Les économistes font-ils de la science économique ou de la politique ?

En l’espace de quelques jours deux publications d’économistes totalement opposées sur les conséquences d’une augmentation du SMIC !

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La seconde publication opposée ce jour 20 Juillet:

« L’augmentation du salaire minimum n’est pas efficace pour lutter contre la pauvreté des personnes en emploi »

Tribune

Les économistes Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Gilbert Cette et André Zylberberg estiment, dans une tribune au « Monde », qu’augmenter le smic de 12 % conduirait à la suppression de 100 000 à 200 000 emplois et coûterait 20 milliards d’euros aux finances publiques.

Publié le 16 juillet 2024 à 06h00, modifié le 18 juillet 2024 à 15h20  Temps de Lecture 3 min.

Le Nouveau Front populaire (NFP) envisage de porter le niveau du smic net mensuel à 1 600 euros, contre près de 1 400 euros actuellement. Cela correspond à une hausse d’environ 12 % au-delà de l’inflation, inflation qui sera de toute façon répercutée dans la valeur du smic dès cet automne du fait des règles d’indexation automatique inscrites dans le code du travail. Il s’agirait donc d’un « coup de pouce » dont l’ampleur serait sans équivalent depuis la création du smic, en 1970. Les conséquences d’une telle décision seraient considérables, et ne doivent pas être balayées d’un revers de la main.

Le salaire minimum n’a pas nécessairement des effets négatifs sur l’emploi. Il a été établi par de nombreuses études que, si son niveau est faible, sa progression peut même accroître les embauches. Mais ce résultat s’inverse si le niveau de départ du salaire minimum est élevé. Les effets d’une hausse du smic deviennent alors préjudiciables à l’emploi des salariés les moins qualifiés et les plus fragiles, car les postes qu’ils occupent ont un coût dépassant la valeur de ce qu’ils produisent.

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La France se situe incontestablement dans cette situation. Le coup de pouce envisagé ferait passer le smic à plus de 70 % du salaire médian, un niveau jamais atteint en Europe. Une analyse chiffrée rigoureuse publiée dans le rapport 2022 du groupe d’experts sur le smic avait conclu qu’une hausse de 1 % du coût du travail au niveau du smic aboutissait à la destruction d’environ 30 000 emplois.

Frustration et ressentiment

Par ailleurs, la hausse du smic entraînera une augmentation des exonérations de cotisations sociales ciblées sur les bas salaires, que le budget de l’Etat devra compenser. Le coût pour les finances publiques serait ainsi amplifié, sans compter que certains barèmes liés à la nouvelle valeur du smic, comme ceux de la prime d’activité et de l’impôt sur le revenu, devront aussi être modifiés si l’on veut que la hausse du smic corresponde à une hausse réelle du pouvoir d’achat des salariés. Enfin, le coup de pouce bénéficierait aussi aux plus basses rémunérations des employés de la fonction publique, ce qui alourdirait la masse salariale de l’Etat.

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L’ampleur globale de ces effets est difficile à prévoir car elle dépend de nombreux paramètres et hypothèses de calcul. Dans un travail récent, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), qui suppose par ailleurs un impact positif sur la consommation d’une ampleur très incertaine, estime qu’une hausse du smic à 1 600 euros détruirait au moins 29 000 emplois et qu’elle entraînerait une dégradation des finances publiques d’environ 8 milliards (soit 0,3 point de PIB) par an.

De son côté, l’Institut Montaigne aboutit au calcul d’une dégradation des finances publiques de 19 milliards (0,7 point de PIB). D’après nos propres calculs, ce serait entre 100 000 et 200 000 emplois qui seraient menacés, pour une facture d’environ 20 milliards d’euros pour les finances publiques.

Même si elles se différencient sur l’ampleur exacte des effets, les estimations disponibles convergent toutes vers la conclusion que la hausse envisagée du smic dégraderait les finances publiques et conduirait à des destructions d’emplois, essentiellement peu qualifiés. A l’encontre du but recherché, le risque de pauvreté des personnes les plus fragiles en serait ainsi accru.

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Une telle hausse se traduirait par une « smicardisation » sans précédent du salariat, bien au-delà des 17 % de personnes aujourd’hui payées au smic, engendrant frustration et ressentiment pour ceux qui seraient rattrapés par la hausse du salaire minimum. Une situation qui sera difficile à gérer pour les chefs d’entreprise. Tous ces effets sont à l’inverse de ceux qu’imagine le programme du NFP.

Adapter et réformer notre système socio-fiscal

L’augmentation du salaire minimum a toujours fait partie des totems des mouvements populistes, de droite comme de gauche. Sauf qu’une telle politique n’est pas efficace pour lutter contre la pauvreté des personnes ayant un emploi. Cette dernière résulte principalement d’un trop faible nombre d’heures travaillées et de la situation familiale. C’est notamment le cas de familles monoparentales où l’adulte, généralement une femme, travaille à temps partiel.

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Dans cette perspective, il faut lutter contre les temps partiels subis, faciliter les gardes d’enfants, développer l’accompagnement en termes de formation et de mobilité professionnelle, et mobiliser d’autres outils ciblés sur les bas revenus pour accroître le pouvoir d’achat des travailleurs pauvres, comme la prime d’activité.

Une telle stratégie est plus complexe à élaborer que celle accompagnant le slogan facile d’une hausse du smic. C’est pourtant cette approche qui doit être privilégiée pour lutter contre la pauvreté en emploi.

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Il faut aussi adapter et réformer notre système socio-fiscal (dégressivité du soutien aux bas revenus et des aides au logement, progressivité de l’impôt sur le revenu, dégressivité des exonérations des contributions sociales employeurs) afin que, à proximité du smic, de fortes progressions du coût du travail pour l’entreprise ne correspondent pas à de trop faibles gains de revenu net pour les salariés. Ce sont là les vrais chantiers de la lutte contre les bas salaires et la pauvreté au travail.

Liste des signataires : Stéphane Carcillo, professeur affilié à Sciences Po, président du groupe d’experts sur le smic ; Pierre Cahuc, professeur à Sciences Po, membre du groupe d’experts sur le smic, 2013-2017 ; Gilbert Cette, professeur à Neoma Business School, président du groupe d’experts sur le smic 2017-2023 ; André Zylberberg, directeur de recherche émérite au CNRS, membre du groupe d’experts sur le smic 2017-2021.

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La première publication favorable du 17 juillet:

https://environnementsantepolitique.fr/2024/07/17/laugmentation-du-smic-sans-impact-negatif-sur-lemploi/

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Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2024/07/17/thomas-piketty-creer-une-federation-democratique-capable-dorganiser-la-deliberation-et-de-trancher-les-differends/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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