Elon Musk, acteur politique de la droite extrême, puissance X

Elon Musk, le côté obscur de la force

13 août 2024 | Par Martine Orange https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=x10x1L%2BDhW2hz%2BYJKKE8%2BOsrSxw_ekMIlqaCwIA7FUkROHdNETQ0bUgbp0yq8mL0cJu5%2BU6_IfxCSAkU32kYem3IJNENo

Il existe un fil subtil entre les rêves de conquête spatiale, de voiture autonome, d’homme augmenté du milliardaire et ses prises de position : la science-fiction. Influencé par ses lectures de jeunesse, Elon Musk se projette dans un futur glaçant et inhumain.

Ils devaient faire un voyage spatial de huit jours. Ils sont dans l’espace depuis deux mois. Et pourraient y rester encore jusqu’au début 2025. La Nasa estime qu’il y a trop de risques à ramener sur terre les astronautes Barry Wilmore et Sunita Williams de façon sûre, les désordres et les incidents du vaisseau Starliner, conçu par Boeing, étant nombreux.

Ayant perdu confiance dans la compagnie, qui a détruit par une stratégie suicidaire ses compétences autant dans le spatial que dans l’aéronautique, l’agence spatiale américaine souhaite rapatrier ses astronautes dans un vaisseau spatial conçu par SpaceX, la société d’Elon Musk.

Le milliardaire pouvait-il rêver plus belle consécration ? En compétition avec Boeing pour la construction des vaisseaux spatiaux américains, SpaceX a écrasé son rival et capturé encore plus solidement la Nasa. Elon Musk a désormais porte grande ouverte pour utiliser tous les moyens de l’agence américaine pour la réalisation d’un de ses projets, le plus grand de tous sans doute : la colonisation de Mars. Un rêve qu’il partage avec un autre milliardaire du numérique : Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon.

Elon Musk, PDG de Tesla et SpaceX, lors de la séance plénière d’ouverture du sommet sur la sécurité de l’IA, au Royaume-Uni en novembre 2023. © Photo PA Photos / Abaca

Libertarien extrême, Elon Musk affiche une détestation assumée de l’État, de ses règles, de ses lois. L’homme le plus riche du monde – en concurrence avec Bernard Arnault – entend que rien n’entrave ses projets, sa vision, ses lubies. Dernièrement, il s’en est encore pris au gouvernement suédois, estimant que ses lois sociales et les syndicats contrecarraient par trop ses vues.

Sa haine de l’État s’arrête toutefois quand il s’agit d’argent public. Il attend des autorités, où qu’elles soient dans le monde, qu’elles se plient en quatre pour répondre à ses attentes : elles doivent être à sa disposition pour lui apporter aide et soutien dans ses projets. SpaceX en est une parfaite illustration.À lire aussiElon Musk, le milliardaire sans limites

Où serait la société spatiale d’Elon Musk sans la Nasa ? Peut-être nulle part. SpaceX est le produit de la politique de l’agence spatiale américaine, désireuse d’échapper à la mainmise de Boeing, Lockheed Martin ou Raytheon, et de relancer par des moyens rénovés l’aventure spatiale, partiellement arrêtée en raison, entre autres, de ses coûts monstrueux.

Depuis des années, la société d’Elon Musk est biberonnée aux aides publiques, avec des programmes taillés sur mesure, se chiffrant en milliards de dollars, pour l’aider à se développer. En retour, l’entreprise a rempli tous les espoirs que l’agence spatiale avait mis en elle.

Leader incontesté du spatial

Bousculant les habitudes, les lourdeurs administratives et bureaucratiques, elle a conçu de nouveaux lanceurs de satellites dont elle fabrique tous les composants. Après plusieurs échecs, le lanceur léger Falcon 1 est devenu un succès incontestable : il coûtait 30 % à 40 % de moins que ses rivaux. Les lanceurs suivants, notamment le lanceur lourd Falcon Heavy, s’inscrivent tous dans le même schéma d’économies et sont en partie réutilisables. Ces succès ont permis aux États-Unis de se défaire de la dépendance russe, la Nasa ne pouvant plus, un moment, compter que sur les Soyouz pour mettre en orbite ses satellites.

SpaceX est désormais le leader incontesté du marché des lanceurs spatiaux occidentaux. En 2023, l’entreprise a réalisé 97 lancements, soit 50 % de plus que l’année précédente, effectuant notamment des missions pour le Pentagone, comme la mise en orbite du drone spatial militaire X-37B. Tous ses concurrents, à commencer par Arianespace, sont à la traîne, et cherchent désormais à s’inspirer des méthodes d’Elon Musk pour revenir sur le marché des lancements de satellites.

Fort de ces réussites techniques et commerciales, Musk a étendu son empire. Il a lancé son propre réseau de satellites de communication, Starlink, proposant un accès internet haut débit partout dans le monde. Un réseau dont il a décidé en 2023 de limiter l’accès en Ukraine, après avoir pris fait et cause pour Vladimir Poutine.

De façon plus symbolique, avant de mettre en lumière son « génie », il a décidé, pour le premier vol du lanceur Falcon Heavy, en 2018, d’expédier une Tesla rouge, une autre de ses fabrications, avec à son bord un mannequin nommé Starman. Un geste qui ne doit rien au hasard.

Dans l’univers de la science-fiction

Rien n’est compréhensible dans les choix d’Elon Musk, dans ses prises de position, ses obsessions si on ne se réfère pas à la science-fiction. Derrière ce qui semble un éparpillement de ses moyens, un éclectisme incompréhensible de ses activités, rassemblant dans un même empire le spatial, les véhicules électriques, les télécommunications et la communication, l’intelligence artificielle, il existe un lien invisible : celui de la science-fiction, des univers parallèles, voire extraterrestres.

En 2021, une professeure de Harvard, Jill Lepore, a publié une série de podcastsElon Musk: The Evening Rocket, explorant la façon dont la science-fiction, qu’il dit dévorer depuis sa jeunesse, a influencé la vision du milliardaire. On y retrouve les auteurs classiques de l’âge d’or de la science-fiction, Robert HeileinIsaac AsimovRay Bradbury entre autres, et naturellement Star Wars.

Toutes ces œuvres ont été écrites dans ces moments du XXsiècle marqués par le fascisme, le totalitarisme communiste, la guerre froide. Elles développent des visions noires de mondes marqués par l’arbitraire, le totalitarisme, les technologies implacables, l’absence de liberté. Partout règne le côté obscur de la force. « C’est un futur qui décrit un monde où les pauvres, les personnes sans pouvoir et les robots connaissent la place qui leur est assignée, celle de servir les puissants », a relevé Jill Lepore.

Un rôle messianique

À ses débuts, Elon Musk s’est contenté de nommer certaines de ses créations en empruntant des références à ces livres qui avaient marqué sa jeunesse. Mais le temps où il ne rêvait que de conquête spatiale et de progrès technologiques est en train de s’achever. Plus il s’enrichit et conquiert de la puissance, plus il s’arroge un rôle messianique, ses projets empruntant beaucoup à ces futurs effrayants de science-fiction.

Un journaliste prend une photo d’une maquette du vaisseau spatial Crew Dragon lors d’une visite médiatique du siège social et de l’usine de fusées de SpaceX, le 13 août 2018 à Hawthorne, en Californie. © Photo David Mcnew / Getty Images via AFP

Dernièrement, Elon Musk s’est ainsi pris de passion pour « l’homme augmenté ». Il a créé une nouvelle société, Neuralink, en vue de promouvoir des technologies susceptibles d’augmenter les capacités neuronales et cognitives. En février, un patient tétraplégique a accepté de se faire implanter une puce électronique, nommée Telepath, conçue par Neuralink, dans le cerveau. Celle-ci est censée décrypter l’activité cérébrale et la transmettre à une machine qui exécute les ordres à la place du patient.

