L’historien des mondes ouvriers analyse les enjeux à gauche pour renouer avec les classes populaires et empêcher l’implantation du RN. Il relève l’importance pour le Nouveau Front populaire de ne pas se contenter de consolider ses bastions, et de ne pas tout faire reposer sur la conquête de l’État.
28 juillet 2024 à 11h40
LeLe Nouveau Front populaire (NFP) a franchi un cap important en parvenant à s’accorder sur le nom de Lucie Castets pour le poste de première ministre. Mais, indépendamment des enjeux immédiats d’accession au pouvoir, l’heure est aussi à la réflexion stratégique de plus long terme sur la manière de contrer l’ascension du Rassemblement national (RN), contenue in extremis par un puissant front républicain le 7 juillet.
Renouer avec les classes populaires partout en France sera décisif dans les prochains mois pour la gauche et les écologistes. L’historien Xavier Vigna, spécialiste des mondes ouvriers, analyse les pistes envisagées pour y parvenir. Les classes populaires sont-elles vraiment en demande de radicalité ? Faut-il nécessairement « parler cru et dru » pour les mobiliser ? Doivent-elles suspendre la satisfaction de leurs attentes à la seule conquête de l’État ?

Le professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Nanterre, auteur de L’Espoir et l’Effroi. Luttes d’écritures et luttes de classes en France au XXe siècle (La Découverte, 2016), répond et interpelle la gauche sur ses « oublis », « qui renvoient moins à des questions de programme que de message politique ».
Mediapart : Le NFP est arrivé en tête le 7 juillet, mais le RN a 126 députés et obtient un niveau historique aux élections législatives. Quelle doit être la priorité de la gauche à court et moyen terme pour éviter qu’il ne l’emporte en 2027 ?
Xavier Vigna : Je dirais d’abord maintenir l’unité. Il faut que cette alliance ne soit pas qu’une affaire strictement électorale et qu’elle ait le souci de se prolonger. Le NFP a soulevé un certain espoir et une mobilisation importante. Si la division ressurgit, ce serait la deuxième fois après la Nupes. L’échec serait alors encore plus cinglant et les conséquences électorales à moyen terme seraient d’autant plus lourdes. Ensuite, même si la gauche n’arrive pas au pouvoir cette fois-ci, il faut qu’elle s’efforce de parler à tous les habitants de ce pays, quels que soient leur lieu de résidence ou leur travail. C’est là l’enjeu principal pour moi.
Qu’entendez-vous par là ?
Le premier meeting du NFP a eu lieu à Montreuil (Seine-Saint-Denis). C’est le symbole même du fait que la gauche ne s’adresse pas à tous les habitants de ce pays. Cet entre-soi est erroné. Il faudra faire d’autres meetings et, s’ils ont lieu, il faut les faire dans des villes moyennes partout en France, et peut-être d’abord dans des territoires que l’on veut reconquérir – dans l’Est, le Nord, l’Yonne, mais pas à Montreuil où la gauche est largement dominante depuis cinquante ans.
Les résultats des législatives confirment-ils à vos yeux un divorce qu’on sentait poindre entre les classes populaires rurales et la gauche ? La gauche a-t-elle perdu ses bastions ouvriers ruraux ?
Les territoires ruraux n’ont jamais tous été acquis à la gauche, mais oui, elle a largement perdu ses anciens bastions. Prenons la Nièvre, la circonscription de François Mitterrand, dans laquelle le socialiste Christian Paul se présentait : le RN l’a emporté. Il y a un certain nombre de territoires ruraux qui ont été perdus par la gauche depuis très longtemps, notamment les zones industrielles – la Somme, l’Aisne, le Pas-de-Calais : c’est spectaculaire. C’est un mouvement qui a une vingtaine d’années, et il n’y a pas de coup d’arrêt, bien au contraire.
Il faut que la gauche élargisse son discours et multiplie ses porte-parole.
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Or, indépendamment d’initiatives individuelles très méritoires, il n’y a pas de stratégie nationale assumée, organisée sur le long terme, à gauche, pour reconquérir ces territoires. J’ai même l’impression que c’est une des raisons du départ de François Ruffin de La France insoumise (LFI). Il y a une nécessité politique qui me semble absolument centrale à s’adresser aux gens de ces territoires, mais pas simplement. Pensons aussi aux paysans.
