Depuis 33 ans, rien n’a encore été vraiment entrepris pour adapter notre économie et nos comportements au changement climatique

Mégabassines : « Il existe des pratiques agricoles qui permettent aux paysans de se prémunir contre le manque d’eau sans avoir recours à l’irrigation »

Tribune

L’agronome Marc Dufumier observe, dans une tribune au « Monde », que les conflits d’usage des eaux peuvent être résolus par des techniques d’agroécologie rompant avec celles de l’agro-industrie.

Publié hier à 07h30  Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/07/20/megabassines-il-existe-des-pratiques-agricoles-qui-permettent-aux-paysans-de-se-premunir-contre-le-manque-d-eau-sans-avoir-recours-a-l-irrigation_6253183_3232.html

Cela nous avait été prédit, mais nous ne nous y étions pas du tout préparés. Voilà déjà trente-trois ans que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) annonçait que, avec le réchauffement climatique global, les canicules, les sécheresses et autres accidents climatiques extrêmes allaient devenir de plus en plus fréquents, et de plus en plus intenses. Force nous est malheureusement de constater que rien n’a encore été vraiment entrepris pour adapter notre économie et nos comportements à cette situation.

D’où le fait de voir brutalement apparaître aujourd’hui des conflits d’usage au sujet des eaux de surface et souterraines encore disponibles, comme aujourd’hui dans le Poitou. Nous faut-il désormais privilégier les utilisations domestiques, les emplois industriels, l’irrigation des cultures, l’abreuvement des animaux, le refroidissement de nos centrales nucléaires, le maintien de débits d’étiage suffisants au sein de nos canaux et cours d’eau, l’entretien de beaux tapis herbacés dans les golfs ?

L’agriculture est l’activité qui, en France, a le plus recours aux eaux autres que les seules eaux de pluie. Elle en consomme environ aujourd’hui 44 %, pour abreuver les troupeaux, pour nettoyer les bâtiments d’élevage et, plus encore, pour irriguer les cultures en plein été. L’irrigation peut être, il est vrai, une solution efficace pour éviter les chutes de rendement lorsque surviennent de fortes sécheresses. Mais l’erreur serait de croire que seule celle-ci pourrait durablement sécuriser les productions et les revenus agricoles face à de tels aléas climatiques.

Très coûteuse

L’irrigation se révèle généralement très coûteuse, du fait des investissements initiaux et des coûts récurrents : forages, motopompes, canalisations en béton, systèmes de goutte-à-goutte, retenues collinaires, bassines, carburants pour le pompage, etc. Et elle est aussi de plus en plus souvent à l’origine de graves conflits d’usage lorsqu’elle contribue à l’assèchement des rivières, à l’abaissement des nappes phréatiques et à des restrictions imposées à d’autres utilisateurs potentiels. Ainsi en est-il tout particulièrement en Nouvelle-Aquitaine avec les conflits sur les mégabassines, mais pas seulement.

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Fort heureusement, il existe d’ores et déjà des pratiques agricoles relevant de l’agroécologie qui permettraient aux paysans de se prémunir contre d’éventuels manques d’eau sans avoir nécessairement recours à l’irrigation.

Ainsi peuvent-ils choisir de cultiver des espèces et des variétés de plantes plus tolérantes au stress hydrique : des paysans substituent la culture de sorgho à celle du maïs, sachant qu’elle est bien moins sensible que cette dernière au stress hydrique lors de la floraison. Mais il est plus encore recommandé de ne pas semer que des cultures d’été dont la croissance et le développement interviennent lors des périodes de moindre pluviométrie. Et de n’irriguer éventuellement que des fruits et légumes, plutôt que des céréales très exigeantes en eau.

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De façon à éviter un recours excessif à l’irrigation, il convient aussi et surtout d’utiliser au mieux les eaux de pluie qui, certes, nous sont offertes, mais dont on sait qu’elles vont désormais faire l’objet d’une répartition de plus en plus aléatoire et chaotique, dans l’espace et dans le temps. L’objectif est de faire en sorte que celles-ci soient le plus possible emmagasinées à hauteur des racines dans les sols, afin d’être disponibles pour les plantes cultivées lors des périodes de moindre pluviométrie.