D’après le milliardaire, la première expérience est si concluante qu’il entend la réitérer très prochainement. À terme, il imagine permettre aux personnes paralysées de remarcher et aux aveugles de voir.

Dans le même temps, il poursuit son rêve de supprimer l’humain. Après les débuts – jusque-là peu concluants – de la voiture autonome, Musk a annoncé son intention d’installer des robots dans son usine automobile Tesla. Pas de ceux qui sont partout dans les usines de production automobiles et ailleurs. Des robots autonomes, capables de se déplacer, de remplir plusieurs missions à la fois. Bref, de prendre la place des salariés. On ne sait encore s’ils seront tenus de respecter les lois de la robotique écrites par Asimov.

De la même manière, il entend développer au plus vite les technologies de l’intelligence artificielle, où il a pris beaucoup de retard par rapport à ses concurrents, notamment pour l’utiliser dans la communication. Son rêve ? Faire de l’information sans journalistes. Des premiers essais ont été réalisés : la moitié des informations étaient fausses ! Mais c’est peut-être un détail pour Elon Musk qui ne se soucie guère de la vérité des faits.

Le meilleur des mondes

Outré de devoir payer des impôts en Californie, de se trouver entravé par les lois de cet État mais aussi au Delaware, pourtant réputé pour sa mansuétude pour les milieux d’affaires, Elon Musk a décidé de déménager l’essentiel de ses activités au Texas. Un État comme il les aime, où la fiscalité est minime et les lois légères.

Tout à son désir de puissance, Elon Musk a acheté des centaines d’hectares à côté d’Austin pour y construire non seulement les sièges de ses activités et une gigafactory mais aussi sa ville. Il en dessine lui-même tous les plans. Au-delà de la piscine, salles de sport et autres, il entend ériger son utopie : un monde fermé, contrôlé.

Car Elon Musk a dépassé depuis longtemps le monde du business pour décliner désormais une vision totale et surtout totalitaire. Comment ne pas penser à La Servante écarlate quand il décline ses projets de repeuplement de la Terre, son refus de ce qu’il qualifie de « wokisme », réduisant les femmes à la seule fonction de reproduction ? Un cauchemar.

En deux ans, il a transformé Twitter en instrument de pouvoir au service de ses idées, qui n’en finissent pas de dériver. Le milliardaire sait aussi se montrer conciliant, y compris avec les régimes autoritaires, quand ses intérêts sont en jeu. 

Par  (New York, correspondant)Publié aujourd’hui à 05h30, modifié à 07h13 https://www.lemonde.fr/international/article/2024/08/13/elon-musk-acteur-politique-de-la-droite-extreme-puissance-x_6278990_3210.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=undefined&lmd_email_link=a-la-une-points-forts-lire-la-suite&M_BT=53496897516380

Temps de Lecture 7 min.

Elon Musk et Donald Trump, au Centre spatial Kennedy de la NASA, à Cap Canaveral (Floride), le 30 mai 2020.
Elon Musk et Donald Trump, au Centre spatial Kennedy de la NASA, à Cap Canaveral (Floride), le 30 mai 2020.  ALEX BRANDON / AP

« Je suis un absolutiste de la liberté d’expression » : ainsi se définissait Elon Musk en 2022, lorsqu’il racheta pour 44 milliards de dollars (40 milliards d’euros) le réseau social Twitter, qu’il a rebaptisé X. « La liberté d’expression est le fondement d’une démocratie fonctionnelle, et Twitter est la place publique numérique où sont débattues les questions vitales pour l’avenir de l’humanité, affirmait le fondateur de Tesla et de SpaceX, qui exprimait alors ses idées libertariennes. J’espère que même mes pires critiques resteront sur Twitter, car c’est ça que signifie la liberté d’expression. »

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Deux ans plus tard, Elon Musk a transformé le réseau social en instrument de pouvoir au service de ses idées, qui n’en finissent pas de dériver à l’extrême droite.

Le milliardaire s’est mué en acteur politique, finançant et faisant la promotion de Donald Trump, qu’il a interviewé, lundi 12 août, sur son réseau X – un entretien dont la retransmission a rencontré des difficultés techniques –, et croisant le fer avec les gouvernements. Dans sa ligne de mire en ce début août, le Royaume-Uni et le Venezuela.

« Soutenez la liberté d’expression au Royaume-Uni », a exhorté, le 9 août, Elon Musk, qui voit dans les condamnations britanniques pour haine raciale une atteinte à la libre parole. En face, le gouvernement de Keir Starmer accuse le réseau social d’alimenter la désinformation et de propager un discours de haine, en pleines émeutes d’extrême droite après le meurtre de trois petites filles, attribué faussement à un musulman venu par bateau au Royaume-Uni alors qu’il a été commis par un adolescent né au Royaume-Uni, fils d’immigrants rwandais. Elon Musk avait notamment rétabli sur X, fin 2023, le compte de l’influenceur d’extrême droite Tommy Robinson, qui, ces dernières semaines, a amplifié la fausse rumeur. Surtout, le 4 août, dans un commentaire accompagnant une vidéo publiée par ce dernier, Elon Musk avait tweeté :« une guerre civile est inévitable ».

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A Caracas, les insultes fusent aussi avec le président Nicolas Maduro, accusé de fraude massive dans la dernière élection présidentielle. « Honte au dictateur Maduro », a tweeté M. Musk, se réjouissant que X soit le premier réseau au Venezuela. Le dirigeant vénézuélien estime que M. Musk propage un discours de haine et alimente les manifestations à son encontre. Il lui reproche d’être le faux nez d’une opération de déstabilisation des Etats-Unis. Le 9 août, il a coupé le réseau social. « X fermé pour dix jours ! Elon Musk dehors ! », a déclaré M. Maduro, qui l’a aussi accusé d’être « la représentation de l’idéologie fasciste, antinaturelle, antisociété ». Curieusement, les deux gouvernements, un travailliste centriste et une dictature d’extrême gauche, sont combattus avec la même force.

Agent de discorde civile

Dès le rachat de Twitter, il est apparu, par le biais des tweets toujours plus nombreux et engagés de M. Musk, que son réseau serait moins le forum promis d’un débat civilisé qu’un instrument dévoué à sa cause. Les promesses de liberté du milliardaire se sont notamment transformées en remise en cause radicale des médias et des autres réseaux sociaux, accusés d’être à la solde des démocrates (notamment sur la censure des opinions antivax pendant l’épidémie de Covid-19 et la suspension de comptes de personnalités d’extrême droite). Dès novembre 2022, M. Musk réinstaure le compte de Donald Trump, suspendu après la tentative de coup de force contre le Capitole, le 6 janvier 2021. Le président battu s’était dit « très heureux que Twitter soit désormais entre de bonnes mains et ne soit plus dirigé par des fous et des maniaques de la gauche radicale qui détestent vraiment notre pays ».

La bascule d’extrême droite est consommée avec le rétablissement, fin 2023, du compte du conspirationniste Alex Jones, condamné à 1,5 milliard de dollars de dommages et intérêts pour avoir odieusement harcelé les familles des vingt enfants et six professeurs assassinés dans la fusillade de Sandy Hook (Connecticut) en 2012. A chaque fois, Elon Musk, qui a instauré la possibilité d’ajouter des commentaires sous les tweets inexacts, prétend que le réseau s’équilibrera. « Il y a fort à parier que les notes de communauté répondront rapidement à tout message d’Alex Jones nécessitant une correction », écrit M. Musk.

