Mahir Guven, écrivain : « Parlera-t-on un jour du traumatisme vécu par les citoyens désignés comme indésirables par l’extrême droite ? »
Tribune
Mahir GuvenEcrivain et éditeur
L’issue des élections législatives est certes un soulagement, mais aussi un simple répit. Elle ne doit pas faire oublier la souffrance des Français d’origine étrangère ou binationaux, stigmatisés durant toute la campagne, souligne le romancier.
Quelle étrange victoire. Alors que, le 7 juillet au soir, une partie des Français célébrait un résultat aussi imprévu qu’historique, l’arrivée en tête du Nouveau Front populaire, une autre respirait enfin, après un mois d’apnée, de craintes et de silence, et surtout frappée d’une franche gueule de bois. Qui sont ces gens ? Des Français et des habitants de France, des étrangers, des immigrés, des descendants d’immigrés, des binationaux, des Français héritiers d’une couleur de peau qui n’est pas assez claire, des personnes porteuses d’un nom ou d’un prénom à consonance étrangère, membres d’une minorité religieuse. En fait, un habitant de la France sur trois, rien de moins qu’un tiers de la société. Presque autant d’invisibles auxquels le Rassemblement national reproche d’être trop visibles.
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Parlera-t-on un jour du traumatisme vécu par les citoyens désignés comme indésirables par l’extrême droite pendant cette campagne électorale ? Après la dissolution, l’habituel vent de rejet qui « nous » pousse à affronter la vie de manière combative s’est transformé en une tempête, nous laissant aussi tétanisés que paniqués. Les habituelles discussions autour de nos conditions de vie et des discriminations ordinaires ont pris instantanément des allures de théâtre des doléances et des craintes : nos téléphones n’ont jamais autant sonné. Nous avons eu peur et nous avons encore peur.
Ce tiers de la France a été le centre de ces élections. Pour lui, une victoire du RN [Rassemblement national] signifiait au mieux la marginalité, au pire, un départ. Pour un enfant de réfugiés sans papiers comme moi, intello, le court texte « Nous autres réfugiés » d’Hannah Arendt fait office de talisman et d’avertissement. La philosophe allemande y raconte le traumatisme du départ, de l’arrachement à sa terre, de la perte de son travail, de son foyer et de sa langue, et l’enracinement ailleurs.
Silence assourdissant
Mes parents se sont réfugiés en France après avoir été condamnés à mort en Turquie à la suite du coup d’Etat de 1980. Ils s’étaient révoltés contre un pouvoir autoritaire, raciste, et ont trouvé dans l’Hexagone un refuge, un îlot de stabilité, une terre de liberté pour élever leurs enfants et se projeter. Malgré cela, ils n’ont pas été épargnés par l’autoritarisme installé à la tête de leur pays d’origine. Nous avons échappé à un premier attentat ici, sur le sol français, et nos passeports de réfugiés n’ont malheureusement pas suffi à arrêter les balles : mon père n’a pas survécu au deuxième attentat, commis en 1991. L’extrême droite marche toujours vers la négation de la vie, soit elle l’exécute soit elle y pousse. Pour cette raison intime, il m’est particulièrement douloureux d’affronter la montée du péril raciste, comme il l’est pour des millions de Français qui se souviennent, ou à qui on a transmis la mémoire du passé. Nous autres, les Français de la « diversité » pouvons tout perdre. Cela n’arrivera pas du jour au lendemain après un premier succès de l’extrême droite, mais par une marginalisation progressive, l’installation, ou la réinstallation, tout d’abord d’un discours séparatiste puis de mesures excluantes et discriminantes. La séquence sur les binationaux a fait office, en quelque sorte, d’un rappel des volontés du RN.
Est-ce un moment de répit ou un moment de sursaut ? Quoi qu’il en soit, ces élections resteront peut-être dans l’histoire comme un référendum indirect à voter pour ou contre l’égalité, pour ou contre un projet xénophobe et raciste. Un programme que les électeurs ont rejeté en masse pour nous rappeler : « Vous êtes aussi français que nous, aussi citoyens. » Mais ce geste de refus ne doit pas masquer une réalité. Alors qu’ils étaient les premiers concernés par l’arrivée du RN au pouvoir, et qu’ils ont été le centre des élections, c’est encore une fois le silence assourdissant des invisibles de France qui a marqué cette campagne. Alors qu’on a lu et entendu avec abondance les portraits et les analyses sur la France qui gronde et qui souffre, où étaient les témoignages, propos et craintes de la France qui a cru, pendant un mois, que ces législatives marqueraient le point de bascule du reste de leur vie ?
Des masses à défendre ou à dégager
Pour caricaturer, on a entendu Martine se plaindre des jeunes à moto dans une petite ville du Loiret, on a parlé légitimement des déserts médicaux et de la pauvreté, et dans tout cela, il n’a jamais été question des états d’âme de Mehmet, d’Amadou, de Jean-Philippe ou de Naïri – de tous ceux qui, entre autres, construisent les immeubles, nettoient les rues, s’occupent de nos vieux, étudient, nous soignent. Ils sont des Français du quotidien, comme les autres, ils mènent des vies ordinaires – un travail, une famille, un foyer, des amis, des célébrations, des larmes. J’aimerais donc exprimer ce sentiment : ne trouvez-vous pas étrange que certains responsables politiques se félicitent d’une victoire construite en partie sur notre dos, grâce à la mobilisation de la société civile bienveillante et chaleureuse, quand d’autres se plaignent qu’elle leur a été volée par un jeu de coalition et de désistement, alors que le projet était de nous chasser, et à qui les Français ont dit non ? Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes essentialisés, de simples masses à défendre ou à dégager. Nous ne sommes plus des individus habités de singularités, nous sommes simplement et malheureusement unis par un stigmate.