Mathilde Hignet, députée LFI et ouvrière agricole, devrait être davantage mise en avant pour porter un discours structuré à l’endroit du monde paysan. Qu’a à dire la gauche à ces catégories ? Il faut que la gauche élargisse son discours et multiplie ses porte-parole.
Jean-Luc Mélenchon adosse sa stratégie à la conquête des jeunes, des habitants des quartiers populaires et des abstentionnistes – l’abstention étant toujours le premier parti au sein des classes populaires. Cette stratégie peut-elle être payante ?
Tout dépend de l’objectif. La stratégie de LFI lui permet de conforter son matelas électoral. En revanche je ne vois pas comment elle peut lui permettre de conquérir le pouvoir. Jean-Luc Mélenchon mise tout sur l’élection présidentielle et la perspective d’un second tour qui l’opposerait à Marine Le Pen, ce qui me semble extrêmement risqué. Par ailleurs, les abstentionnistes qu’il cible sont ceux des quartiers populaires où LFI est déjà forte électoralement. Il s’agit donc de consolider ses bastions. Je ne vois pas comment on peut gagner électoralement là-dessus.
Cette stratégie risque de faire perdre aux Insoumis les centres-villes qu’ils avaient réussi à conquérir. Et quand bien même Mélenchon gagnerait en 2027 face à Marine Le Pen, est-ce qu’on gouverne un pays de façon pacifiée en ayant obtenu 25 % des voix au premier tour, et en étant dans une stratégie de clivage avec les autres forces politiques ? J’ai des doutes sur la pertinence de cette stratégie sur le long terme. Enfin, elle recourt à une manière assez misérabiliste de s’adresser aux habitants des quartiers populaires.
LFI a théorisé la nécessité de la radicalité sur la forme, de « parler cru et dru » pour mobiliser les classes populaires. C’est une idée préconçue ?
Ce qui me frappe dans cette stratégie, c’est la vision des classes populaires comme spontanément radicales qu’elle endosse, et le misérabilisme qu’elle sous-tend. « Parler cru et dru », c’est oublier que toute une série des classes populaires aspire à larespectabilité. Une partie de nos étudiants des milieux populaires issus de l’immigration, à Nanterre (Hauts-de-Seine) où j’enseigne, ne sont pas mobilisés par ce type de discours. Ce à quoi aspire cette jeunesse, c’est s’insérer dans la société, avoir accès à un emploi, cette vieille respectabilité que le mouvement ouvrier cultivait.
Il ne s’agit pas de fétichiser la cravate, mais d’entendre que, pour citer Mélenchon, il faut de la « dignitas et gravitas », selon la maxime romaine. Au lieu de quoi, LFI se mure dans une posture contestataire voire gauchiste qui séduit une fraction de la jeunesse – les résultats électoraux le montrent –, mais quelle jeunesse ? Et elle indispose toute une autre fraction de l’électorat, dont l’hostilité croît. Je ne pense pas que ce soit en polarisant ainsi qu’on conquiert le pouvoir.
Il y a un gros débat à gauche sur comment gouverner sans majorité absolue, avec beaucoup de procès en trahison du pôle social-démocrate. Les dernières expériences d’union de la gauche ont-elles déçu le monde ouvrier parce qu’elles penchaient trop du côté du réformisme modéré ?
Sans remonter à 1981-1984 ou 1986, les bilans de Lionel Jospin et de François Hollande pèsent très lourd aujourd’hui et expliquent ces procès. Clairement, à mes yeux, ces deux expériences gouvernementales ont précipité une rupture entre la gauche – notamment socialiste – et les mondes populaires – notamment les mondes ouvriers. Les 35 heures n’ont pas été une conquête réelle pour les mondes ouvriers car elles s’accompagnaient de flexibilité, et cette gauche a accompagné la désindustrialisation au lieu de tenter d’y mettre fin. Il ne s’agit pas maintenant d’instruire un procès contre le PS ni contre LFI, mais de demander : quel discours portent-ils à l’égard du monde ouvrier ? Qu’est-ce qu’ils lui disent ?