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Dans le même temps, il s’entiche de Tucker Carlson, animateur d’extrême droite chassé de Fox News, dont la passion commune est de combattre les médias traditionnels. Elon Musk ne supporte pas l’intermédiation de la presse, qu’il accuse de tromper les citoyens en choisissant les sujets à leur agenda, et veut que le forum X se substitue aux journalistes. « La plus grande tromperie concerne le choix des récits. C’est pourquoi je souhaite vraiment que X soit un lieu où les gens font surgir les récits », déclarait-il en janvier.

Elon Musk mène donc campagne aux Etats-Unis pour Donald Trump, qualifiant son adversaire démocrate, Kamala Harris, de « communiste ». Le déferlement de X a moins perturbé la vie sur la Toile d’un pays habitué à vivre avec une liberté d’expression quasi totale, garantie par le premier amendement de la Constitution, que dans les autres pays. Livré à la droite radicale, Twitter y devient un agent de discorde civile, comme l’attestent les émeutes britanniques. M. Musk défie l’ordre politique de pays qui ne sont pas le sien, contestant les lois contre les discours de haine ou le négationnisme qui prévalent en Europe. Il a ainsi qualifié le parquet du Royaume-Uni de « Stasi woke », en référence à la police secrète est-allemande, et mène son combat politique contre le gouvernement britannique.

Mise en scène de ses combats

Ce n’est pas la première fois. Au printemps, M. Musk avait croisé le fer avec les autorités australiennes, qui avaient exigé, en avril, le retrait d’une vidéo d’une attaque au couteau d’un évêque assyrien ayant conduit à des violences. Il avait contesté la légalité de la décision. « L’Australie ne se laissera pas intimider par Elon Musk ou tout autre milliardaire de la tech dans sa détermination à faire des réseaux sociaux un espace sûr », avait mis en garde le ministre travailliste de la santé, Mark Butler. M. Musk avait finalement bloqué la vidéo pour les seuls utilisateurs australiens, tandis que les autorités de Canberra avaient abandonné les poursuites. Chacun avait crié victoire.

Il en fut de même avec le Brésil, où la Cour suprême a demandé le retrait de cent cinquante comptes, surnommés « milices numériques », accusés d’avoir incité à l’insurrection après la défaite, en octobre 2022, du président d’extrême droite Jair Bolsonaro, dont M. Musk est proche, face au socialiste Luiz Inacio Lula da Silva. X a contesté la légalité de la décision : « Nous respectons les lois du Brésil et de tous les pays dans lesquels nous opérons. Lorsque nous recevons l’ordre d’enfreindre la loi, nous devons refuser », tweeta M. Musk, avant de s’exécuter.

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Contrairement aux apparences, le milliardaire finit toujours par céder, sans doute plus que la direction précédente de Twitter. Simplement, il met entre-temps en scène ses combats, lorsqu’ils concernent des gouvernements de gauche, et en profite pour crier à l’injustice sur l’agora médiatique et faire avancer ses idées libertariennes. Avec une limite : ce cirque politique cesse dès que ses intérêts financiers sont en jeu. Comme l’analyse le site australien Social Media Today dans une longue exégèse, il se montre alors beaucoup plus conciliant, tandis que, face aux dictatures, les principes démocratiques sont moins absolus.

Alors que M. Musk négocie avec le premier ministre indien, Narendra Modi, la baisse de droits d’importation des Tesla, voire une implantation dans le pays le plus peuplé du monde, X a accédé, début 2023, à la demande du gouvernement de supprimer cinquante comptes renvoyant à un documentaire critique de la BBC sur le rôle de M. Modi lors des émeutes de 2002, qui firent plus de mille morts lorsqu’il était gouverneur du Gujarat. « Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé avec certains contenus en Inde. Les règles en Inde concernant ce qui peut apparaître sur les réseaux sociaux sont assez strictes et nous ne pouvons pas aller au-delà des lois du pays. Si nous avons le choix entre envoyer nos salariés en prison et respecter les lois, nous respecterons les lois », s’est justifié l’entrepreneur.

Traiter la Chine comme une démocratie

Même souplesse en Turquie et en Chine. Espère-t-il faire des affaires avec le président turc, Recep Tayyip Erdogan, notamment pour développer son réseau de téléphonie Starlink ? Elon Musk accède à la demande du gouvernement de restreindre l’accès à certains contenus. « Le choix est de limiter Twitter dans son intégralité ou de limiter l’accès à certains tweets », s’est défendu M. Musk au printemps 2023.

Exploite-t-il une gigantesque usine Tesla à Shanghaï ? Il estime sur Twitter que la plate-forme TikTok, réseau social concurrent, ne devrait pas être bannie des Etats-Unis. « A mon avis, TikTok ne devrait pas être interdit aux Etats-Unis, même si une telle interdiction pourrait être bénéfique pour ma plate-forme. Cela serait contraire à la liberté de parole et d’expression. Ce n’est pas ce que représente l’Amérique », estime-t-il, voulant traiter la Chine, qui censure les réseaux sociaux étrangers, comme une démocratie.

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Enfin, en Allemagne, pays qui a des lois très strictes sur le négationnisme, X a rétabli de nombreux comptes suspendus. En contrepartie, il collabore davantage avec les autorités allemandes que les anciens propriétaires de Twitter, comme le révélait une enquête du Washington Post de septembre 2023. X se plie davantage aux demandes de transmission d’informations des procureurs dans le cadre d’enquêtes sur les crimes de haine en ligne. Selon Sebastian Murer, un porte-parole du parquet de Munich cité dans l’article, X partageait, en 2023, « des données dans cinquante à cent cas par mois avec les autorités bavaroises, soit une augmentation significative par rapport à avant l’acquisition ».

Comme le résume Social Media Today« Elon est biaisé vis-à-vis d’Elon et de ses intérêts ». Natif d’Afrique du Sud, il ne peut briguer la présidence des Etats-Unis, faute d’y être né. Mais, avec sa puissance d’homme le plus riche du monde, il se crée sa propre niche politique pour faire évoluer par l’intermédiaire de X les opinions dans un sens qui lui soit bénéfique ou conforme à ses convictions politiques. « C’est une situation extrêmement dangereuse et qui semble intenable à long terme », conclut Social Media Today.

La « conversation » entre Elon Musk et Donald Trump commence par un fiasco

Le candidat républicain à l’élection présidentielle américaine faisait son grand retour, lundi, sur le réseau social X. Mais, pendant quarante minutes, impossible de suivre cette discussion. 

Par  (New York, correspondant)Publié aujourd’hui à 03h43, modifié à 09h59 https://www.lemonde.fr/international/article/2024/08/13/election-presidentielle-americaine-le-fiasco-de-la-conversation-entre-elon-musk-et-donald-trump_6278951_3210.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=undefined&lmd_email_link=a-la-une-points-forts-appuis&M_BT=53496897516380

Temps de Lecture 2 min.

Donald Trump, à Mar-a-Lago (Floride), lundi 12 août 2024.
Donald Trump, à Mar-a-Lago (Floride), lundi 12 août 2024.  MARGO MARTIN VIA X / MARGO MARTIN VIA REUTERS

Lors des campagnes présidentielles des Etats-Unis, seuls les Américains votent, mais chacun se sent concerné. Il en allait de même avec la « conversation » entre Elon Musk et Donald Trump, sur X. Le candidat républicain à l’élection de novembre faisait son grand retour, lundi 12 août, sur le réseau social – désormais propriété du fondateur de SpaceX et de Tesla – dont l’ancien président avait été banni après l’assaut du Capitole, à Washington, le 6 janvier 2021.