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Combien de temps va durer ce silence ? Qu’attend-on pour raconter et mettre en lumière les parcours, récits, idées, projets, angoisses et peurs de 33 % du pays ? Et qui est-on allé chercher jusqu’à aujourd’hui pour le faire ? Pourquoi la colère des électeurs du RN serait-elle plus légitime que celles des citoyens que le RN souhaite mettre à l’écart ? Pourquoi ces citoyens français et ces personnes qui ont choisi la France ne parlent-ils pas ? Ont-ils peur d’être considérés comme « non-Français » s’ils se plaignent ? Pourquoi les gens de gauche et du centre se bornent-ils à penser qu’il suffit d’éviter les propos racistes pour agir contre le racisme ?
Combattre l’extrême droite sur le terrain du racisme en sautant sur la barricade à chaque élection ne suffira pas. Se contenter de pousser un bulletin et rester muet en temps ordinaire n’est-il pas un non-geste de complicité avec le RN ?
Nouveau vocabulaire de l’universalité
Que faire alors ? Il faut travailler tous les jours, avec détermination et franche douceur. Mettre en avant des exemples et des modèles qui permettent de donner espoir à une jeunesse désillusionnée et qui rassurent un électorat abreuvé de clichés sur les Français de la « diversité », sortir de soi et de son éducation, être à l’écoute, mettre en lumière des récits, des accents, des apports culturels, montrer la montagne d’histoires positives pour éclipser les collines accidentées et raconter encore et toujours la longue histoire de l’immigration en France, avec ses invariants, d’abord le rejet, après la réussite, et éviter de répéter les mêmes erreurs. Cela a été le cas pour les Italiens, les Espagnols, les Polonais, espérons que ce sera le cas pour ceux qui les ont suivis.
Il faut aussi continuer à se poser des questions : ne faut-il pas produire un nouveau discours, en mettant de côté celui, désuet, sur la défense « des Noirs et des Arabes », puisqu’il prend racine dans la colonisation, qu’il ignore l’héritage culturel de ces personnes et leur plaque un stéréotype racial, tout en omettant une grande partie de la « diversité » ? Et comment battre le racisme sans l’outillage idéologique du racisme ? Comment lutter contre la division du monde en couleurs et catégories bloquantes et accorder un statut d’égalité à tous, tout en reconnaissant des discriminations et des difficultés liées à un statut imposé par une frange de la population ? Comment inventer un nouveau vocabulaire pour défendre l’universalité ? Tout est à construire.
Nous sommes nombreux à nous poser ces questions et à soulever ces remarques. Certains écrivent, d’autres réalisent des films, sont engagés sur le terrain associatif, éducatif, journalistique ou dans la sphère politique, et nous sommes tous frappés par le fait de n’être ni entendus ni écoutés. Sans un mot, et la violence de ce silence est dévastatrice, on nous fait comprendre que nous dérangeons, que la situation n’est au fond pas si grave et qu’il faut cesser le discours victimaire. Mais personne ne se victimise, tout le monde pense France, progrès, égalité, sinon, tout le monde serait déjà parti.
Que nous manque-t-il ?
Peut-être que la société avait besoin d’un électrochoc pour avancer. C’est une hypothèse, et dans ce cas, l’heure est venue de se mettre au travail. De convertir ce « non » au RN en un « oui » à une société qui tienne compte de toutes les « diversités » et qui s’engage activement pour l’intégration, l’égalité des chances, quels que soient les origines culturelles, sociales, géographiques et les handicaps. Car on souffre également et différemment d’invisibilité quand on est originaire des campagnes, des petites villes qui votent RN justement, quand on est pauvre et quand on peine à se déplacer.
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Sur ces questions, pour réussir, il va être nécessaire dans le même geste de trouver une réponse au racisme assumé d’une grande partie des électeurs du RN, au besoin d’émancipation des habitants dits « invisibles » de France, et de répondre aux préoccupations sociales des deux. Les bienfaits économiques et sociaux d’une meilleure intégration sociale, culturelle et géographique ont été démontrés de longue date. Alors, que nous manque-t-il ? Une prise de conscience ? Une méthode ? Une envie ?
L’intelligence collective fleurit partout dans ce pays, les exemples d’intégration réussie abondent, les mélanges heureux sont bien plus que des légendes, ils sont presque la règle. Au vu de l’urgence, il va falloir donner de la valeur à l’expérience et permettre à des personnes sensibles à la question de l’égalité d’apporter leurs énergies pour affronter ce défi. Toutes les forces de bonne volonté semblent être d’accord pour transformer cette étrange victoire en un franc succès. Il nous reste à agir. Et c’est une montagne que nous avons à gravir.
Mahir Guven, éditeur et écrivain, est l’auteur de « Grand frère », prix Goncourt du premier roman en 2018 (Philippe Rey), « Les Innocents » (Grasset, 2022) et « Rien de personnel » (JC Lattès, 2024).