Une partie des transformations des conditions de vie et des mondes populaires ne se joue pas dans la conquête de l’État mais dans les entreprises, avec la question des salaires.
Sur la désindustrialisation, l’échelle d’action la plus pertinente est européenne, et c’est un point de clivage très important à gauche avec une partie des socialistes, qui remonte au traité établissant une Constitution pour l’Europe (TCE) de 2005. La logique libre-échangiste qui continue de prévaloir à l’échelle européenne de ce point de vue est un ravage. Il y a un débat de fond qu’il faut continuer de mener – la dernière campagne électorale l’a malheureusement escamoté –, d’autant plus que le covid et la guerre en Ukraine ont montré que sans appareil industriel, l’Europe n’existait pas. Il faut profiter de cette prise de conscience des élites.
Et il y a des discours à tenir pour dire que la gauche défend un tissu industriel, et pas simplement un certain nombre de segments qui servent d’alibi. C’est là qu’on construira une opposition avec les discours de droite. Les organisations syndicales, avec lesquelles les relations de la gauche se sont transformées, joueront un rôle éminent.
En s’impliquant dans les luttes sociales, LFI a créé des liens avec les syndicats. Le NFP a même contribué à rendre la frontière avec la politique plus poreuse. C’est une avancée ?
C’est intéressant, mais le risque est de conditionner toutes les attentes des mondes populaires à la conquête de l’État. C’est un risque très important, alors qu’une partie des transformations des conditions de vie et des mondes populaires ne se joue pas dans la conquête de l’État mais dans les entreprises, avec la question des salaires. Il y a un consensus à gauche sur la nécessité d’augmenter les salaires, mais la majeure partie d’entre eux dépendent des entreprises elles-mêmes.

C’est pourquoi la focalisation sur le Smic est, à mes yeux, une erreur. Évidemment qu’il faut l’augmenter, mais en l’état, compte tenu de l’ampleur des exonérations de cotisations patronales (qui représentent 80 milliards par an), ce sont souvent aussi les contribuables qui paieront. Par ailleurs, il y a des salariés au-dessus du Smic dont les salaires doivent également être augmentés. La gauche doit dire aux salariés de se battre avec leurs organisations syndicales dans les entreprises.
François Ruffin a déclaré que les gens seraient redevables à la gauche d’obtenir ne serait-ce que 5 % d’augmentation du Smic, même si ce n’est pas l’idéal, plutôt que de se murer dans une pureté radicale. Est-ce audible ?
J’ai vu les réactions outrées de LFI à ses déclarations. Tout cela me semble assez dérisoire. La réalité, c’est que, évidemment, tous les salariés prennent les augmentations de salaire qu’ils ont. C’est tout. La question de savoir si on veut une gauche d’accompagnement ou de rupture, on en discutera quand on sera à 40 %.
LFI a de nouveau fait élire des profils qui viennent des classes populaires et des mouvements sociaux, comme Bérenger Cernon, Zahia Hamdane, Aly Diouara… Est-il important que la gauche représente littéralement le monde ouvrier ?
Oui, je le crois. Il n’y a d’ailleurs quasiment pas d’ouvriers à l’Assemblée nationale, ce qui est dommageable. Historiquement, le Parti communiste français (PCF) avait organisé cette représentation, mais à la différence de LFI, il formait ses cadres venus du mouvement ouvrier, ce n’étaient pas simplement des gens qui passaient du mouvement social à l’Assemblée nationale. La critique concerne aussi le PS et Les Écologistes : s’ils veulent exister autrement que dans les classes moyennes, ils doivent faire cet effort, faire émerger des leaders qui viennent du monde ouvrier et qui portent un discours qui s’adresse à tous les habitants du pays.
Je suis assez frappé par le fait que la gauche ne s’adresse pas davantage aux 850 000 enseignants dans ce pays – 900 000 avec les enseignants-chercheurs –, alors qu’ils sont une force électorale massive historiquement. La gauche parle aux étudiants, parfois de manière caricaturale et misérabiliste, mais peu aux enseignants, même si Paul Vannier a fait un rapport remarquable sur l’enseignement privé. L’effet concret, c’est qu’une partie des enseignants basculent au RN. Je déplore ces oublis, ces lacunes, qui renvoient moins à des questions de programme que de message politique.