Avant l’entretien, le commissaire européen, Thierry Breton, s’était invité en envoyant une longue mise en garde à M. Musk, lui enjoignant de respecter les lois européennes et précisant que les règles de modération le concernaient aussi. « Fais un grand pas en arrière et va te faire mettre [“Fuck your own face”] », a élégamment répondu le milliardaire en postant une image.

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Le directeur de communication de Donald Trump, Steven Cheung, dénonce l’ingérence : « L’Union européenne devrait s’occuper de ses propres affaires au lieu de tenter de s’immiscer dans l’élection présidentielle américaine. Ce n’est que dans l’Amérique de Joe Biden et de Kamala Harris qu’une organisation étrangère non démocratique peut se sentir suffisamment enhardie pour dire à ce pays ce qu’il doit faire. »

Détestation de l’immigration illégale

Le précédent Ron DeSantis

A 20 heures, lundi (2 heures, à Paris), le streaming pouvait débuter. Voyant depuis la veille Elon Musk tester la résistance de son réseau, chacun avait oublié le bug technique qui avait marqué, en mai 2023, les débuts calamiteux du gouverneur de Floride, Ron DeSantis, alors candidat à l’investiture républicaine. Mais en essayant de se connecter, avant 20 heures, arrive un petit singe : il est impossible d’écouter la discussion. Le milliardaire Bill Ackman, qui soutient Trump, supplie sur le réseau : « S’il vous plaît, faites savoir à Elon que nous ne pouvons pas nous joindre à lui. » Avant de s’indigner : « C’est l’empire du mal qui met un terme à la liberté d’expression une fois de plus. »

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A 20 h 18, Elon Musk annonce finalement être victime d’une cyberattaque. « Il semble y avoir un refus de service distribué (DDOS) massive sur X. Nous y travaillons. Dans le pire des cas, nous procéderons avec un nombre réduit d’auditeurs en direct et nous publierons la conversation plus tard », poste-t-il avant de préciser : « Nous avons testé l’événement avec 8 millions d’auditeurs aujourd’hui. » La réalité de l’attaque n’est pas confirmée, alors que le réseau X continuait de fonctionner normalement.

A 20 h 30, on est admis sur la plate-forme pour entendre une petite musique en boucle, puis un silence. A 20 h 40, enfin, l’entretien peut commencer.

En réalité, la partie excitante de la soirée est passée. La « conversation » confirme que l’interview politique est un métier, mais réjouit ceux qui estiment, tel l’investisseur Mark Minervini, que les deux hommes ont discuté comme M. Tout-le-Monde.

Sans contradiction, Donald Trump et Elon Musk, immigré d’Afrique du Sud, étalent leur détestation de l’immigration illégale à la frontière avec le Mexique, s’inquiètent de la menace nucléaire et de la troisième guerre mondiale, disent du mal des Européens.

L’Elon Musk qui claquait la porte, en 2017, d’un groupe de conseillers de Trump parce que ce dernier avait quitté l’accord de Paris sur le climat peine à défendre la lutte contre le réchauffement et laisse son interlocuteur dire que la montée des eaux, insignifiante selon lui, permettra d’avoir plus de résidences au bord de l’océan.

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L’entrepreneur cherche bien à embarquer le candidat républicain sur un audit des dépenses publiques, mais Donald Trump répète surtout qu’il a obtenu de Boeing une baisse du prix d’Air Force One, l’avion avec lequel se déplace un président des Etats-Unis. A 22 h 36, le candidat républicain donne rendez-vous à Elon Musk au Venezuela, qui sera, selon lui, plus sûr que les Etats-Unis si les démocrates l’emportent en novembre. Au bout de deux heures et dix minutes, l’entretien, qui a été suivi par 1,2 million d’internautes, s’achève enfin.

Pourquoi Elon Musk semble intouchable

Analyse

Après avoir jeté de l’huile sur le feu des émeutes au Royaume-Uni, le milliardaire, coutumier des sorties agressives, semble échapper à toute répercussion. Le patron de X devait interviewer Donald Trump sur son réseau social, lundi soir.

Publié hier à 21h00, modifié à 09h37 

Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/international/article/2024/08/12/pourquoi-elon-musk-semble-intouchable_6278783_3210.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20240813&lmd_email_link=a-la-une-points-forts-appuis&M_BT=53496897516380

Elon Musk au sommet sur l’intelligence artificielle à Bletchley Park, au nord-ouest de Londres, le 1ᵉʳ novembre 2023.
Elon Musk au sommet sur l’intelligence artificielle à Bletchley Park, au nord-ouest de Londres, le 1ᵉʳ novembre 2023.  LEON NEAL/POOL VIA REUTERS

Les gouvernements ont-ils peur d’Elon Musk ? La question semble légitime, au vu de la tiédeur des réactions alors que le patron de X, Telsa et SpaceX a multiplié depuis un an les insultes contre des responsables politiques de plusieurs pays – allant jusqu’à comparer le premier ministre canadien, Justin Trudeau, à Hitler, en février 2022, lors du « convoi de la liberté », le mouvement routier antivaccin, et que son réseau social est accusé d’avoir joué un rôle important dans les émeutes racistes qui ont touché le Royaume-Uni du 30 juillet à début août, sans réelles conséquences pour lui. Le premier ministre britannique, Keir Starmer, même directement pris à partie par M. Musk toute la semaine du 5 août, est resté très mesuré dans ses réponses.

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Pourtant, la responsabilité partielle de X et d’Elon Musk lui-même dans la flambée de violence outre-Manche fait peu de doute, estiment les spécialistes de la lutte contre la haine en ligne et la presse britannique. En réactivant fin 2023 les comptes de figures de l’extrême droite la plus dure, comme l’influent fondateur de l’English Defense League, Tommy Robinson, « Elon Musk a ouvert les portes de l’asile d’Arkham [où sont enfermés les dangereux criminels dans l’univers de Batman] et a libéré les terroristes, les pédophiles et les extrémistes de droite, estime Imran Ahmed, le directeur de l’ONG Center for Countering Digital Hate (CCDH). Depuis, il s’est aussi révélé être le Joker en chef, le grand diffuseur de désinformation. » Le patron de X a en effet partagé lui-même, à ses près de 200 millions d’abonnés, des images sorties de leur contexte ou des informations totalement fausses sur la situation dans le pays.

Mais sanctionner X ou son patron n’est pas si simple pour les autorités britanniques. Sorti de l’Union européenne (UE), le Royaume-Uni ne bénéficie pas du Digital Services Act (DSA), le principal règlement européen qui régule les réseaux sociaux. Le texte prévoit notamment une procédure d’urgence qui permet de « mettre les plates-formes face à leurs responsabilités », rappelle-t-on dans l’entourage de Thierry Breton, le commissaire européen au marché intérieur. « Le DSA commence à faire des envieux, y compris aux Etats-Unis, explique son cabinet. Les Britanniques voient aussi les avantages qu’il y a à avoir une régulation claire. »

La Commission européenne en première ligne

Conséquence indirecte : beaucoup de responsables européens considèrent désormais que la régulation de X se joue au niveau de l’UE. Et préfèrent renvoyer les questions sur ce point à Bruxelles, où le commissaire Thierry Breton, chargé de l’application du DSA, est l’un des rares responsables politiques qui n’hésitent pas à répondre frontalement – et sur X – à Elon Musk. Dans les rapports de force avec les grandes plates-formes, « la parole politique joue aussi, évidemment, un rôle, et il est logique que Thierry Breton la porte », juge son cabinet.

