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Le parti d’extrême droite et ses alliés n’ont obtenu aucun poste de présidence, mardi, au sein des commissions parlementaires. Le groupe mené par Jordan Bardella continue de buter sur le cordon sanitaire visant à exclure ses 84 députés des postes d’influence.
Donatien Huet et Ludovic Lamant
23 juillet 2024 à 17h58
Malgré son triomphe aux européennes du 9 juin, le Rassemblement national (RN) n’a toujours pas trouvé la clé pour peser sur la politique à Bruxelles. Aucun·e des dix candidat·es du parti d’extrême droite et de ses alliés n’a été élu·e mardi 23 juillet aux postes clés de président·e ou de vice-président·e au sein de l’une des 24 commissions et sous-commissions thématiques qui organisent la vie du Parlement européen pour les années à venir.
C’est un revers pour le groupe flambant neuf des Patriotes pour l’Europe, présidé par Jordan Bardella, qui s’est cassé les dents sur le traditionnel cordon sanitaire à l’égard du RN et de ses alliés. « Comment osent-ils ? Prédateurs ! Maison de l’antidémocratie », s’emportait dès le 19 juillet Enikő Győri, une eurodéputée hongroise du Fidesz, parti de Viktor Orbán.
Le groupe des Patriotes, né d’un accord en juin entre le RN et le Fidesz, représente, avec pas moins de 84 député·es sur un total de 720, le troisième groupe du Parlement par le nombre d’élu·es. Il intègre aussi les Portugais·es de Chega, les Espagnol·es de Vox ou encore les Belges du Vlaams Belang. Mais ce groupe n’est parvenu à obtenir aucun des dix postes que la clé de répartition des sièges au Parlement européen, la loi d’Hondt, lui promettait sur le papier. Parmi ces dix postes figuraient cinq nomsfrançais.

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Les Patriotes espéraient en particulier décrocher les présidences de deux commissions : transport et culture. Dans le premier cas, c’est une conservatrice grecque du Parti populaire européen (PPE), Elissavet Vozemberg-Vrionidi, qui l’a finalement emporté, tandis qu’une Allemande du groupe des Verts, Nela Riehl, s’est imposée dans le second, face à la Française Malika Sorel.
Jordan Bardella n’en est pas à sa première déconvenue depuis sa réélection à Bruxelles. Le 16 juillet, il avait décidé d’apporter les voix de son groupe pour aider à la réélection de la conservatrice maltaise Roberta Metsola, du PPE, à la tête du Parlement européen. Mais ce geste d’ouverture fut vain : victime du cordon sanitaire, il n’a décroché aucune des 14 vice-présidences du Parlement.
Son groupe avait pourtant présenté deux candidat·es, dont le Français Fabrice Leggeri. À l’inverse, l’Insoumis Younous Omarjee a, lui, été élu vice-président – ce qui avait fait dire à l’eurodéputée RN Julie Rechagneux que « la fausse droite et l’extrême gauche sont prêtes à s’allier pour ostraciser [son]groupe ».
Un cordon sanitaire à géométrie variable
Autre raté spectaculaire : l’élection par acclamation au rang de vice-président du groupe des Patriotes de l’eurodéputé italien Roberto Vannacci, un ancien général au profil très controversé, auteur d’un pamphlet raciste et homophobe, le 8 juillet. Absent de cette réunion bruxelloise, Jordan Bardella a décidé, après coup, d’invalider cette élection et de demander à la Ligue de Matteo Salvini de proposer un autre nom.
À Strasbourg, il existe désormais trois groupes, sur un total de huit, qui penchent à l’extrême droite : outre les Patriotes, il faut compter avec les Conservateurs et réformistes européens (ECR), dominés par les élu·es Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni (78 député·es), et les député·es de L’Europe des nations souveraines (ENS). On retrouve dans ce dernier groupe, le plus modeste de l’hémicycle (25 sièges), les élu·es d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), allié·es du RN lors du précédent mandat, mais que Marine Le Pen a exclu·es en mai, soucieuse de mettre en scène la pseudo-dédiabolisation du RN à l’approche des européennes.
Comme lors du précédent mandat, ce cordon sanitaire est à géométrie variable. Il fonctionne contre les membres des Patriotes comme de l’ENS. Mais il ne concerne pas l’ECR. Ce dernier groupe rassemble des élu·es d’extrême droite qui défendent l’Ukraine face à Moscou, soutiennent le rôle de l’Otan et se donnent l’apparence de partis soucieux de gouverner. Mardi, l’ECR – où siègent d’ex-candidat·es Reconquête comme Marion Maréchal-Le Pen et Nicolas Bay – a ainsi décroché pas moins de treize vice-présidences de commission.