À l’époque où le PCF était structurant à gauche, le monde ouvrier lui était-il redevable de porter sa voix dans l’hémicycle ?
Oui, mais il faut rappeler que, si le PCF s’est voulu le parti de la classe ouvrière, il ne l’a jamais vraiment été : ce n’est jamais qu’une forte minorité d’ouvriers qui a voté pour le PCF. Mais de fait, cette classe avait ses représentants, des hommes et des femmes qui avaient réellement travaillé comme ouvriers avant de devenir permanents, qui avaient été socialisés dans ce monde-là et qui y vivaient. On pourrait faire la liste : Waldeck Rochet à Nanterre, Jacques Duclos et Benoît Frachon à Montreuil, Maurice Thorez à Ivry, etc. Ces bastions correspondaient à des zones d’implantation, de vécu, et cela valait aussi ailleurs qu’en région parisienne.
La logique du PCF était une logique de formation et de défense des intérêts de la classe ouvrière, dont il voulait représenter la dignité. Le PCF, comme le PS d’ailleurs, faisaient élire des députés en lien avec les mines et œuvraient à améliorer la condition des mineurs, en obtenant le statut des mineurs, des vacances, un meilleur logement, etc. Ce sont des réflexes à retrouver. La carte électorale de 2024 est insupportable. Dans le Nord, à part l’agglomération lilloise, tout est aux mains de l’extrême droite.
Dans un récent texte, Razmig Keucheyan, Cédric Durand et Stefano Palombarini disent, à propos de LFI, que « le “gazeux” ne résistera pas au fascisme qui vient » et que la gauche de rupture doit se muer en véritable organisation. Est-ce un bout de la solution ?
Oui, et j’y ajouterais la mobilisation locale. La déclinaison locale du NFP me semble cruciale. Les anathèmes entre François Ruffin et les cadres de LFI, à l’échelle d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), sont inaudibles et déplacés. La priorité doit être de faire en sorte que des députés RN parachutés, qui ne connaissent rien à leur territoire, n’obtiennent pas immédiatement 40 % des voix. Dans ces coins de France, il y a des militants associatifs et syndicaux, c’est eux qu’il faut soutenir et porter. Le contournement organisé des cadres politiques traditionnels par LFI limite à long terme son implantation, et nuit à l’implantation électorale de la gauche en général. Les défaites de Caroline Fiat et de Rachel Keke sont, de ce point de vue, le signe que quelque chose n’a pas marché.
Le RN n’est pas crédible sur la question sociale, et pourtant il apparaît comme le débouché politique le plus désiré par une partie importante des classes populaires. Pourquoi ?
Il y a plusieurs éléments d’explication. Une partie du monde ouvrier a toujours voté à droite : même en 1981 on estime que 30 % des ouvriers ont voté Valéry Giscard d’Estaing au second tour. Cette fraction conservatrice, qui était gaulliste, a basculé à l’extrême droite dans une large mesure. Une autre partie, abstentionniste, a également basculé. Et surtout, il y a un effet de génération. Quand le discours de la gauche ne s’adresse plus aux salariés, quand les syndicats sont affaiblis dans les entreprises, la gauche n’y est plus écoutée.
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Le RN, à l’inverse, s’adresse à ces catégories sociales, « la France du travail », de manière systématique, et dans une certaine mesure cela réussit. Cela réussit parce que la gauche ne s’adresse guère – ou sur un mode caricatural, comme l’a fait le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel – à ces catégories. Une partie du monde ouvrier vote donc à l’extrême droite, d’abord parce qu’il a toujours été à droite, mais aussi parce que le bilan de Lionel Jospin et de François Hollande pèse.
La loi El Khomri qui inverse la hiérarchie des normes, c’est une régression dramatique. La suppression des CHSCT[comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail – ndlr] par Emmanuel Macron aussi. Si la gauche arrive au pouvoir, ça doit être aboli tout de suite. Pourquoi revient-il à un prof de SES, Matthieu Lépine, de recenser l’hécatombe des accidents du travail ? C’est symptomatique. Son travail devrait être relayé par toutes les organisations politiques de gauche. On aurait même pu lui proposer d’être candidat aux législatives.