Les rares élus qui ont critiqué ouvertement M. Musk ces derniers mois ont aussi pu mesurer à quel point il pouvait être pénible de s’attaquer au champion autoproclamé de la liberté d’expression. D’abord, à cause de son importante communauté de fans, prêts à sauter sur chacun de ses contempteurs. « En réponse à mon message, j’ai eu de très nombreux tweets de personnes qui le considèrent comme un héros », rapporte Lisbeth Bech-Nielsen. Le 31 juillet, cette députée danoise (Socialistisk Folkeparti, gauche), porte-parole de la commission technologies du Parlement danois, a annoncé qu’elle quittait X, dans un message décrivant Elon Musk comme un « homme-bébé soutien des despotes et accro à la kétamine ».

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Le réseau social reste par ailleurs un outil important pour les élus de tous bords : après près de vingt ans au Parlement, Mme Bech-Nielsen constate que « si vous voulez attirer l’attention des journalistes sur vos prises de position ou votre action, X est la plate-forme la plus efficace. Je ne compte plus les fois où j’ai reçu un appel des médias qui voulaient m’interroger après un message Twitter – ça ne m’est jamais arrivé après un post Instagram ! »

Invitations des chancelleries

Les gouvernements, y compris européens, ne présentent par ailleurs pas un front uni contre Elon Musk. Les dirigeants politiques ultraconservateurs se disputent ses visites, de Giorgia Meloni (la présidente du conseil italien) à Benyamin Nétanyahou (le premier ministre israélien), en passant par Narendra Modi (le premier ministre indien), Javier Milei (le président argentin, que Musk a vu à deux reprises en un mois) sans oublier l’ex-président américain Donald Trump.

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Même les responsables politiques plus au centre courtisent le patron du constructeur de voitures électriques Tesla. L’ancien premier ministre conservateur britannique Rishi Sunak avait endossé le rôle d’intervieweur, en octobre 2023, pour un entretien complaisant avec M. Musk. Et le multimilliardaire a été reçu à au moins quatre reprises par Emmanuel Macron depuis mai 2023 – il participait encore, le 24 juillet, à un déjeuner à l’Elysée aux côtés de grands chefs d’entreprise. En toile de fond : un projet, toujours incertain, de création d’une nouvelle gigafactory Tesla en Europe, que l’Italie, l’Espagne et la France aimeraient attirer.

Ces échanges « ont été initiés préalablement au rachat de Twitter par M. Musk », assure l’Elysée, et portaient sur« l’attractivité de la France, notamment dans les secteurs automobiles, du spatial, des transports et des énergies renouvelables, dans lesquels M. Elon Musk est impliqué de par ses différentes entreprises ». Le président de la République a souligné dans ces différentes discussions « la nécessité pour [X] de se conformer aux exigences de la Commission européenne – notamment avec une attention particulière sur la modération des contenus en langue locale, et donc notamment en français, la lutte contre les fausses informations, et la lutte contre la haine et la violence en ligne », affirme l’entourage d’Emmanuel Macron.

« Cela cultive une forme d’ambivalence que je trouve coupable », estime Arnaud Saint-Martin, député (La France insoumise) de la Seine-et-Marne et critique de longue date du multimilliardaire. « Quand on est dans cet état d’esprit, d’attirer des investissements, on est nécessairement très faible pour le rappeler à l’ordre. » Les responsables politiques s’aveuglent s’ils pensent pouvoir charmer, ou influencer, le patron de X et de Tesla, estime également M. Saint-Martin : « Il va là où est l’argent – quand Tesla préparait l’ouverture de sa gigafactory européenne, la puissance publique était très complaisante pour tenter de l’attirer à Villaroche, dans ma circonscription. Mais c’est Berlin qui a été choisi. »

Frapper au porte-monnaie

Un pays s’est toutefois montré particulièrement critique à l’égard d’Elon Musk ces derniers mois : l’Irlande, qui a menacé de sanctionner M. Musk personnellement après les émeutes britanniques, alors même que le siège de X en Europe est situé à Dublin, et les emplois qui vont avec. Il faut dire que l’Irlande a eu, fin 2023, un avant-goût des émeutes qui ont touché le Royaume-Uni cet été : en novembre, des violences lancées par l’extrême droite après une agression au couteau ont secoué Dublin et plusieurs grandes villes du pays. A l’époque, la ministre de la justice irlandaise, Helen McEntee, constatait que TikTok et Meta avaient « répondu à [leurs] demandes, collaboré avec la police et supprimé les messages les plus abjects dès qu’ils apparaissaient. Ce n’était pas le cas pour X. Ils n’ont pas répondu. Ils n’ont pas respecté leurs propres règlements ».

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Or, c’est justement dans ces règlements que se situe la solution du problème, estime Imran Ahmed, du CCDH. « C’est toujours dangereux quand les gouvernements décident ce qui peut être écrit ou non. En revanche, les plates-formes ont des responsabilités, des règles internes qu’elles doivent appliquer ; si elles ne le font pas, les gouvernements peuvent les rendre responsables, y compris de manière économique. »

Mais frapper au portefeuille est-il réellement efficace face à des acteurs aussi imprévisibles qu’Elon Musk ? « C’est un homme d’affaires », balaye M. Ahmed, dont l’organisation, comme d’autres, a été la cible d’un procès intenté par X, qui les accusait d’avoir fait fuir les annonceurs avec leurs études dénonçant le manque de modération sur la plate-forme. « Il joue au clown, mais en définitive, il sait qu’il doit équilibrer ses comptes. »

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Les obsessions d’Elon Musk : repeupler la planète et « détruire le virus woke »

Par  (New York, correspondant)Publié aujourd’hui à 05h00, modifié à 09h59

Temps de Lecture 7 min.

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/08/13/les-batailles-d-elon-musk-repeupler-la-planete-et-detruire-le-virus-woke_6278987_3210.html

Enquête

Le milliardaire, qui interviewait Donald Trump, lundi, sur son réseau social X, ne cesse d’évoluer vers la droite radicale. Ses prises de position sur les sujets de société s’expliquent en partie par son parcours personnel et la transition de genre d’un de ses enfants.

