macron, ni Jean-Luc Mélenchon. »
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En octobre, Place publique, son mouvement, qui revendique 10 000 adhérents, organise sa rentrée d’automne, prémices d’un mouvement de grande ampleur. « Il y a une attente d’une social-démocratie, forte sur le fond et douce sur la forme, sans outrance, analyse Aurore Lalucq, députée européenne, co-présidente de Place publique. Raphaël Glucksmann soulève beaucoup d’espoir, sa parole suscite une attention toute particulière. »
Il faudra, d’abord, structurer Place publique, qui peine à attirer des ténors politiques. Même si Anne Hidalgo réfléchit à une adhésion depuis l’apparition du NFP, que la maire socialiste de Paris a soutenu du bout des lèvres. Certains membres des deux courants minoritaires au sein du PS – qui, rassemblés, sont près d’être majoritaires – pourraient également hésiter à franchir le pas. Ces « minos » avaient voulu bâtir une confédération avec Raphaël Glucksmann pour s’appuyer sur sa notoriété. La direction du PS n’avait pas donné suite. « On a proposé à Raphaël de créer une confédération pour élargir le parti. A ce stade, il n’a pas rebondi. Mais rien n’est trop tard », rectifie Pierre Jouvet. Quelquefois, le PS ressemble à un grand aquarium à l’eau bien trouble.
Stratégie beaucoup plus floue
Plus à gauche, François Ruffin est en vacances « en Ardèche, comme tous les ans ». Il n’en dira pas plus. Le député de la Somme est chafouin. Le 9 juin, en plus de commenter le résultat des élections européennes, il devait poser publiquement le premier jalon de sa candidature à l’élection présidentielle de 2027. Emmanuel Macron a tout saccagé : l’audace du plan de l’ex-« insoumis », en place depuis des mois, une mise en orbite naturelle pour la fonction suprême et l’enthousiasme de ses équipes qui mûrissaient tout un programme.
François Ruffin est tout de même le premier à appeler à l’union de la gauche, mais il n’en tire aucun bénéfice politique personnel. Son rassemblement, le 31 août, à Flixecourt (Somme), qui devait métamorphoser son microparti, Picardie debout !, en mégamouvement, sera forcément moins spectaculaire. Sa stratégie devient, tout à coup, beaucoup plus floue. Créer une coopérative politique ? Avec quels députés ?

Un de ses conseillers estime qu’il est urgent d’attendre que la situation se décante. Sauf que, pendant que Marine Tondelier, la cheffe de file du parti Les Ecologistes, crève l’écran, François Ruffin grogne contre à peu près tout. Sans surcroît de délicatesse, il se lamente de la « nullité » de la gauche, incapable de trouver un nom pour Matignon, coupable de « petits calculs cyniques ». Qualifie Emmanuel Macron de « taré » et de « pyromane de la République ».
Un grand déballage d’une sincérité sans fard, mais est-il opportun d’apparaître aussi fébrile ? C’est ce que lui reprochent ceux qui lui trouvent, par ailleurs, plein de talents. Déroutant, aussi, difficilement en capacité à se fondre dans le collectif. Quand, juste après la dissolution, est évoqué un accord, dans le dos de Jean-Luc Mélenchon, entre socialistes, communistes, écologistes et « insoumis » exclus de LFI, dont François Ruffin, déjà en exil dans son propre parti, celui-ci concède quelques coups de fil, mais il n’assiste pas aux réunions confidentielles.
Il est un cas à part. A la fois marginal et dans la lumière, obstiné par la singularité. Le député de la Somme a été accueilli par le groupe écologiste à l’Assemblée nationale. Sa rupture avec LFI, en pleine campagne des législatives, interroge : un geste émancipateur et libérateur ou une très mauvaise nouvelle pour la suite ? Certains de ses proches sont bien embêtés pour répondre, mais ils estiment qu’un tel bougé était indispensable.
Asphyxie en solitaire
Ils sont formels : sur le terrain de la campagne des législatives, s’afficher comme soutien de Jean-Luc Mélenchon était, au bas mot, contre-productif. Ruffin est réélu de justesse. Mais leur champion se crée un autre casse-tête émotionnel après avoir passé tant d’années au sein de ce mouvement si particulier, dévoué tout entier à Jean-Luc Mélenchon. Le 10 juillet, dans un entretien au Monde, il assène : « Il fallait que je coupe la corde avec Jean-Luc Mélenchon pour pouvoir respirer. » Avec le risque, désormais, d’une asphyxie en solitaire.
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En regard de ces deux autoentrepreneurs de la politique, l’ancien premier secrétaire du PS, l’ex-plus grand parti de France, se tient tout à fait tranquille. François Hollande n’est pressé de rien, est content de tout. De retrouver son fauteuil de député de la Corrèze, après avoir pris un risque majuscule – une défaite à la députation aurait été fatale à d’éventuelles futures convoitises.
« La campagne m’a fait du bien, assure-t-il. J’ai retrouvé des visages, des lieux, des ambiances, une envie d’union de la gauche. Il y avait du plaisir, mais aussi de la gravité : comment faire pour que l’extrême droite ne prenne pas le pouvoir ? J’ai pu mesurer à quel point le Rassemblement national s’est structuré depuis des années. » Il ajoute quand même : « Jean-Luc Mélenchon a été un boulet dans la campagne. » Mais il est tellement heureux que son été se déroulera« intégralement » en Corrèze. Il adore, aussi, toutes ces gesticulations à gauche, qui lui rappellent les grandes heures des congrès socialistes.
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Comme à son habitude, François Hollande se tient au courant de tout, on le sent brûlant de ferrailler à l’Assemblée nationale : « En ce moment, je respecte la trêve des JO. Je parlerai à la rentrée, à l’occasion de la publication d’un livre sur le défi de gouverner et le rapport de la gauche au pouvoir. C’est le vrai sujet : gouverner ou pas, et comment être utile quand on ne gouverne pas. »
« C’est au PS de mener la gauche »
L’ancien président de la République reçoit dans son bureau de la rue de Rivoli, face au jardin des Tuileries, qui n’a pas encore accueilli la vasque olympique, le jour de la cérémonie d’ouverture des JO, le 26 juillet. La soirée s’annonce légèrement humide, et il est toujours aussi affûté question humour. « Oui, j’ai confirmé ma venue. » En référence au microclimat pluvieux qui l’accompagne souvent.
Il est beaucoup plus sérieux quand il s’agit de commenter l’actualité politique. « Je veux que le PS se redresse, reprenne confiance en lui, développe une sage autorité. C’est au PS de mener la gauche. Il a déjà changé de dimension : le nombre de ses députés a doublé en deux ans. Plus le PS s’affirmera, moins la radicalité de LFI sera dissuasive pour une large partie des Français. »
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A la tête du PS, on est moins ravis de se retrouver avec François Hollande dans les pattes, alors que les relations entre l’ex-président de la République et Olivier Faure sont notoirement mauvaises depuis des années. « Je ne suis pas revenu pour régler des comptes, mais pour offrir des réponses au malaise du pays et renforcer la social-démocratie, souligne-t-il. Je suis revenu pour répondre à la menace de l’extrême droite. Elle n’a été conjurée que pour un temps. »
Quelles sont ses intentions ? Reprendre le PS ? Redevenir président de la République ? « On va voir », commente Pierre Jouvet. François Hollande conclut : « Si le PS s’affirme, je n’ai aucun doute sur l’émergence d’une incarnation, on la trouvera. J’y aiderai. » Il est très possible que François Hollande aime manier autant l’humour que les sous-entendus.