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Il reste à voir si ce cordon sanitaire tiendra au fil des mois. Au-delà de la désignation des postes clés dans les commissions, il porte aussi sur l’attribution de rapports et de projets de directive aux député·es d’extrême droite jugé·es infréquentables. À ce jeu-là, il pourrait être plus difficile, sur le long terme, de bloquer les demandes des eurodéputé·es du troisième plus grand groupe du Parlement européen.
Rima Hassan n’obtient pas le poste prévu
Mardi, deux eurodéputé·es français·es ont décroché une présidence : Aurore Lalucq (PS-Place publique), à la tête de la commission des affaires économiques et monétaires, et Mounir Satouri (Les Écologistes), pour la sous-commission des droits de l’homme.
De son côté, l’élue LFI Rima Hassan n’a pas obtenu la troisième vice-présidence de la même sous-commission des droits de l’homme, qui devait pourtant revenir au groupe de La Gauche dont elle fait partie : François-Xavier Bellamy dit être monté au créneau pour « faire barrage […] aux avocats du Hamas » et empêcher une « tribune […] pour l’antisémitisme ». La Franco-Palestinienne parle, elle, d’une « instrumentalisation grossière et mensongère » de la part du député Les Républicains.
Cette demande de report du vote, formulée par le PPE à la demande de François-Xavier Bellamy, a été également soutenue par Bernard Guetta (Renaissance) pendant la séance. Un nouveau vote devrait avoir lieu en septembre. D’ici là, le poste reste vacant (tout comme la quatrième vice-présidence, censée revenir à un député du PiS polonais, Arkadiusz Mularczyk).
Sollicité par Mediapart pour expliquer son soutien au PPE afin de bloquer le vote sur Rima Hassan, Bernard Guetta assume : « Nous nous sommes prononcés sur deux reports de décision. Sur le candidat [polonais], car ce monsieur a été l’un des principaux artisans de l’assaut lancé par le PiS contre l’indépendance de la justice polonaise. Et sur Rima Hassan […] parce qu’elle est opposée à la solution à deux États et que son groupe la présente comme la “voix de la Palestine” alors que l’UE ne doit être ni pro-palestienne ni pro-israélienne, mais pro-paix. »
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À signaler également que la libérale allemande Marie-Agnes Strack-Zimmermann, cheffe de file controversée du FDP, a bien décroché la présidence de la sous-commission défense, poste qui s’annonce clé dans les mois à venir, malgré de vives tensions avec le PPE depuis la décision du FDP de voter contre la réélection d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne.
Sur le front de la parité, le Parlement européen sorti des urnes en juin compte 39 % de femmes. D’après notre décompte, cette proportion grimpe à 44,7 % si l’on ne retient que les 114 présidences et vice-présidences distribuées mardi.

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D’après Politico, la droite du PPE était montée à l’offensive pour s’affranchir des règles officieuses de parité dans la distribution des postes. Ce que les libéraux (dont Renaissance) et les écologistes auraient également accepté, tout comme l’ECR, selon le média spécialisé. À l’inverse, les sociaux-démocrates, les Patriotes et la Gauche (dont La France insoumise) s’y étaient opposés.