Il a fallu deux heures d’entretien avec Jordan Peterson, psychologue canadien radical vêtu d’une veste décorée d’icônes chrétiennes, pour qu’Elon Musk, fondateur de SpaceX et de Tesla, donne la clé de sa bascule idéologique : la transition de genre de son enfant mineur pendant la période du Covid-19. « Mon fils Xavier est mort, tué par le virus woke », a déclaré, fin juillet, Elon Musk, avant de rappeler le contexte de son jugement. « J’ai été trompé en signant des documents pour l’un de mes fils aînés. On m’a dit qu’il pourrait se suicider si… »

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Et l’homme d’affaires, par ailleurs propriétaire du réseau social X, de préciser : « C’est diabolique. Vous prenez ces enfants qui sont évidemment souvent bien en dessous de l’âge du consentement. Presque tous les enfants traversent une crise d’identité. Cela fait partie de la puberté. Il est tout à fait possible pour les adultes de manipuler les enfants qui traversent une crise d’identité et de leur faire croire qu’ils ne sont pas du bon sexe. » Et, pour finir, cette résolution : « J’ai juré de détruire le virus woke après cela. »

L’intéressée, qui se nomme Vivian Wilson depuis qu’elle a atteint sa majorité en 2022, changé de prénom et pris le nom de sa mère, a riposté sur Thread, le fil du groupe Meta. « Il ne sait pas à quoi je ressemblais quand j’étais enfant, car il n’était tout simplement pas là, a-t-elle dit à propos de ce père qu’elle n’a pas revu depuis quatre ans. Et, pendant le peu de temps où il était là, j’ai été sans cesse harcelée à cause de ma féminité et de mon homosexualité. »

La confession d’Elon Musk permet de comprendre sa radicalisation vis-à-vis des questions de genre et son évolution idéologique. Désormais âgé de 53 ans, ce libertarien – autrement dit adepte d’une liberté quasi absolue – a dérivé aux confins de l’extrême droite et confirmé son soutien à Donald Trump dans la foulée de la tentative d’assassinat dont l’ancien président a été victime, le 13 juillet, en Pennsylvanie. Il a même réalisé avec le candidat populiste un entretien sur X, lundi 12 août, qui a été fortement perturbé par des problèmes techniques. C’est ainsi avec lui, tout se mélange : vie professionnelle et vie politique, vie privée et vie sexuelle, qu’il l’expose sur X ou que la presse l’évoque.

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A bien y regarder, ses convictions remontent à son enfance, dans l’Afrique du Sud « blanche » de l’apartheid. Son univers mental est alors nourri d’informatique, de science-fiction et de super-héros. L’enfant, timide et solitaire, qui révélera plus tard qu’il était autiste, atteint du syndrome d’Asperger, joue à Donjons et dragons et code l’informatique sur son ordinateur Commodore. « L’Afrique du Sud était à l’époque une société très macho : il était dans une école de garçons et ne jouait pas au rugby », nous confiait, en 2021, son oncle Scott Haldeman.

Une crainte, la disparition de l’espèce humaine

Jeune ingénieur débarqué dans la Silicon Valley, près de San Francisco, il tente, au tournant du siècle, de mettre en œuvre ses rêves les plus fous : acheter des fusées russes pour expédier des plantes sur Mars et créer une atmosphère. Habité par une paranoïa – la disparation de l’espèce humaine –, il veut faire de l’homme une espèce multiplanétaire et assurer ainsi sa survie, au cas où la Terre deviendrait invivable.

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Lors d’un séjour épique à Moscou en 2001, ses deux compagnons de voyage se moquent de lui en le voyant plongé dans son ordinateur. « Que peut bien faire cet idiot ? », demande l’un en donnant un coup de coude au second. « Il doit se préparer à sauver le monde. » De là naîtra l’aventure SpaceX, censée conquérir Mars. Mais, à court terme, Elon Musk entend augmenter la population de la planète. « L’un des plus grands risques pour la civilisation est le faible taux de natalité… Si les gens n’ont pas plus d’enfants, la civilisation va s’effondrer », expliquait-il, en 2021, lors d’un forum du Wall Street Journal« La véritable bataille se joue entre les extinctionnistes et les humanistes », ajoutait-il, fin 2023.

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Son inquiétude concerne manifestement l’Occident. « La civilisation peut finir avec un bang ou avec un gémissement (dans des couches pour adultes) », publiait-il sur X, en juin, au-dessus d’une carte montrant le déclin démographique de l’Europe. Pour ce qui est des Etats-Unis, le sursaut ne saurait venir du Sud, puisque lui-même passe son temps à fustiger l’« invasion » de migrants décidés à traverser le rio Grande pour rejoindre le territoire américain.

L’homme n’est pas religieux, mais il se définit comme « chrétien culturel ». Derrière le terme « chrétien », sans doute faut-il lire « occidental », même si les trois quarts d’entre eux vivent dans des pays du Sud. « A moins que davantage de courage ne se mobilise pour défendre ce qui est juste et bon, le christianisme périra », assenait-il, le 27 juillet, rejoignant ainsi la droite chrétienne américaine dans son soutien à Israël.

Une vie faite de conflits publics

Pour tenter d’endiguer ce déclin qui l’obsède, Elon Musk fait sa part du travail, puisqu’il revendique la paternité de douze enfants et leur inculque ses méthodes, en les scolarisant depuis 2014 dans une école spéciale créée par ses soins sur le campus de SpaceX, Astra Nova School. Il faut dire que son propre cadre familial est fait de transgression, avec une mère de 76 ans qui a des rêves d’éternité en faisant la top-modèle en couverture des magazines, tandis que son père a eu deux enfants avec la fille de sa deuxième femme.

Avant de se marier en 2000 avec Justine Wilson Musk, une autrice canadienne d’un an sa cadette rencontrée lors de leurs études au Canada, ils avaient discuté des nombreux enfants qu’il voulait avoir. Après la mort subite d’un nourrisson, en 2002, ils ont procédé à des fécondations in vitro et ont eu cinq autres bébés, dont Vivian Wilson, née en 2004. M. Musk en a par la suite eu au moins six autres, par fécondation in vitro ou mère porteuse, dont trois avec la chanteuse canadienne Claire Boucher, alias Grimes. Les prénoms de ces enfants attestent d’un imaginaire digne de la science-fiction : un fils est prénommé X Æ A-XII, mais surnommé « X » ; une fille, Exa Dark Siderael, mais elle a été renommée « Y » (prononcer Why) ; un garçon prénommé Techno Mechanicus est surnommé « Tau ».

La vie de Musk est faite de conflits publics. Ainsi, l’ancien couple se dispute la garde des enfants devant les tribunaux, une audience ayant eu lieu au Texas cet été. Mais il se veut aussi un bon père, toujours prêt à se faire photographier avec le petit « X » sur ses épaules. Ce garçon de 4 ans l’accompagne jusque dans des rendez-vous avec le président turc, Recep Tayyip Erdogan.

« S’amuser » et « se reproduire »

L’homme d’affaires a également eu trois enfants avec une autre Canadienne, Shivon Zilis, dont un en juin. Entre eux, tout a commencé par une proposition de don de sperme, sans relation amoureuse. La mère, ingénieure de talent aujourd’hui à la tête de Neuralink, l’entreprise de Musk spécialisée dans les implants au cerveau, revendique une sélection génétique. Musk « veut vraiment que les gens intelligents aient des enfants, alors il m’a encouragée à le faire, déclare-t-elle dans la biographie de son compagnon publiée en 2023 par Walter Isaacson (Elon Musk, Fayard). Si le choix est entre un donneur de sperme anonyme ou le faire avec la personne que vous admirez le plus au monde, pour moi c’était une décision plutôt facile ».

Se reproduire, c’est le grand projet du milliardaire. Evoquant la transition de sa fille, il ne parle pas de ses souffrances mais, pris par son obsession, qualifie ses traitements médicaux de « stérilisation » et déplore que les personnes transgenres ne puissent « plus jamais avoir d’enfants ». Doté d’une fortune estimée à près de 220 milliards de dollars, il utilise ses pouvoirs de capitaine d’industrie pour peser sur ce sujet de société. Ainsi a-t-il annoncé, mi-juillet, sa volonté de déplacer au Texas le siège de SpaceX et celui de X, situés en Californie, en raison d’une loi interdisant aux écoles de cet Etat de notifier aux parents le changement de genre des élèves sans consentement de ces derniers. « Le but de cette loi diabolique est de briser la relation parent-enfant et de donner la charge de vos enfants à l’Etat », accusait-il alors.