Fumiers, composts, fientes, crottins

Afin d’éviter leur ruissellement à la surface des terrains, il est conseillé d’y maintenir un couvert végétal le plus dense possible. Les petits filets d’eau ne peuvent guère alors s’agréger, et prendre du volume et de la vitesse dans les pentes. La mise en place de haies champêtres en suivant les courbes de niveau permet aussi aux eaux de ne pas dévaler, même lors de très fortes pluies.

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De façon à favoriser l’infiltration des eaux de pluie dans les couches arables, il est bien sûr recommandé de ne pas trop compacter les terrains. Les labours et hersages peuvent contribuer à accroître momentanément la porosité des sols mais au risque bien souvent de perturber la vie de nombreux organismes vivant en leur sein. Le recours au « zéro labour » ou à des « techniques culturales simplifiées » peut à l’inverse contribuer au maintien d’une population abondante de lombrics et autres vers de terre dans les sols, avec pour effet d’y accélérer la décomposition des matières organiques et la fabrication d’humus, tout en contribuant au creusement de galeries favorables à la pénétration de l’eau et de l’air dans les sols.

De façon à retenir l’eau ainsi infiltrée à hauteur des racines, afin qu’elles puissent être aisément absorbées par les plantes cultivées, il convient d’accroître le taux d’humus dans les couches arables. D’où l’importance d’y apporter de grandes quantités de matières organiques : fumiers, composts, fientes, crottins, etc. Ce qui va souvent de pair avec une étroite association de l’agriculture et de l’élevage, à l’opposé de la spécialisation actuelle de nos agricultures régionales : un bassin parisien sans plus quasiment aucuns troupeaux, une Bretagne où des animaux en surnombre ne se reposent souvent même plus sur de la paille et ne contribuent donc plus à la production de fumier.

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La nécessaire adaptation de notre agriculture aux dérèglements climatiques suppose donc que soient remis dorénavant en œuvre des systèmes de polyculture-élevage, avec des rotations de cultures bien plus longues et des assolements bien plus diversifiés qu’aujourd’hui. A l’opposé des principes mêmes de l’agriculture industrielle qui incitent nos agriculteurs à spécialiser toujours davantage leurs systèmes de production.

Très exigeants en travail

Face à un climat de plus en plus aléatoire et chaotique, les agriculteurs ont plutôt intérêt à éviter toutes formes de monoculture ou de monoélevage, et à pratiquer au contraire des activités productives relativement variées de façon à pouvoir s’assurer des revenus plus résilients. La diversification des cultures au sein des assolements, avec la mise en place de plantes dont les dates de semis et de récolte interviennent à des périodes différentes de l’année, permet ainsi, par exemple, de faire en sorte que les différentes productions ne soient pas toutes pareillement affectées en cas d’accident climatique extrême (canicule, sécheresse, mais aussi : grêle, gelée, inondation, etc.). Une façon de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

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Ces systèmes de production diversifiés et résilients font en fait un usage intensif à l’hectare des ressources naturelles renouvelables (l’énergie solaire pour la photosynthèse de notre énergie alimentaire, l’azote de l’air pour la confection des protéines, les eaux de pluie, etc.) ou pléthoriques (le gaz carbonique de l’atmosphère pour la captation du carbone). Mais ils sont aussi, il est vrai, très exigeants en travail. C’est-à-dire, très intensifs en emplois, ce qui n’est franchement pas idiot dans les pays et les régions où prédomine un chômage chronique.

La bonne nouvelle est que ce sont ces mêmes systèmes inspirés de l’agroécologie qui peuvent aussi contribuer à l’atténuation du dérèglement climatique avec de moindres émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote), et une séquestration accrue de carbone dans la biomasse et l’humus des sols. Les agriculteurs qui les mettent en œuvre devraient donc pouvoir être rémunérés par les pouvoirs publics pour ces services environnementaux d’intérêt général.

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Mais encore faudrait-il, pour ce faire, changer de politique agricole commune : ne plus accorder de subventions en proportion des surfaces exploitées et rémunérer plutôt le surcroît de travail qu’exigent les formes d’agricultures artisanales plus conformes à l’intérêt des citoyens et mieux adaptées aux canicules, sécheresses et autres dérèglements climatiques. C’est-à-dire rétribuer correctement les paysans pour leur travail lorsqu’ils nous rendent des services environnementaux d’intérêt général. Qu’est-ce qu’on attend ?

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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