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En tant que libertarien, Musk ne s’est jamais vraiment prononcé sur l’avortement, mais sa réticence s’est sentie en novembre 2023, lorsque l’Ohio a adopté un amendement constitutionnel protégeant l’accès à l’avortement. « On a enseigné aux femmes occidentales qu’une grossesse accidentelle est la pire chose qui puisse leur arriver, disait-il alors.Ainsi, elles s’opposent fermement à l’interdiction de l’avortement comme étant une menace existentielle. De nombreux hommes craignent également de ne plus pouvoir s’amuser si l’avortement est interdit. »

« S’amuser » et « se reproduire », tel est manifestement le double objectif de ce quinquagénaire qui, selon une longue enquête publiée le 11 juin par le Wall Street Journal, a multiplié les liaisons avec des salariées ou des stagiaires de SpaceX. La pratique américaine proscrit le plus souvent les relations entre employés, a fortiori lorsqu’il existe un lien hiérarchique, mais ce n’est pas du ressort de la loi, et Musk s’en fiche. L’enquête en question, qui ne cite pas les femmes concernées mais se fonde entre autres sur des déclarations sous serment, décrit un patron avide de conquêtes mais maladroit, décidé à régler les conflits avec des chèques de départ parfois mirobolants assortis de clauses de confidentialité absolue.

Absence de maturité personnelle

Désireux d’avoir d’autres enfants, il aurait proposé à une collaboratrice directe de SpaceX de les porter, ce que la jeune femme a refusé. Leurs relations professionnelles se sont dégradées et, après avoir quitté l’entreprise en 2013, elle a reçu un package de 1 million de dollars. Le Wall Street Journal accuse également le milliardaire d’avoir proposé en 2016 à une hôtesse de l’air de son jet privé, après s’être exhibé, des relations sexuelles en échange d’un cheval. Elon Musk a qualifié ces accusations de « complètement fausses », mais l’hôtesse a signé un protocole d’accord en 2018 lui octroyant 250 000 dollars. Des employés ont alors publié une lettre de protestation sur la manière dont étaient gérés en interne les cas de harcèlement.

Le Wall Street Journal rapporte d’autres aventures sans lendemain, résumées par une femme dans un SMS à un ami : « Pourquoi autant d’hommes de ma vie sont-ils aussi bizarres ? » Musk n’a pas répondu au Wall Street Journal, mais son bras droit, Gwynne Shotwell, directrice opérationnelle de SpaceX, l’a fait : « Les contrevérités, les déformations de la réalité et les révisions historiques de votre mail dépeignent un récit complètement trompeur, a-t-elle déclaré. Elon est l’un des meilleurs êtres humains que je connaisse. »

En réalité, M. Musk est de toutes les polémiques qui révèlent curieusement une absence de maturité personnelle. Récemment, il a participé à la curée sur les réseaux sociaux contre les membres féminins du Secret Service chargées de protéger Donald Trump : « Avoir une petite personne comme couverture corporelle pour un homme grand, c’est comme un slip de bain trop petit à la plage : ça ne couvre pas le sujet », a-t-il publié sur X avant de se reprendre. « Cela peut être un homme ou une femme, pour être clair, il suffit d’être assez grand pour faire le travail. Quelqu’un comme Brienne de Torth [guerrière de Game of Thrones] ferait l’affaire. » Mère ou guerrière, tel est l’univers féminin d’Elon Musk, un des hommes les plus riches du monde.

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Leparmentier New York, correspondant

AMÉRIQUES

Elon Musk au service de Trump et de lui-même pour relancer des Républicains essoufflés

13 août 2024 | Par François Bougon https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=x10xWHS_5ThHcs%2Bhxhipr6%2BOQd0qxYrP1U9y%2Bs9oITlwbEfNF9JYMJjNuS60v5fK9EhZsv42XyfcFMzenUiSQ3HEw3aV9

À une semaine de la convention démocrate qui doit introniser sa rivale Kamala Harris, l’ancien président républicain a été reçu sur le réseau social X par son patron, avec tous les honneurs. Une nouvelle illustration du poids croissant de la « droite tech » dans le camp républicain.

Depuis l’entrée en lice de Kamala Harris puis de son colistier Tim Walz, la campagne de Donald Trump patinait. Alors que la convention démocrate, qui doit introniser Harris-Walz, se tiendra la semaine prochaine à Chicago, le camp républicain tente de retrouver un certain dynamisme. 

Pour ce faire, Trump a bénéficié lundi 12 août d’un soutien de poids : l’une des figures les plus connues de la Silicon Valley, Elon Musk, l’a reçu avec tous les honneurs sur X, le réseau social dont il est propriétaire. Une discussion de deux heures au cours de laquelle Trump a pu dérouler sans contradiction ses obsessions habituelles et insulter ses adversaires. 

Pour Trump, nul doute qu’il s’agit d’une revanche. Lui qui avait été banni de Twitter juste après l’attaque du Capitole en janvier 2021 avait certes vu son compte restauré après le rachat de la plateforme par Musk en octobre 2022. Mais il n’était guère présent, préférant s’épancher sur son propre réseau social, Truth Social. Lundi, le retour s’est donc fait en fanfare – « L’interview du siècle », a fanfaronné le patron de X – et l’ancien président a été reçu par le propriétaire des lieux en personne. 

© Photomontage Mediapart avec l’AFP

Tout a mal commencé : la discussion a été retardée de 45 minutes, Elon Musk attribuant le délai à une cyberattaque. Ensuite, pendant plus de deux heures, on a pu entendre un Musk complaisant et flagorneur et un Trump délirant à la voix fatiguée.

Ce dernier a pu dérouler sans contradictions ses obsessions habituelles et ses insultes envers ses adversaires. « Dans la longueur », s’est-il réjoui. Les vingt premières minutes ont été consacrées à la tentative d’assassinat dont le candidat républicain à la présidentielle a été la cible. « Si je n’avais pas tourné la tête, je ne serais pas en train de vous parler en ce moment, même si je vous aime bien », a-t-il dit, plaisantant sur le fait qu’il avait eu la vie sauve grâce au tableau présentant des chiffres sur l’immigration. 

Les deux se sont retrouvés sur l’éloge de la force, de Trump lui-même à Poutine, en passant par Kim Jong-un, la haine des immigrés illégaux accusés de tous les maux, la négation de la catastrophe climatique – il y aura « plus de propriétés en bord de mer », a ironisé Trump, Musk expliquant que « ce n’est pas comme si la maison était en feu immédiatement » –, la réduction des régulations imposées par l’État fédéral et de son rôle, les droits des salarié·es bafoués. Ainsi l’ancien président a félicité son interlocuteur pour les vagues de licenciements chez X : « Vous êtes le meilleur réducteur de coûts. » Ils ont aussi loué l’action de Javier Milei en Argentine. D’ailleurs, ils sont partisans, comme lui, de supprimer le ministère de l’éducation.Musk invité de West Point

La prestigieuse académie militaire de West Point a invité cette année Elon Musk pour prononcer le discours d’ouverture de son rassemblement annuel. L’événement dont le thème est « L’humain et la machine : le leadership sur le nouveau champ de bataille » aura lieu vendredi 16 août. Révélée par le New York Times, la présence du patron de Tesla, X et SpaceX a été minimisée par les responsables de l’école, qui ont souligné qu’il ne s’agissait que d’une discussion informelle et que les « cadets » (élèves) n’avaient pas obligation d’y assister. Un communiqué de West Point souligne que l’académie « invite régulièrement d’éminents leaders d’opinion dans des domaines liés au thème ». Un ancien haut gradé, membre de VoteVets, un groupe progressiste de défense des anciens combattants, a dénoncé cette invitation : « Elon Musk n’est pas un leader d’opinion. Il est loin d’être l’exemple que nous devrions donner à nos académies militaires. Pourquoi West Point fait-il cela ? »Lire la suite

Jusqu’à peu, les deux hommes ont eu des relations glaciales, Elon Musk conseillant même il y a deux ans à Trump de prendre sa retraite. Mais, entre deux personnalités à la masculinité toxique, comment finalement ne pas s’entendre ? Au point de discuter ensemble sur X. 

« C’est très problématique, car Elon Musk utilise son réseau social pour pousser ses propres intérêts. Non seulement il soutient Trump mais il a aussi des propos hostiles à Kamala Harris », réagit Marion Olharan Lagan, professeure agrégée en civilisation américaine à l’université de Bretagne Sud et autrice de Patriartech. Les nouvelles technologies au service du vieux monde (éditions Hors d’atteinte, 2024).  

Discours de haine

Depuis sa prise de contrôle de Twitter, rebaptisé X, Musk, né en Afrique du Sud et citoyen américain depuis 2002, s’est illustré par les nombreuses polémiques qu’il a suscitées au-delà des frontières états-uniennes, de l’Australie à l’Allemagne, en passant par l’Inde et la Turquie. Plus récemment, il a attisé les discours de haine en Grande-Bretagne, propageant de fausses informations et relayant des personnalités d’extrême droite. 

Les posts sur X du leader de cette insurrection xénophobe, Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon – il avait été banni de Twitter, jusqu’au rachat de la plateforme par Elon Musk –, ont bénéficié d’une visibilité importante. Selon le Centre de lutte contre la haine en ligne (Center for Countering Digital Hate), « la nouvelle capacité de Tommy Robinson à atteindre des dizaines de millions de vues quotidiennes sur X est une conséquence de la stratégie délibérée d’Elon Musk d’accueillir à nouveau des voix extrêmes sur la plateforme pour obtenir des clics et augmenter les revenus ».

Musk peut faire remonter ses tweets furieux en haut de votre timeline, mais la volonté d’un gouvernement démocratiquement élu devrait avoir plus de poids.

Bruce Daisley, ancien haut responsable de Twitter

Elon Musk se sent donc tout-puissant et se moque ouvertement de celles et ceux qui tentent de s’opposer à lui. Pour lui, toute modération constitue de la censure. « Elon Musk se présente comme quelqu’un qui promeut la liberté et la neutralité, argumente Annabelle Gawer, professeure d’économie numérique à l’université du Surrey (Grande-Bretagne), mais les types de discours qui fleurissent sur X sont extrémistes. X leur donne un porte-voix qui est disproportionné par rapport au nombre de gens qui s’expriment et aussi par rapport à la représentativité réelle de ces idées. Il y a une hypocrisie à se présenter sans censure et sans biais et au final il y a énormément de biais et des conséquences novices sur la polarisation de la société. »

Quelques heures avant le débat avec Trump, le commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, lui avait envoyé une lettre pour lui rappeler ses obligations de modération en Europe en vertu du Digital Services Act (DSA ou règlement sur les services numériques). « Va te faire voir », lui a répondu le milliardaire. Le porte-parole de la campagne de Trump, Steven Cheung, a appelé l’Union européenne à « s’occuper de ses propres affaires au lieu d’essayer de s’ingérer dans l’élection présidentielle américaine ».

Que faire contre l’un des hommes les plus riches au monde qui utilise à son service la puissance du réseau social dont il est propriétaire et qui propage des discours de haine ? En Grande-Bretagne, un ancien haut responsable de Twitter, Bruce Daisley, a suggéré, dans le Guardian, que Musk fasse l’objet d’un mandat d’arrêt s’il continue « à provoquer des troubles ».

« Les actions de Musk devraient inciter le gouvernement de Starmer à légiférer discrètement pour reprendre le contrôle de ce que nous convenons collectivement d’autoriser sur les réseaux sociaux. Musk peut faire remonter ses tweets furieux en haut de votre timeline, mais la volonté d’un gouvernement démocratiquement élu devrait avoir plus de poids que la fureur d’un oligarque de la technologie », a-t-il écrit. 

Pour Annabelle Gawer, le réseau social X, comme nombre d’autres entreprises numériques, comme Google ou Amazon, ont pris un rôle de plus en plus important dans la vie politique, constituant un défi de taille pour les États. « Ces entreprises ont acquis un pouvoir qui va au-delà du pouvoir économique traditionnel et les régulateurs cherchent dans le monde entier à limiter le pouvoir de ces nouvelles entités », dit-elle. Elles se posent désormais en rivales des pouvoirs en place. « Elles sont à la fois le juge, la police et le parlement. Dans la démocratie, il y avait non seulement une séparation des pouvoirs mais aussi le contre-pouvoir des médias. Là, les réseaux sociaux ont également absorbé cette fonction. On assiste à l’émergence de pouvoirs autoritaires », s’inquiète-t-elle. 

Une Silicon Valley radicalisée

La discussion entre Musk et Trump illustre aussi le poids pris par la « droite tech », la version radicalisée des patrons de la Silicon Valley qui ont basculé dans l’extrême droite. La technologie est là pour servir l’autoritarisme et la hiérarchie.À lire aussiLa droite tech contre la démocratie : comment la Silicon Valley s’est radicaliséeDonald Trump se rêve en « crypto président »

Une idéologie composée de quelques « ismes » (pronatalisme, transhumanisme, masculinisme, libertarianisme…) au service de détestations diverses (des femmes, des trans, des immigrés) et guidée par le sens des affaires. « Ce sont tous des fans d’Ayn Rand [écrivaine et théoricienne de l’égoïsme rationnel – ndlr], des partisans du “Quand on veut, on peut”. Le dieu, c’est le dieu dollar. C’est l’ordre de l’homme blanc et du capitalisme », juge Marion Olharan Lagan.

Cette « droite tech », représentée par Musk et un de ses anciens associés, Peter Thiel, ont soufflé à l’oreille de Trump le nom d’un des leurs, J.D. Vance, pour être son colistier. Et Trump a accepté. « On voit Musk donner tout son soutien à Trump depuis que J.D. Vance a été nommé colistier, indique Sarah Rodriguez-Louette, doctorante à l’université Sorbonne-Nouvelle, qui effectue des recherches sur le nationalisme blanc aux États-UnisJ.D. Vance fait partie d’un réseau financé par Peter Thiel. Toute cette nouvelle droite cherche à prendre le contrôle du Parti républicain en se servant de la popularité de Trump. »

Désormais, la question se pose de la puissance de feu dont dispose Musk pour influencer la campagne électorale. « On peut imaginer que l’algorithme de X favorise les discours en faveur de Trump au détriment de ses opposants. On ne peut pas le prouver à l’heure actuelle, mais à mon avis, quand on fera des analyses d’ici à un an, après les élections, c’est ce qu’on trouvera. Il en fait un podium pour Trump et c’est un danger pour la démocratie parce qu’en plus, ça donne du temps de parole qui n’est pas nécessairement contrôlé », dit Marion Olharan Lagan.

Dès la fin de la discussion entre Musk et Trump, l’équipe de campagne de Kamala Harris a publié un communiqué : « Toute la campagne de Trump est au service de gens comme Elon Musk et lui-même – des riches égocentriques qui vendront la classe moyenne et qui ne sont même pas capables d’organiser un livestream en 2024. » 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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